‹ Œuvres de VauvenarguesChapitre 111 sur 264 · DES DIFFÉRENTS SIÈCLES · texte numérisé non relu

DES DIFFÉRENTS SIÈCLES

VU nos petits-maîtres et nos philosophes monter sur les bancs pour voir battre deux polissons; on ne perd pas un geste d'Arlequin, et Pierrot fait rire ce siècle savant qui se pique de tant de politesse. Le peuple est né en tout temps pour admirer les grandes choses, et pour adorer les petites; son goût n'a pu suivre les progrès de sa raison, parce qu'on peut emprunter des jugements, non des sentiments ; de sorte qu'il est rare que le peuple s'élève du côté du cœur' ; et ce peuple dont je veux parler n'est pas celui qui n'emporte, dans sa définition, que les conditions subalternes ; ce sont tous les esprits que la nature n'a point élevés par un privilège particulier au-dessus de l'ordre commun. Aussi, quand quelqu'un vient médire : Croyez-vous que les Anglais, qui ont tant d'esprit, s'accommodassent des tragédies de Shakespeare, si elles étaient aussi monstrueuses qu'elles nous [le] paraissent? je ne suis point la dupe de cette objection , et je sais ce que j'en dois croire \

Détrompons-nous donc de cette grande supériorité que nous nous accordons sur tous les siècles ; défions-nous même de cette politesse prétendue de nos usages : il n'y a guère eu de peuple si barbare qui n'ait eu la même prétention, (j'oyons-nous, par exemple, que nos pères aient regardé le duel comme une coutume barbare? bien loin de là. Qu'on me permette ici de retoucher un sujet sur lequel on a déjà

* Add. : [« On me dira peut-être : Si les hommes ne peuvent pas s'élever " par le cœur, pourquoi dites-vous que nous valons moins que les Romains " ou que les Grecs ? Est-ce parce que nous n'avons pas môme opinion qu'eux « sur la vertu et sur la gloire? L'opinion peut donc quelque chose sur le cœur? « — Je ne le nie pas ; mais cette opinion qui fait estimer la vertu et la gloire, « c'est la voix même de la nature, qui s'est fait entendre avant celle de la rai- « son, et a-parlé avec force aux premiers hommes, comme à nous. Mais cette >< lumière, que nous tenions de la nature même, le raisonnement, au lieu de « l'augmenter, l'a obscurcie ; et tout ce qu'il i)ourra jamais faire de meilleur, « ce sera de nous la rendre telle qu'elle a lui à l'esprit dos premiers hommes. >' 1

- Var. : [« Aussi, quand on vient me dire : Pensez-vous que ces Athéniens, « qui avaient tant d'esprit et de politesse, se fussent divertis aux comédies <i d'Aristophane , si elles n'eussent pas été excellentes, j(; no suis point la " dupe de cette objection, quoif|ue j'estime fort Aristophane d'ailleurs. » j — Add, : « Je sais qu'un siècle i)oli i>eut admirer de gi-andes sottises, surtout ' quand elles sont accompagnées de beautés sublimes, qui servent de prétexte « au mauvais (roùt. >>

m) DISCOUKS SlHl LE CARACTF.UE

beaucoup écrit. Le duel est né de l'opinion, très-naturelle, qu'un homme ne souffrait ordinairement d'injures d'un autre homme, que par faiblesse; mais, parce que la force du corps pouvait donner aux âmes timides un avantage trèsconsidérable sur les âmes fortes, pour mettre de l'égalité dans les combats, et leur donner d'ailleurs plus de décence, nos pères imaginèrent de se battre avec des armes plus meurtrières et plus égales que celles qu'ils tenaient de la nature, et il leur parut qu'un combat, où l'on pourrait s'arracher la vie d'un seul coup, aurait certainement plus de noblesse qu'une vile lutte, où l'on n'aurait pu tout au plus que s'égratigner le visage, et s'arracher les cheveux avec les mains. Ainsi, ils se flattèrent d'avoir mis dans leurs usages plus de hauteur et de bienséance que les Romains et les Grecs, qui se battaient comme leurs esclaves. Ils pensaient que celui qui ne se venge pas d'un affront n'a point de cœur; ils ne faisaient pas attention que la nature, qui nous inspire de nous venger, pouvait, en s' élevant encore plus haut, et par une force encore plus grande, nous inspirer de pardonner ; ils oubliaient que les hommes sont obligés de sacrifier souvent leurs passions à la raison. La nature disait bien, à la vérité , aux âmes courageuses qu'il fallait se venger; mais elle ne leur disait pas qu'il fallût toujours laver les moindres offenses dans le sang humain, ou porter leur vengeance au delà même de leur ressentiment. Mais ce que la nature ne leur disait point, l'opinion le leur persuada; l'opinion attacha le dernier opprobre aux injures les plus frivoles, à une parole, à un geste, soufferts sans retour. Ainsi, le sentiment de la vengeance leur était inspiré par la nature ; mais l'excès de la vengeance et la nécessité absolue de se venger furent l'ouvrage de la réflexion '. Or, combien

* Add. : [« Le duel avait un bon côté, qui était de mettre un frein à rinh>o- <i lence des grands, et de rapprocher un peu les hommes, en les obligeant à « des égards. Mais le moyen donné aux petits, pour «tenir les grands en res- « pect, n'était pas d'une justice fort exacte, puisque l'offensé ne pouvait ven- « ger son injure qu'au péril de sa propre vie; et, à mon avis, ce n'est pas « faire tort aux faibles que de leur ôter une telle ressource. »]

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n'y a-t-il pas, encore aujourd'hui, d'autres usages que nous honorons du nom de politesse, qui ne sont que des sentiments de la nature poussés par réflexion au delà de leurs bornes, contre toutes les lumières de la raison!

Qu'on ne m'accuse point ici de cette humeur chagrine qui fait regretter le passé ', blâmer le présent, et avilir par vanité la nature humaine. En blâmant les défauts de ce siècle, je ne prétends pas lui disputer ses vrais avantages,

' ]'ai\ ; « Je ne veux point décrier la politesse et la science plus qu'il ne « convient; je n'ajouterai (|u'un seul mot : c'est (|ue les deux présents du ciel « les plus aimables ont précédé l'art; la vertu et le plaisir sont nés avec <i la nature; qu'est-ce que le reste?» — « Autre Var. : « Je ne produirai « point ici le témoignage de tant d'historiens qui vantent les mœurs des sau- « vages, leur simplicité, leur sagesse, leur bonheur et leur innocence : les « histoires des peuples barbares me sont également suspectes dans leurs re- « proches et dans leurs éloges, et je ne veux rien établir sur des fondements '< si ruineux. Mais, à ne consulter que la seule raison, et ce que nous savons « par expérience, est-il probable que la condition des hommes ait été si diflfé- «I rente que nous le croyons, selon les divers usages et les divers temps? « Quel si prodigieux changement ont apporté les arts à la vie humaine? Qu'a « produit, par exemple, l'art de se vêtir ? A-t-il rendu les hommes plus ou moins robustes, plus ou moins sains, plus ou moins beaux, plus ou moins chastes? Les a-t-il dérobés ou rendus plus sensibles à la rigueur des saisons? Nus, ils ne souffraient pas faute d'habits ; habillés, ils ne souffrent point de n'être pas nus. Ne pourrait-on pas dire à ])eu près la même chose de tous les arts? Ils ne sont ni si pernicieux, ni si utiles que nous voulons [le] croire. Ils exercent l'activité de la nature, qu'on ne peut empêcher, ni ralentir; mais ils portent l'empreinte de leur origine; ils sont un mélange inévitable de bien et de mal, comme tout ce qui appartient à l'homme. Ils réparent par quelques biens les maux (ju'ils causent, cela ne se peut contester; mais remédient-ils aux grands vices des choses humaines ? Que peut notre imagination pour nous soustraire à nos sujétions naturelles? Pour nous dérober au joug des hommes, nous sommes forcés de subir celui des lois; pour résister aux passions, il nous faut fléchir sous la raison, maîtresse encore plus tyranni(iue; en sorte que notre plus grande indépendance est une servitude volontaire. Tout ce que nous imaginons pour obvier à nos maux, ne fait quelquefois que les aggraver : les lois n'ont été établies que pour prévenir les guerres, et toutes les guerres naissent des lois ; les contrats publics et particuliers sont le fondement de tous les procès de citoyen à citoyen, et de peuple à peuple. Il est vrai que les guerres sont moins « cruelles lorsqu'elles se font selon les lois ; mais aussi sont-elles plus longues, o Les procès des particuliers durent quelquefois plus que les querelles des " nations. Ainsi, tout ce que les hommes ont pu gagner en voulant éteindre « les guerres, a été de changer ou les prétextes, ou la manière de les faire. « N'en est-il pas de même de la médecine? les ren)èdcs ne sont-ils pas sou- ' vent pires que les maux? Qu'on examine toutes les inventions des hommes, << on verra qu'ils n'ont réussi qu'aux petites choses ; la nature s'est réservé « le secret des grandes, et ne souffre pas que ses lois soient anéanties par ■ les nôtres. >'

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ni le rappeler à l'ignorance dont il est sorti ; je veux , au contraire, lui apprendre à juger des siècles passés avec cette indulgence que les hommes, tels qu'ils soient, doivent toujours avoir pour d'autres hommes, et dont eux-mêmes ont toujours besoin '. Ce n'est pas mon dessein de montrer que tout est faible dans la nature humaine, en découvrant les vices de ce siècle ; je veux, au contraire, en excusant les défauts des premiers temps, montrer qu'il y a toujours eu dans l'esprit des hommes une force et une grandeur indépendantes de la mode et des secours de l'art. Je suis bien éloigné de me joindre à ces philosophes» qui méprisent tout dans le genre humain , et se font une gloire misérable de n'en montrer jamais que la faiblesse. Qui n'a des preuves de cette faiblesse dont ils parlent, et que pensent-ils nous apprendre ? Pourquoi veulent-ils nous détourner de la vertu, en nous insinuant que nous en sommes incapables? Et moi, je leur dis que nous en sommes capables ^ ; car, quand je parle de vertu, je ne parle point de ces qualités imaginaires qui n'appartiennent pas à la nature humaine ; je parle de cette force et de cette grandeur de l'âme qui, comparées aux sentiments des esprits faibles , méritent les noms que je leur donne ; je parle d'une grandeur de rapport , et non d'autre chose, car il n'y a rien de grand parmi les hommes que par comparaison'*. Ainsi, lorsqu'on dit un grand ar-

* Var. : [ « Je ne veux ni blâmer, ni changer, ni perfectionner; cela ne me « conviendrait point. Je veux seulement qu'on ne présume pas tant de notre « philosophie et de nos arts ; je trouve qu'il est également ridicule de trop « déprécier les mœurs antiques, et de les trop relever ; mais il y a un milieu « raisonnable, et c'est où j'aspire. »]

- Rapprochez de la 36^ Réflexion et du /(3* chap. de Vlniroduction à la Connaissance de l'Esprit humain. — Cette indulgence et ce respect pour l'homme est un des principaux points de la morale de Vauvenargues ; aussi retrouverons-nous ces idées dans les Maximes^ et ailleurs ; quant aux philosophes pessimistes dont il parle ici, il n'est pas douteux qu'il n'ait en vue Pascal, et surtout La Rochefoucauld; à tout moment, Vauvenargues prend à partie ce dernier, sans le nommer. — G.

s C'est le cri de Galilée : E pur si muove ! Vauvenargues n'est ni moins convaincu, ni moins convaincant. — G.

* Var. : « Quand je parle de vertu, je n'entends point ces qualités ima- « ginaires que la philosophie a inventées, et qu'il lui est facile de détruire, « puisqu'elles ne sont que son ouvrage; je parle de cette supériorité des

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