‹ Œuvres de TurgotChapitre 5 sur 108 · XL1V · texte numérisé non relu

XL1V

NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT

la liberté des approvisionnements , et en violant sans serupule le droit de propriété dans la personne des cultivateurs. Turgot lit casser toutes les mesures de ce genre par le Conseil, prescrivit la modération et la fermeté à tous les agents sous ses ordres, éclaira le peuple par l’intermédiaire des curés, et ne négligea aucun des moyens qui étaient en son pouvoir pour lui procurer du pain et du travail. Aux secours qu’il obtint du gouvernement, il joignit toutes ses ressources personnelles disponibles, et contracta même un emprunt de 20.000 livres pour le répandre en bienfaits. Il organisa les ateliers de charité de manière que les hommes, les femmes et les enfants pussent y trouver de l’occupation , et leur subsistance à 1a portée des lieux où on les employait. 11 établit des bureaux de charité dans toutes les communes, et leur traya minutieusement leurs devoirs dans une longue instruction qui commence par ces belles paroles : « Le soulagement (les hommes qui souffrent est le devoir de tous et l’affaire de tous. » En conséquence, la charité fut provoquée dans toutes les classes, et l’égoïsme combattu fortement, même par des mesures coercitives. Si toute l’activité de Turgot, et la liberté du commerce qui ne peut faire des miracles, surtout quand on l’improvise, ne préservèrent pas le Limousin d’une misère cruelle, elles parvinrent du moins à le sauver des horreurs de la famine. Ce grand homme rendit ensuite un compte fort détaillé de toutes ses opérations au contrôleur-général. Dans ce document qui porte, comme tout ce qui est sorti de sa plume, l’empreinte de l’admirahle simplicité avec laquelle il faisait le bien , les lignes suivantes sont les seules qui se rapportent à sa personne. 11 avait excédé d’environ 90,000 livres le crédit que le ministre lui avait ouvert, et il s’en excuse en ces termes : « J’ose me flatter qu’un déficit de moins de 90,000 livres sur des opérations de plus de 1,240,000 livres vous étonnera moins, et que vous jugerez moins défavorablement de mon économie; peut-être vous paraîtrai-je mériter quelque approbation : c’est la principale récompense que je désire de mon travail'. »

' Voyez Travaux relatif s a la disette de 1770 et de 1771 dans la 'jettera-

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C’est pendant la durée de son intendance que Turgot rédigea ses plus brillants travaux économiques, ses Réflexions sur la formation et ta distribution des richesses; l’article Valeurs et monnaies, qui parait avoir été destiné au Dictionnaire du commerce , projeté par l’abbé Morellet ; le Mémoire sur les prêts d'argent et les Lettres sur la liberté du commerce des grains , écrits auxquels on pourrait joindre encore le célèbre Mémoire sur les mines. Parmi toutes ces productions , dont * la valeur relative est immense, et la valeur absolue encore au niveau de nos connaissances actuelles en économie sociale, le traité sur la Formation et la distribution des richesses doit particulièrement attirer les regards D’abord, c’est le catéchisme de la véritable doctrine -de Quesnay et de Gournay ', et

lité de Limoges, toine II, pages 1 et suivantes. — On lit dans l'article Turgot, de la Biographie unirertelle ; « Les mesures inusitées qu’il crut devoir prendre dans son intendance (relativement à la circulation des grains) donnèrent lieu à de fréquentes révoltes, dans lesquelles il déploya sans doute beaucoup de sang-froid et de fermeté, mais il eût mieux valu s’épargner les occasions de mettre ces vertus en pratique. > — D’abord, il n’y eut pas de révoltes dans le Limousin, mais quelques rassemblements populaires, réprimés par de simples ordonnances de police. Ensuite, le rédacteur de cet article aurait dû savoir, qu’eu protégeant la circulation des grains, Turgot n’employait pas son autorité pour défendre ses convictions économiques, mais bien pour faire exécuter la législation en vigueur (celle de 1763 et 1761).

1 Cet ouvrage eut quatre éditions. La première est de 1766. — Voyez Lettres inédites . tome II, page 833.

* Les historiens et les économistes sont d’accord pour supposer entre Quesnay et GoOrnay, cl par suite entre Turgot, élève de celui-ci, et le premier de ces deux philosophes, une dissidence dont ils ne rapporleut pas la preuve. Il serait cependant bon du s'entendre. Eu politique, oui, il est incontestable que Turgot se sépare de Quesnay, qui ue voulait aucun contrepoids à l’autorité royale ; mais il ne l’est pas moins qu'en économie politique le système de l’un est identique avec celui de l’autre. L’auteur de l’article consacré à Turgot , dans Y Encyclopédie nouvelle , a reconnu ce dernier point, mais il ne persiste pus moins à parler de Y école de Gournay , par opposition à celle de Quesnay. Mais qu’esl-ce que l'ecole de Gournay ?

Ce philosophe, sauf une traduction de Josias Child, n'a rien écrit que des Mémoires aux ministres, qui u’ont pas vu le jour. C’est par Turgot seulement que nous connaissons scs idées, et ce qu’en a dit Turgot n’autorise eu aucune manière à prétendre qu’elles digérassent de celles du chef de l’Ecole physiocratique. Il est vrai que Dupont de Nemours a commenté dans ce sens une phrase de Y Eloge de Gournay. ( Voyez la note de la page 260 de ce volume.) Mais, comme Dupont de Nemours n'appuie lui-mèmc ce commentaire d'aucune autorité, il est évident qu'on ne sait rien de positif sur la dissidence prétendue de doctrine entre l’intenduut du commerce et le médecin de Louis XV.

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l’œuvre qu’il est le plus important de consulter, pour juger du mérite des attaques dont cette doctrine a été l’objet; en second lieu, il n'existe pas, hormis en un seul point qui caractérise le système des physiocrates , d’exposé plus précis , plus élégant et plus clair, des principes généraux de la science, tels qu'ils ont été posés par Ad. Smith lui-mème. Qu’on interroge tour à tour Turgot et Smith sur le sens de ces mots : Valeur, richesse, travail, terre, capital, production directe ou indirecte , population , échange , marchés, débouchés, distribution, salaires, rente , profits, impôt, revenu, termes qui, selon la remarque d’un de nos maîtres les plus habiles *, résument toute la science de la richesse , et l'on trouvera, en effet , que l’un et l’autre formulent la même réponse. Il règne entre les deux philosophes le plus parfait accord dans l'analyse secondaire; mais la scission est au point de départ, et elle est profonde. /

Il était rationnel que les premiers économistes, lorsqu’ils voulurent étudier la richesse scientifiquement , commençassent par soulever ces deux questions : Quelle en est la nature ? Quel en est le principe? A la première, ils répondirent qu’il n’y avait pour l'homme d’autre richesse que la matière, quand elle était propre à satisfaire ses besoins de nécessité, d’utilité ou d’agrément. Quant à la seconde, ne croyant pas opportun de rappeler ce qui n’était ignoré de personne, que la nature ne fournil rien à notre espèce sans travail, ils aflirmèrent que le principe, l’élément primordial, générateur de toute richesse, était la terre. S’ils se fussent bornés à émettre cette proposition, aussi évidente en soi que celle de la nécessité du travail, leur découverte, à coup sûr, n’eût pas été bien méritoire. Mais ces esprits éminents, et leur gloire vient de là , surent en tirer le même parti qu’ont tiré les géomètres de quelques axiomes mathématiques, qui ne sont pas moins à la portée de toutes les intelligences. Par l’examen de cette vérité si simple, que jusqu'alors nul ne l’avait jugée digne de

' M. Rossi, Court d’ économie politique, tome I, page U.

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la plus légère attention, ils découvrirent que le travail agricole se distinguait essentiellement de celui de l’industrie proprement dite. En agriculture, établirent-ils, l’ouvrier produit nécessairement au delà de sa subsistance ; et c’est ce phénomène seul qui a rendu tous les autres travaux, et par conséquent la civilisation, possibles. On ne peut nier, en elîet, que , si la providence eût combiné l’ordre économique de telle sorte que les hommes, à mesure qu’ils se multipliaient, n’eussent pu demander au sol que ce qui était indispensable au soutien rigoureux de leur existence, il n’y eût jamais eu dans le monde d’autres occupations que la chasse, la pêche, l’élève des bestiaux et le labourage. Mais, puisqu'il en a été autrement, et qu’à côté de ces industries fondamentales et qui se sullisent à elles-mêmes, il s’en est élevé mille autres qui n’ont pas en soi leur principe d’existence, elles l’ont donc tiré d’ailleurs. Et d’où serait-ce, sinon de cet excédant, de ce superflu de matières premières indispensables à nos besoins, que donne le travail agricole, ou du produit net de la terre? S’il est incontestable , et les physiocrales démontrent cette vérité par des arguments restés jusqu’à ce jour sans réponse concluante, que ce produit net, touché parles propriétaires, sous le nom de rente ou de fermage, soit le fonds sur lequel vivent ces mêmes propriétaires, et subsistent en partie tous ceux qui ne prennent point part aux travaux de l’agriculture, ne doit-on pas reconnaître que le travail agricole est le travail par excellence, ou le ressort, si l’on peut s’exprimer ainsi, qui communique le mouvement à tous les rouages du mécanisme économique de la société ?

Cette théorie, savamment développée par les physiocrales et surtout par Turgot, ne les empêche pas d’admettre la distinction, conçue plus tard par Ad. Smith, entre la terre, le capital' et le travail , comme éléments de la richesse. Mais ils ne la considèrent que comme un simple artifice de méthode, parce que, selon eux, le capital dérive de la terre , et que le travail industriel ( manufacturier et commercial ) n’est qu’un

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moyen pour conserver et distribuer la richesse, et non pour la produire1.

Au lieu d’examiner sérieusement cette doctrine des premiers économistes, on a feint de croire qu’ils niaient Futilité du travail industriel , et l’on a mis à contribution toutes les ressources de la logique et de l’éloquence pour leur démontrer que la toile n’était pas moins richesse que le chanvre ou le lin, et qu’on ne cultiverait ni lin, ni chanvre, si l’on ne pouvait en faire de la toile, ou tirer de ces matières quelque autre produit. En vérité, Gournay, Quesnay, Turgot, Condillac, Condorcet, etbeaucoup d’autres, n’avaient pas besoin d’une pareille leçon . Lorsque de tels hommes vinrent poser la grave question : Quel est le principe de la richesse ? à une époque où les métaux précieux en étaient réputés la source et où , par suite de ce préjugé, l’industrie manufacturière et le commerce extérieur excitaient seuls la sollicitude des gouvernements, il ne s'agissait sans doute pas, pour ces philosophes, de rechercher si le travail non agricole était ou n’était point indispensable à notre espèce pour pourvoir à l’infinie variété de ses besoins. Interprété en ce sens, le problème n’eût certainement pas mérité l’honneur d’une discussion; et, puisqu’on l’a discuté beaucoup cependant, il faut bien qu’on ait compris qu’il avait une autre portée. Il est difficile, en effet, de méconnaître que sa solution domine toute la science économique , si cette science a pour objet de demander à la nature des choses la connaissance des lois qui doivent diriger l’application des forces physiques et intellectuelles de l’homme, pour procurer plus de bien-être matériel à tous les membres de la société. Quoiqu’on ait affirmé cent fois le contraire, les peuples n’ont jamais ignoré que le travail fût nécessaire à l’acquisition de la richesse : ce qu’ils ne savaient pas , c’est qu’on pouvait tout à la fois travailler et ne pas s’enrichir , parce qu’on réglait sa conduite en consé-

1 Voyez sur ce point. Eloge de Gournay, page 260 de ce volume, les observations de Dupont de Nemours.

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quence d’idées fausses , parce qu’on se livrait à l’aveugle impulsion de la routine , au lieu de s’éclairer des lumières d'une saine théorie. Voilà coque les physiocrates voulurent enseigner à leurs contemporains , et ce qu’ils ne pouvaient leur apprendre avant d’avoir étudié le rôle du travail sous toutes ses faces, ou résolu d’une manière rationnelle l’importante question que nous avons rappelée plus haut. Ad. Smith a procédé de même; mais, faute d’avoir déterminé avec autant de précision que ses devanciers la cause première de la richesse sociale, il est resté bien au-dessous d’eux, on doit le dire, au point de vue de la synthèse. Quelque admirables que soient la plupart de ses analyses, elles manquent d’un principe évident qui les rattache les unes aux autres, les embrasse toutes, les systématise, et permette à l’esprit de saisir d’un coup d’œil sûr l’ensemble des phénomènes économiques. C’est là, au contraire, le côté brillant de la théorie adoptée par Turgot, et qui apparaît surtout dans l’œuvre dont nous allons tenter une rapide analyse.

Toute société, parvenue à l’état de civilisation, se partage nécessairement en trois classes, savoir: 1 ° la classe productrice ou des cultivateurs ; 2° la classe stipendiée, qui comprend les agents de l’industrie manufacturière et commerciale, et tous ceux qui, n’appartenant pas à la classe précédente, vivent de salaires; 3°la classe disponible ou des propriétaires du sol. L’auteur la nomme ainsi, parce qu’elle est la seule qui , « n’étant point attachée par le besoin de la subsistance à un travail particulier, puisse être employée aux besoins généraux de la société, comme la guerre et l’administration de la justice, soit par un service personnel , soit par le payement d’une partie de ses revenus, avec laquelle l’Etat ou la société soudoie des hommes pour remplir ces fonctions1. »

1 II faut répéter ici ce qui a déjà été dit cent fois, que Turgot et les physiocrates n’attachaient aucun sens injurieux à ces expressions de classe stipendiée ou de classe stérile, appliquées aux travailleurs de l’ordre non agricole. Ils n’eurent jamais la pensée de dégrade r cts travailleurs par une dénomination humiliante, comme l’a prétendu Smith ; reproche bien singulier de la part d’un auteur qui, se

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La terre est l’unique source de toute richesse , et les cultivateurs, chaque année, recueillent immédiatement cette richesse des mains de la nature.

Le produit brut annuel de la terre se divise nécessairement en deux parts : l’une, soit que la circulation s’en opère en nature ou à l’aide de l’argent, sert à rembourser les avances et à solder les profits et les salaires des cultivateurs ; l’autre est, sous forme de monnaie, livrée aux propriétaires à titre de revenu , qui est la richesse que donne la terre au delà des frais et reprises de ceux qui l’exploitent.

La classe industrielle vit en partie sur le produit net ou revenu de la terre, et en partie sur son produit brut, par l’échange qu’elle fait de son travail, au moyen de l’argent, avec les propriétaires et les cultivateurs.

Les deux classes laborieuses ont cela de commun, qu’elles vivent de profits ou de salaires. La classe propriétaire jouit seule d’un revenu , et c’est sur ce revenu, la seule richesse qui soit disponible dans l'État, que l’impôt doit porter exclusivement.

Mais, entre les deux classes laborieuses, « il y a cette différence essentielle», dit Turgot, « que le cultivateur produit son propre salaire, et en outre le revenu qui sert à salarier la classe des artisans et autres stipendiés; au lieu que les artisans reçoivent simplement leurs salaires, c’est-à-dire leur part de la production des terres en échange de leur travail, et ne produisent aucun revenu. Le propriétaire n’a rien que par le travail du cultivateur; il reçoit de lui sa subsistance et ce avec quoi il paye les travaux des autres stipendiés. Il a besoin du cultivateur par la nécessité de l’ordre physique, en vertu duquel la terre ne produit point sans travail ; mais le cultivateur n’a besoin du propriétaire qu’en vertu des conventions et des lois qui ont dû garantir aux premiers cultivateurs et à leurs héritiers la propriété des terres qu’ils avaient occupées , lorsmême qu’ils cesseraient de les occuper, et cela pour prix des

plaçant lui-même ù un point de vue scientifique analogue, n’hésitait pas à diviser les travailleurs en productif s et non productif ».

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avances foncières par lesquelles ils ont mis ces terrains en état d’étre cultivés, et qui se sont pour ainsi dire incorporées au sol même. Mais ces lois n’ont pu garantir à l’homme oisif que la partie de la production que la terre donne au delà de la rétribution due au cultivateur. Le propriétaire est forcé d’abandonner celle-ci, ît peine de tout perdre. Le cultivateur, tout borné qu’il est ii la rétribution de son travail, conserve donc cette primauté naturelle et physique qui le rend le premier moteur de toute la machine de la société, qui fait dépendre de son travail seul et sa subsistance, et la richesse du propriétaire, cl le salaire de tous les autres travaux »

Cette théorie générale du mécanisme de la formation et de la distribution de la richesse a pour complément ces autres observations, empruntées encore à la nature des choses.

«Le simple ouvrier, qui n’a que ses bras et son industrie, n’a rien qu’autant qu'il parvient à vendre à d’autres sa peine. Il la vend plus ou moins cher; mais ce prix, plus ou moins haut, ne dépend pas de lui seul; il résulte de l’accord qu’il fait avec celui qui paye son travail. Celui-ci paye le moins cher qu'il peut; comme il a le choix entre un grand nombre d’ouvriers, il préfère celui qui travaille au meilleur marché. Les ouvriers sont donc obligés de baisser le prix à l’envi les uns des autres. En tout genre de travail, il doit arriver, et il arrive en effet, que le salaire de l’ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour lui procurer la subsistance *. »

De cette doctrine, féconde en conséquences de la plus haute portée dans l’application, il résulte que, si l’on considère toutes les nations diverses comme n’en formant qu’une seule, hypothèse où se sont toujours placés les physiocratcs qui recherchaient les principes immuables de la science pure, et non les règles plus ou moins changeantes de l’économie politique appliquée, il u’y u pas d’autre valeur 5 annuellement créée dans

' Héflex. sur la form.et la distrib. îles riehesses, §17, lomc I, page 15.

* Ibid., § 6, page 10.

3 Nous disons valeur, et non richesse. Nous renvoyons ceux qui ne nous comprendraient pas à l’étude attentive du Traité de Turgot et à ses Observations sur te Mémoire de M. Graslin, page 434 de ce volume.

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le monde que celle du produit net de la terre ; que c’est de cet excédant seul de la production sur la •consommation agricole que les propriétaires tirent leur revenu, les industriels de toutes les classes leurs profits et une partie de leurs salaires, les hommes voués aux professions libérales leurs honoraires ou leurs traitements, et la société enfin l’ensemble des ressources que, sous le nom d’impôt , elle consacre à ses besoins : vérité à laquelle, après plus d'un demi-siècle de contestations, Malthus est venu rendre hommage dans les termes suivants :

« Le fermage n’est-il pas une partie, et nous verrons bientôt que c’est une partie absolument nécessaire, de ce produit net de la terre, qui a été avec raison considéré comme la source de tout pouvoir et de toute jouissance, et sans lequel il ne pourrait y avoir ni villes, ni forces militaires ou navales; sans lequel il n’y aurait point d’arts, de savoir, point d'ouvrages d’un travail exquis, point d’objets utiles et de luxe tirés des pays étrangers; sans lequel, en un mot, rien ne pourrait exister de ce qui constitue une société cultivée et élégante, qui, non-seulement, donne do l’élévation et de la dignité aux individus, mais dont l’influence salutaire s’étend jusque dans toute la masse «lu peuple 1 ? »

Il n’y a de valeur annuellement créée que celle du produit net de la terre, parce que, comme le dit Turgot, s’appuyant en cela sur la nature des choses, l'artisan, quoi qu’il fasse, ne peut que donner de nouvelles formes à la matière. 11 y incorpore son travail et gagne par là sa subsistance, mais il ne la produit pas. S'il la produisait, il faudrait en conclure qu’il n’a pas besoin du cultivateur, ce qui est absurde. Sans doute, si l’on prend le mot produire dans le sens de créer, le laboureur crée encore moins les matières brutes qu’il recueille, que l’artisan la toile ou le drap qu’il fabrique. Mais là n’est pas la question. Les premiers économistes ne tentaient pas d’établir qu’un valet de charrue fût, en tantqu'homme, supérieur à un ouvrier de manufacture, et encore moins, bien qu’on leur en ait adressé le reproche, à un savant, à un artiste ou à un lit—

* Principe* d'économie politique, tome I, pages 197 et 19S.

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térateur. Ce qu'ils voulaient signaler, c’était l’immense différence qui existe entre les résultats du travail agricole et du travail industriel. L’honneur qui leur revient, c’est d’avoir eu l’initiative dans le développement de cette importante proposition : « Appliquez avec intelligence des capitaux à la terre , et vous aurez salaires, profits et rente; appliquez-les à la manufacture et au commerce, et vous n’aurez que des salaires et des profits. » Pourquoi ? C’est qu’en agriculture , fait observer Turgot, «la nature ne marchande point avec l’homme pour l’obliger à se contenter du nécessaire absolu. Ce qu’elle donne n’est proportionné ni à ses besoins ni à une évaluation conventionnelle du prix de ses journées ; c’est le résultat physique de la fertilité du sol et de la justesse, bien plus que de la difficulté, des moyens qu’il a employés pour le rendre fécond1.» C’est, a répété Ad. Smith, que, «dans la culture des terres , la nature travaille conjointement avec l’homme ; et que, quoique son travail ne coûte aucune dépense, ce qu’il produit n’en a pas moins sa valeur, aussi bien que ce que produisent les ouvriers les plus chère ’; » au lieu que, dans l’industrie , la nécessité veut qu’il y ait toujours balance entre la valeur échangeable (la seule dont la science ait à s’occuper ici) que l’homme ajoute à la matière brute qu’il façonne, ou aux produits qu’il transporte, et la somme de ses consommations, réglées sur la nature de son emploi, pendant la durée du travail ».

1 Réflexion» sur la formation et la distribution des richesses, 7, tom. I, page II.

* Richesse des nations, Ionie 1, page 453. — Nous croyons qu’il serait facile d'établir que la doctrine de Simili ne diffère pas en réalité de celle de Turgot et des pbysiocrates. Les derniers ne méconnaissaient pas plus la puissance productive du travail, que le premier celle de la terre. L’opinion, prêtée à l’illustre écrivain anglais, que le travail est la source unique de la richesse, est si peu la sienne, que, pour désigner celte même richesse, il se sert habituellement de cette périphrase: le produit annuel de la terre et du travail. Du reste, Mac Culloch et BuchanaQ conviennent que Smith n’a pas été heureux dans la réfutation qu’il a tentée du système des économistes. (Voyez Richesse des nations, tome II, pages ."22 et suivantes, les notes de ces auteurs.)

1 Croire que l’ouvrier puisse jamais gagner beaucoup plus que sa subsistance, en prenant ce root dans l’acception que. lui donne la langue économique, c’esl-à

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Que si, maintenant, l’on ne tient plus compte de l’hypothèse desphysiocrates, qu’onpassede l’économie politique rationnelle à l'économie politique appliquée, qu'au lieu de donner le monde pour théâtre à la science, ori en resserre le champ dans tel ou tel pays, dans telle ou telle localité, nul doute que la théorie du produit net ne reçoive des faits un démenti apparent. Au fond, toutefois, ces faits n'en infirment pas plus la valeur, que les circonstances particulières qui contrarient les lois de la mécanique pure, ne portent atteinte à l’exactitude des principes que cette dernière science a démontrés. C'est ce que Turgot explique parfaitement, dans ses Observations sur le Mémoire de M. Grasltn ',( sorte d’ Appendice au Traité de la formation et de la distribution des richesses), champion du système mercantile, qui avait cru soulever une objection victorieuse, contre le principe du produit net, en s'écriant : « Si l'industrie et le commerce ne produisent aucune richesse, comment les nations,

dire beaucoup plus que ce qui lui est indispensable pour préserver Ini-tnême et sa famille du besoin, jen sachant la contenir dans de justes bornes, c'est caresser une chimère. I.a rente .territoriale et le profit du capital, déductions nécessaires, et par conséquent légitimes, il faut le déclarer, que supportera toujours le simple travailleur, s’opposent à cette utopie d’une manière invincible. Sans doute, si la population ouvrière se maintenait dans un juste rapport avec le capital circulant, il y aurait sans cesse du travail pour tout le monde, ce qui serait uneamélioration importante, et le salaire hausserait, ce qui en serait une seconde; mais il ne faut pas croire, toutefois, que le salaire entamerait, d’une manière bien sérieuse, la rente et le profit. Si le contraire arrivait, l’intérêt à accumuler des capitaux diminuant , il s’en formerait moins ; l’équilibre dont nous avons parlé serait rompu , le salaire baisserait de nouveau, et l’on retomberait bientôt dans la situation où l'on se trouve aujourd’hui. L’amélioration du sort des classes laborieuses nous parait donc tenir essentiellement à ces trois conditions : 1° Moralité et prudence de leur conduite ; 2° suppression de tous les monopoles artificiel * qui exagèrent le profit et portent la perturbation dans l’ordre économique ; 3” assiette et répartition de l’impôt conformes il la justice, loi suprême dont l’État doit le premier exemple aux individus. Quant au mystérieux programme de Vanociation et Je l’organiiation du travail, qu'il faut traduire par ces mots : abolition de. la rente et du profit; suppression radicale de la propriété; Dieu préserve le peuple de prendre jamais cette formule séduisante au sérieux, car il apprendrait à ses dépens que ce vers de Virgile :

Quidquid délirant reges, plcctuntnr Achivi, n’est pas moins applicable aux aberrations des philosophas qu’aux folies Jes têtes couronnées.

1 Pages 434 et suivantes de ce volume.

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qui ne sont qu’industrieuses et commerçantes , vivent-elles? Comment s’enrichissent-elles? Si l'impôt ne peut être pris que sur le produit net des terres ( conséquence de la doctrine de Quesnay ), comment ces nations payent-elles des impôts? Estce que l’industrie serait richesse dans un État commerçant, et ne serait pas richesse dans un État agricole? » Et, pour justifier cette opinion, l’auteur citait Tyr et Carthage dans l’antiquité ; Hambourg, Venise, Gènes , la Hollande dans les temps modernes.

Turgot répond, en substance, qu’on interprète ici le mot richesse dans un sens que l’école ne lui a pas donné. II faut distinguer, dit-il, entre les biens (bona), qui sonttout objet de jouissance, de jjossession, de désir, de besoin; les valeurs ( merces ), toute chose susceptible d’échange et d’évaluation ; les richesses ( opes ), tout bien commerçable, tout objet de jouissance qui a une valeur; le revenu enfin, qui est la richesse que donne la terre au delà des frais et reprises de ceux qui la cultivent. 11 y a des biens, comme l’eau par exemple, qui n’ont pas de valeur. Le travail a de la valeur, mais n’est pas lui-même un bien. Des graines, des étoffes, sont des richesses. Ce qu’un fermier rend au propriétaire d’une terre est un revenu.

Il n'y a rien d’ étonnant, ajoute-t-il, que les peuples qu’on a cités, favorisés par une position géographique toute particulière, qui a rendu leur territoire des lieux d'entrepôt du commerce le plus étendu; mis en possession d’un monopole naturel qu'ils ont exploité habilement , aient pu donner à leur travail une haute valeur et acquérir, par ce moyen, joint à une grande économie, des richesses considérables. Ce sont des gens qui ont touché des salaires très-supérieurs à leurs besoins, et qui, par l’épargne, ont accumulé des capitaux dont l’abondance, en amenant la baisse de l'intérêt de l’argent, leur a offert dp nouvelles facilités pour s’enrichir. Mais ces forts salaires, à l’aide desquels ils ont pu acquitter toutes leurs dépenses publiques, « ils ne les ont pas produits, ni les richesses qui les payent; ils les ont légitimement gagnés par leur travail, que leur situation a rendu à la fois lucratif pour eux, utile à ceux qui

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les emploient; il les ont gagnés comme les commissionnaires de nos grandes villes gagnent le leur ; ils leur ont été payés, en un mot, sur le produit net de l’agriculture des autres peuples. »

Il n’y a pas, d’ailleurs, expose enfin Turgot, de nations qui soient industrieuses et commerçantes par opposition à l’agriculture, et de nations qui soient agricoles, non plus, par exclusion de l’industrie et du commerce. On n’est tombé dans cette erreur, que parce que l’on a confondu le mot de nation avec celui d'Élat ou de corps politique, qui n’ entraîne d’autre idée que celle de la réunion d'un certain nombre d’hommes sous un même gouvernement. Mais ce fait n’est pas le signe caractéristique de la nationalité, et elle n'existe, à vrai dire, que chez un grand peuple répandu sur un vaste territoire qui fournit, d'une manière directe ou indirecte, aux besoins de tous les habitants; où l’agriculture tire du sol la subsistance et les matières premières par lesquelles l’homme pourvoit aux nécessités et aux commodités de la vie ; où l’industrie met ces matières premières en œuvre et les transforme de mille façons diverses; où le commerce enfin rapproche les consommateurs des producteurs, épargne la peine réciproque de se chercher aux uns comme aux autres, et assure à tous la faculté de trouver la denrée qu'ils désirent au lieu et au moment où ils en ont besoin. Partout où ces donqées ne se rencontrent pas, c'est-à-dire où le territoire ne produit point un large superflu de matières premières et surtout de subsistances, on peut dire que l’État manque d'un principe de vitalité qui lui soit propre. 11 n’y a là qu’une richesse et une puissance d’emprunt, parce qu’elles reposent tout entières sur des circonstances extérieures dont rien ne peut garantir la durée, et qu’elles sont soumises, au contraire, à la double influence des révolutions politiques et économiques qui, d’un siècle à un autre, viennent changer la face du monde. 11 n'y a pas là de nutions en un mot, mais seulement de petits peuples salariés, qui prospèrent selon le degré d’importance qu’on attache à leurs services, et tant qu’ils peuvent vendre ces services aux véritables nations. Mais supposez-Ies privés de

un

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cette ressource, et bientôt leur grandeur éphémère n’aura plus

d’autre mesure que celle de l'étendue et de la fertilité de leur territoire. C’est ainsi qu’est disparue sans retour la puissance commerciale de toutes les républiques italiennes, et qu’on cherche même aujourd’hui l’emplacement de la plupart de ees cités florissantes qui, sous le nom de ligue Anséatique, accumulèrent tant de richesses au moyen âge.

Par ce qui précède, il est facile d'apercevoir que le système de Turgot et des physioerates tient surtout à la double acception que l’école donnait au mot richesse. Lorsqu'ils ne considéraient la richesse que par rapport à l’individu, les premiers économistes prenaient ce terme dans sa signification vulgaire, et l’appliquaient à tout ce qui peut, soit directement, soit indirectement, satisfaire les besoins de l'homme. Alors, ils ne distinguaient pas entre la substance et la forme de ce qui est utile. Mais ils croyaient cette distinction importante, lorsqu’ils passaient de l’individu à la société prise dans son ensemble; et, dans ce dernier cas, ils n’appelaient plus richesse que le fondement, le substratum, l’essence de la valeur, ou la matière. Or, de ce point de yuc, la conséquence que le travail agricole est productif, et l’industrie stérile, devient rigoureuse. Seulement, il faut bien se garder d’interpréter eetto dernière épithète dans le sens (Y inutile, contre lequel protestent tons les écrits de l’école', et particulièrement ceux de Turgot.

Pour démontrer que ce point de vue n’était pas rationnel, on s’est égaré dans une foule d’arguments qui n’aboutissent en définitif qu'à cette affirmation : «Sans le travail qui approprie la matière aux besoins, et sans ces besoins qui lui donnent de la valeur, elle ne serait qu’une chose inutile et sans valeur, c’est-à-dire l'opposé de la richesse *.» Au fond, cela ne signifie rien autre chose, sinon que le pain, la toile . les souliers, etc., ne sortent pas tout faits des mains du cultivateur.

' Voyez f Analyse économique de l'abbé Baudeau, pages 173, 17 4; — la Philosophie rurale, du marquis de Mirabeau, tome I, pages 4, 3 et il ; — l’Ordre essentiel des sociétés, de Mercier de La Rivière, tome II, p. 1 16, etc.

• Storch, Cours d'économie politique, tome f. page 107.

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Mais cette vérité, que ne niaient pas les physiocratcs, cmpêchet-elle que la substance même de l’utile', delà richesse, ne soit le produit exclusif du travail agricole ? Et, s’il en est ainsi, comment no pas reconnaître què l’importance économique de ce travail est supérieure à celle des manufactures et du commerce, qui n’en sont que le complément? Si l’on porte scs regards sur tout le globe, abstraction faite de son état de morcellement entre les peuples divers ', il est évident que la richesse ne saurait s’y accroître que proportionnellement au développement de l’agriculture. Comment la quantité des produits industriels augmenterait-elle, si la somme des produits bruts restait stationnaire? Que si l'on ne considère que telle ou telle nation en particulier, il est certain encore que les bénéfices qu’elle peut retirer de la vente de ses services manufacturiers ou commerciaux aux autres peuples, ne sauraient entrer en parallèle avec les avantages inhérents à l’exploitation du sol, surtout si elle possède un territoire fertile. Une nation n’est, en effet, qu’une personne collective qui a le choix de commercer de son travail, soit avec la nature même, soit avec les autres hommes. Dans le premier cas, son travail est une valeur qui n’est jamais payée au rabais , et qui est pourvue d’un débouché certain ; tandis que, dans lesecond, c’est tout le contraire qui a lieu, et qu’il peut arriver même que, faute d’emploi , ce travail , ou plutôt cette faculté de travail, cesse d’être une valeur. D’ailleurs , la population tendant en tout pays à déborder la masse de produits bruts nécessaires à son existence, et les produits bruts étant, en dernière analyse, la seule chose qui s’échange contre du travail humain, il y a nécessité physique que tout grand peuple, toute nation véritable, tire de son sol, par l’échange direct ou indirect de ses produits territoriaux contre ceux des autres peuples, la presque totalité des matières premières qui entre-

1 « Quiconque, écrivait Turgot en 1770, n’oublie pas qu’il y a des États politiques séparés les uns des autres et constitués diversement, ne traitera jamais bien aucune question d'économie politique. • (Voyez Correspondance , lettre VIII, tome It, page 800.)

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tiennent la vie dans le sein du corps social. En manufacturant ces produits , on rend, de virtuelle effective, l’utilité qui existait dans la matière, on transforme sa richesse conformément aux vues de la nature, mais on ne l'augmente pas, parce que la plus-value des ouvrages de fabrication au delà de la matière première de ees mômes ouvrages, n’équivaut qu'à la somme de toutes les dépenses ou consommations faites en produits agricoles par les travailleurs ; et que, si le coût d’un objet fabriqué vaut 1 de matière première et 4 en dépense de main-d’œuvre, le gain social ne peut, sans double emploi , se composer de l’addition de ces deux valeurs. Objecter que les manufacturiers, les commerçant* et tous ceux, en un mot, qui sont en dehors de la classe propriétaire et de la classe, agricole, réalisent des épargnes sur leurs, profits ou sur leurs salaires, ce n’est pas prouver que la société s’enrichisse par le travail qu’ils exécutent ; car ces épargnes, qui ne représentent qu’une certaine quantité des productions annuelles du sol, seraient restées entre les mains des propriétaires et des agriculteurs si, par suite de circonstances dont les unes dérivent de la nature des choses, et les autres n’en dérivent point, elles n’étaient passées en la possession de la classe industrielle et libérale.

De ce système, qui accepte comme nécessaires, et par suite utiles au bien général de la société, le fait de l'appropriation inégale et individuelle du sol, celui de l’inégalité des conditions qu’il entraîne, et le droit pour chacun de disposer d’une manière absolue du produit de son travail, de le donner, de le vendre, tic l’échanger et de le transmettre à sa famille, Turgot tire, avec Quesnay et Gournay, trois conséquences principales :

La première, que l’homme n’a pas de droit plus important que celui d’userdeses capitaux fonciers et mobiliers, de ses bras et de son intelligence, de la manière qu'il juge le plus convenable à son intérêt; et que toute atteinte à l’exercice de ce droit est, non-seulement une injustice commise contre l’individu , mais un acte qui tourne au détriment de la société. Sans l’entière liberté du travail, qui implique celle du commerce intérieur et

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extérieur, nul moyen de donner des bases équitables à réchange de ce travail contre les productions annuelles du sol. Les nations s'oppriment respectivement, au grand dommage de toutes; et, au sein de chaque nation, une partie de la société est continuellement sacrifiée à l’autre, au préjudice de toutes les deux. Tantôt les productions manquent de débouché, tantôt le travail reste sans emploi ; et, de là, une foule de souffrances individuelles qui réagissent d'une manière désastreuse sur le corps social.

La seconde est, comme on l’a vu déjà, que le propriétaire, qui seul possède un revenu ou une richesse disponible, dont l’existence n'est pas indispensable à l’entretien du travail productif de la société, doit porter tout le poids de l’impôt. Il n’y a rien à demander au salarié, parce que le salaire n’équivaut qu’à la subsistance de celui qui le reçoit, et rien à demander non plus au capitaliste, par la raison que celte demande serait illusoire, et qu’il saurait toujours retrouver , dans la hausse de l’intérêt ou du loyer de son argent, la compensation des sacrifices qu’on s’imaginerait lui imposer au profit de l’État.

La troisième , enfin , est la prééminence de la grande culture sur la petite, parce que la première donne un produit net bien supérieur à la seconde , et qu’il arrive même souvent que celle-ci est dans l’impuissance de payer le travail du cultivateur1.

Après avoir exposé ces principes généraux sur la formation et la distribution de la richesse, et décrit les modes successifs de culture appliqués à la terre, exploitation par ouvriers à salaire fixe, par esclaves , par vassaux devenus propriétaires à la charge d’une redevance annuelle en denrées ou en monnaie , par métayers partageant les fruits avec le maître du sol qui fournit les semences, le bétail et les instruments aratoires, enfin par le fermage où le cultivateur exploite avec ses propres capitaux, l’auteur aborde les questions de détail

1 Cette question est traitée passim dans les écrits de Turgot, et principalement dans l 'Aeit sttr l'imposi/ion de la taille de 1766, pages 541 et suivantes de ce volume.

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et les passe toutes en revue avec une profondeur et une lucidité d’analyse dont jusqu’à lui personne n’avait encore donné l’exemple. La nécessité de l’échange, celle de la division du travail et ses effets, la naissance et la formation du commerce, la classification de ses divers agents, l’origine et la nature de la monnaie , les causes qui ont fait consacrer les métaux précieux à cet usage , la révolution produite par l’introduction de l’or et de l’argent dans le commerce , la notion de la valeur en usage et de la valeur en échange, celle du capital et la description de ses divers modes d’emploi, le partage nécessaire des deux classes laborieuses en chefs capitalistes et en simples travailleurs, la légitimité de l’intérét de l’argent, l’impuissance de la loi humaine [jour en fixer le taux, les lois économiques qui le déterminent, et enfin l’analyse de tous les éléments delà richesse nationale, voilà les thèmes divers que la plume de Turgot a su relier avec un art admirable, pour en former un ensemble scientifique auquel la précision la plus lumineuse sert de cachet. Jamais plus d'idées justes , sur pareille matière , ne furent concentrées en moins de pages. Il n’y a pas , sans doute , dans cette œuvre , tout le livre d’Ad. Smith, de même que tout le tableau d’un grand maître n’existe pas sur la toile, quand son génie n’a fait qu’en tracer l’ébauche; mais supposez que cette ébauche soit terminée par un artiste d'un mérite égal, et peut-être aurez-vous une opinion exacte de la part respective de gloire qui appartient à l’élève de Gournay et au philosophe de Glaseow. Esprit plus généralisateur, le premier pose les principes fondamentaux de la science ; tandis que le second , doué surtout de la faculté de l’analyse , en déduit avec une sagacité profonde les nombreuses conséquences :on peut disputer sur le plus ou moins de valeur de ces deux tâches ; mais il nous semble qu’aucune des deux n'a le droit de faire oublier l’autre

1 l,e Plan d’un Mémoire fur let impositions ; la Comparaison de l'impôt sur le revenu arec l'impôt sur les consommations ; les Observations sur le Mémoirede M. de Saint-Péravy, et sur celuide M. Graslin, oeuvres malheureusement incomplètes, sont encore d'un haut intérêt. On peut les considérer connue

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L’article Valeurs et monnaies, le Mémoire sur les prêts d’argent , les Lettres sur In liberté du commerce des grains, et le Mémoire sur les mines, sont des monographies brillantes, où la profondeur de la pensée philosophique s’unit à l’intelligence de tous les détails de la vie positive des sociétés. Ces savants travaux, modèles du genre d’élocution qui convient le mieux aux matières économiques, suffiraient seuls pour placer l’auteur au rang des maîtres les plus illustres de la science; et, à l’époque où ils parurent, l’Angleterre n’avait certainement rien de pareil à leur opposer. Turgot avait tout dit, avant Bentham, sur la légitimité du prêt à intérêt ; et l’ironie piquante qu’il emploie contre les subtilités des scolastiques et des légistes, repoussant d’un commun accord un contrat amené par la civilisation et nécessaire à son progrès , rappelle cette gaieté, si forte de raison, avec laquelle Pascal combattait les jésuites'.

Le Mémoire sur les mines, qu’il faut distinguer même parmi les meilleurs écrits de Turgot, offre cette particularité remarquable, que l’illustre administrateur y professe, sur la législation de la matière, et sur le droit de propriété en général, des idées que Napoléon est venu reproduire, au sein du Conseil d’fitat, dans la longue et célèbre discussion de la loi du 21 avril 1810*.

Le 10 mai 1774 vit finir le règne honteux de Louis XV. Avec Louis XVI, monta sur le trône le vieux comte de Maurepas, rusé courtisan qu’une épigramme décochée contre madame de Pompadour tenait depuis vingt-cinq ans dans l’exil; et de ce jour la monarchie féodale , frappée au cœur par Richelieu, entra dans la dernière période de sa décadence. Alors même que le nouveau roi n’eût pas été imbu de principes tout différents de ceux de son aïeul , la recomposition

autant de commentaires du Traité de la formation et de la distribution des richesses.

1 On peut se faire une idée de la déraison savante des scolastiques et des légistes, dans le Traité de l’usure, de Pothier. (Voyez les Œuvres de ce jurisconsulte, tome VI, page 161, édition de 1819.)

* Voyez Mémoire sur les mines et carrières, et les notes que nous y avons jointes, tome II, pages 150 et suivantes.

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générale d’un ministère (jui avait prostitué le pouvoir dans les antichambres de madame du Barry, et qui était encore plus odieux à la nation que cette courtisane même . devenait une nécessité C’est par suite de cette nécessité que Turgot succéda, le 20 juillet 1774, à l’obscur ministre de la marine de Boynes, et fut nommé, le 24 août suivant, contrôleur-général à la place do l’abbé Terray. Il ne faudrait pas en induire, néanmoins, que ce choix eût été dicté par l’opinion publique, et qu'il ait eu d’abord beaucoup do retentissement. Quoique célèbre dans sa province, ([unique en honneur à Paris auprès des philosophes , des gens de lettres et de plusieurs membres de la haute administration, le nom de l'intendant de Limoges était, et devait être par la force même des choses, presque ignoré de la ville et de la cour. Qui aurait pu l’apprendre à la masse, en effet, à une époque où il était défendu d écrire sur les matières d'administration, où l’on manquait de journaux quotidiens, cl où lit presse se composait exclusivement de recueils périodiques livrés à l'omnipotence de la censure? Sous un tel régime, u était-il pas inévitable que les talents, comme l'incapacité, de quiconque n’occupait pas un des premiers postes de l’Etat, ne fussent jamais mis en évidence? Ce fut donc une circonstance tout à fait accidentelle qui décida de l'entrée de Turgot au ministère. l/abbé de Yéry, qu’il avait eu pour condisciple en Sorbonne, exerçait une grande influence sur madame de Maurepas, qui jouissait elle-même d’un empire absolu sur le vieillard que Louis XVI venait de prendre pour mentor. Lors-

1 Les membres du cabinet, à la mort de Louis XV, étaient : 1“ le chancelier Maupeou, avant les sceaux ou le département de la justice ; 2" l’ablié Terray, au contrôle-général ; 7>° le duc d’Aiguillon , successeur de Choiseul et amant de M“« du Barry , au ministère de la guerre et des «flaires étrangères ; i" de Boynes à la marine; 5° enfin le duc de La Vrillière, ayant le département de la maison du roi et la délivrance des lettres de cachet. — Ils ne tardèrent pus à être remplacés, savoir : Maupeou par llue de Miroméntl ; Terray par Turgot ; le duc d’Aiguillou; par le comte du Muy à la guerre, et par le comte de Vergenucs aux affaires extérieures; de Boynes par M. de Surfine; et le duc de La Vrillière, beaucoup plus tard, par Malesherbes. — Le maréchal du Muy étant mort, le confie de Saint- Germain lui succéda le 21 octobre 1775.

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