‹ Œuvres de TurgotChapitre 44 sur 108 · ARTICLES EXTR AITS DE L ENCYCLOPEDIE · texte numérisé non relu

ARTICLES EXTR AITS DE L ENCYCLOPEDIE

que la naturelles fonds la mette à l’abri des révolutions du temps sur les richesses publiques : l'immutabilité que les fondateurs ont cherché à lui donner est encore un inconvénient considérable, parce que le temps amène de nouvelles révolutions qui font disparaître l'utilité dont elle pouvait être dans son origine, et qui peuvent même la rendre nuisible. La société n’a pas toujours les mômes besoins : la nature et la distribution des propriétés , la division entre les différents ordres du peuple, les opinions, les mœurs, les occupations générales de la nation ou de ses différentes portions, le climat même, les maladies et les autres accidents de la vie humaine, éprouvent une variation continuelle : de nouveaux besoins naissent, d'autres cessent de se faire sentir ; la proportion de ceux qui demeurent change de jour en jour dans la société, et avec eux disparaît ou diminue l'utilité des fondations destinées à y subvenir. Les guerres de Palestine ont donné lieu à des fondations sans nombre, dont l’utilité a cessé avec ces guerres. Sans parler desordresde religieux militaires, l’Europe est encore couverte de maladreries , quoique depuis longtemps on n'y connaisse plus la lèpre. La plupart de ces établissements survivent longtemps à leur utilité : premièrement, parce qu’il y a toujours des hommes qui en profitent et qui sont intéressés à les maintenir; secondement, parce que, lors même qu'on est bien convaincu de ‘leur inutilité, on est très-longtemps à prendre le parti de les détruire, à se décider, soit sur les mesures et les formalités nécessaires pour abattre ces grands édifices affermis depuis tant de siècles, et qui souvent tiennent à d'autres bâtiments qu’on craint d'ébranler; soit sur l’usage ou le partage qu’on fera de leurs débris; troisièmement, parce qu’on est très-longtemps à se convaincre de leur inutilité, en sorte qu’ils ont quelquefois le temps de devenir nuisibles avant qu’on ait soupçonné qu’ils sont inutiles.

Il y a tout à présumer qu'une fondation, quelque utile qu’elle paraisse, deviendra un jour au moins inutile, peut-être nuisible, et le sera longtemps : n’en est-ce pas assez pour arrêter tout fondateur qui se propose un autre but que celui de satisfaire sa vanité?

V Je n’ai rien dit encore du luxe des édifices et du faste qui environne les grandes fondations : ce serait quelquefois évaluer bien favorablement leur utilité, que de l’estimer la centième partie de la dépense.

5° Malheur à moi si mon objet pouvait être, en présentant ces

FONDATION

considérations, de concentrer l'homme dans son seul intérêt; de le rendre insensible à la peine ou au bien-être de ses semblables; d’éteindre en lui l’esprit de citoyen , et de substituer une prudence oisive et basse à la noble passion d’être utile aux hommes! Je veux que l’humanité, que In passion du bien public procure aux hommes les mêmes biens que la vanité des fondateurs, mais plus sûrement, plus complètement, à moins de frais, et sans le mélange des inconvénients dont je me suis plaint. Parmi les différents besoins de la société qu’on voudrait remplir par la voie des établissements durables ou des fondations, distinguons-en deux sortes : les uns appartiennent à la société entière, et ne seront que le résultat des intérêts de chacune de ses parties : tels sont les besoins généraux de l'humanité, la nourriture pour tous les hommes, les bonnes mœurs et I éducation des enfants, pour toutes les familles; et cet intérêt est plus ou moins pressant pour les différents besoins; car un homme sent plus vivement le besoin de la nourriture que l’intérêt qu’il a de donner à scs enfants une bonne éducation. Il ne faut pas beaucoup de réllexion pour se convaincre que cette première espèce de besoins de la société n’est point de nature à être remplie par des fondations, ni par aucun autre moven gratuit; et qu’à cet égard le bien général doit être le résultat des efforts de chaque particulier pour son propre intérêt. Tout homme sain doit se procurer sa subsistance par son travail , parce que s’il était nourri sans travailler, il le serait aux dépens de ceux qui travaillent. Ce que l’Etal doit à chacun de ses membres, c’est la destruction des obstacles qui les gêneraient dans leur industrie, ou qui les troubleraient dans la jouissance des produits qui en sont la récompense. Si ces obstacles subsistent, les bienfaits particuliers ne diminueront point la pauvreté générale, parce que la caqse restera tout entière.

l)e même, toutes les familles doivent l’éducation aux enfants qui y naissent : elles y sont toutes intéressées immédiatement, et ce n’est que des efforts de chacune en particulier que peut naître la perfection générale de l'éducation. Si vous vous amusez à fonder des maîtres et des bourses dans des collèges, l'utilité ne s’en fera sentir qu'à un petit nombre d'hommes favorisés nu hasard, et qui peutêtre n’auront point les talents nécessaires pour en profiter 1 : ce ne

1 II a été proposé dans les États-Unis d'Amérique de ne jamais donner, aux frais I. 20

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