‹ Œuvres de VauvenarguesChapitre 212 sur 264 · Lorsque deux auteurs ont également excellé en · texte numérisé non relu

Lorsque deux auteurs ont également excellé en

^ La seconde partie de cette Maxime n'est pas la conclusion immédiate de la première ; ce sont deux pensées simplement juxtaposées. Vauvenargues développe la seconde dans le morceau Sur l'économie de l'univers (voir p. 218).— G.

- Var. : « La plupart des hommes naissent sérieux; il y a des plaisants de « génie, mais en petit nombre; les autres le deviennent par imitation, et for- « cent la nature, pour suivre la mode. > (Voir le IT*" chap. de V Introduction à la Connaissance de l'Esprit humain, et le 22' Caractère (Le Rieur). — G. .3 [Trivial. —V.]

divers genres, on n'a pas ordinairement assez d'égard à la subordination de leurs talents, et Despréaux va de pair avec Racine : cela est injuste.

211. J'aime un écrivain qui embrasse tous les temps et tous les pays, et rapporte beaucoup d'effets à peu de causes ; qui compare les préjugés et les mœurs des différents siècles; qui, par des exemples tirés de la peinture ou de la musique, me fait connaître les beautés de l'éloquence et l'étroite liaison des arts. Je dis d'un homme qui rapproche ainsi les choses humaines', qu'il a un grand génie, si ses conséquences sont justes ; mais, s'il conclut mal, je présume qu'il distingue mal les objets, ou qu'il n'aperçoit pas d'un seul coup d'oeil tout leur ensemble, et qu'enfin quelcjue chose manque à l'étendue ou à la profondeur de son esprit \

212. On discerne aisément la vraie de la fausse étendue d'esprit; car l'une agrandit ses sujets, et l'autre, par l'abus des épisodes et parle faste de l'érudition, les anéantit.

213. Quelques exemples, rapportés en peu de mots et à leur place, donnent plus d'éclat, plus de poids et plus d'autorité aux réflexions ; mais trop d'exemples et trop de détails énervent toujours un discours. Les digressions trop longues ou trop fréquentes rompent l'unité du sujet, et lassent les lecteurs sensés, qui ne veulent pas qu'on les détourne de l'objet principal, et qui, d'ailleurs, ne peuvent suivre, sans beaucoup de peine, une trop longue chaîne de faits et de preuves-^. On ne saurait trop rapprocher les choses, ni trop tôt conclure : il faut saisir d'un coup d'œil la véritable preuve de son discours, et courir à la conclu-

• Vnr. : « Qu'il les voit en grand, si ses conséquences sont justes ; car, s'il conclut mal, il voit mal, et n'a pas l'esprit étendu.»

2 [Il a l'esprit étendu, sans justesse. — V.]

'^ Var. : « Rien u'afTaiblit plus un discours que de proposer trop d'exemples, u et d'entrer dans trop de détaih. Les digressions trop longue?, ou trop fré- <( quentes, rompent l'unité, et fatiguent, parce que l'esprit ne peut suivre une .< trop longue chaîne de faits et de preuves. »

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sion '. Un esprit perçant fuit les épisodes, et laisse aux écrivains médiocres le soin de s'arrêter à cueillir toutes les fleurs qui se trouvent sur leur chemin. C'est à eux d' amuser le peuple, qui lit sans objet, sans pénétration, et sans goût.

21A. Le sot qui a beaucoup de mémoire est plein de pensées et de faits; mais il ne sait pas en cçnclure : tout tient à cela.

215. Savoir bien rapprocher les choses, voilà l'esprit juste ; le don de rapprocher beaucoup de choses et de grandes choses fait les esprits vastes'. Ainsi, la justesse paraît être le premier degré, et une condition très-nécessaire de la véritable étendue d'esprit.

•216. Un homme qui digère mal, et qui est vorace - , est peut-être une image assez fidèle du caractère d'esprit de la plupart des savants.

217. Je n'approuve point la maxime qui veut qu'un honnête homme sache un peu de tout. C'est savoir presque toujours inutilement, et, quelquefois, pernicieusement, que de savoir superficiellement et sans principes. Il est vrai que la plupart des hommes ne sont guère capables de connaître profondément; mais il est vrai aussi que cette science superficielle qu'ils recherchent, ne sert qu'à contenter leur vanité. Elle nuit à ceux qui possèdent un vrai génie ; car elle les détourne nécessairement de leur objet principal, consume leur application dans les détails, et sur des objets étrangers à leurs besoins et à leurs talents naturels; et, enfin, elle ne sert point, comme ils s'en flattent, à prouver l'étendue de leur esprit : de tout temps on a vu des hommes qui savaient beaucoup avec un esprit très -médiocre; et, au

* C*est le précepte d'HoFace : Festina ad ceutum. —G. 2 Var. : « Le don de rapprocher beaucoup de choses^ et de grandes choses, c'est l'esprii étendu : de la, l'exclusion naturelle de toul esprit faux. » '• Var.: « C'est l'image de beaucoup d'esprits. »

contraire, des esprits très-vastes, qui savaient fort peu.. Ni l'ignorance n'est défaut d'esprit, ni le savoir n'est preuve de génie'.

218. La vérité échappe au jugement, comme les faits échappent à la mémoire : les diverses faces des choses s'emparent toqr à tour d'un esprit vif, et lui font quitter et reprendre successivement les mêmes opinions. Le goût n'est pas moins inconstant : il s'use sur les choses les plus agréables, et varie comme notre humeur \

219. 11 y a peut-être autant de vérités parmi les hommes que d'erreurs, autant de bonnes qualités que de mauvaises, autant de plaisirs que de peines ^ ; mais nous aimons à contrôler la nature humaine, pour essayer de nous élever audessus de notre espèce, et pour nous enrichir de la considération dont nous tâchons de la dépouiller. Nous sommes si présomptueux, que nous croyons pouvoir séparer notre intérêt personnel de celui de l'humanité, et médire du genre

• Vnr. : « C'est imc maxime frivole que celle qu'on adopte depuis si longtemps : qu'il faut qiîun honnèle homme sache un peu de tout. On peut savoir suporticiellement beaucoup de choses, et avoir l'esprit fort petit ; et on voit, au contraire, de très-grandes âmes, qui savent très-peu. Il faut ignorer de bon cœur ce (lue la nature n'a pas mis dans l'étendue de notre génie. On ne sait utilement (lue ce qu'on possède parfaitement ; le reste ne nous sert qu'à satisfaire une vanité puérile. Ceux même qui ont l'esprit étendu, s'ils ne l'ont en môme temps juste et modeste, le gâtent par ces connaissances superficielles, et altèrent les vérités qu'ils ont acquises ; en sorte qu'on aimerait mieux qu'ils ne sussent rien, que de savoir tant et si mal. J'en rapporterais des exemples, si les exemples pouvaient nous instruire; maisjele ferais sans succès. L'ostentation est un écueil inévitable pour les âmes faibles; on ne corrigera jamais les hommes d'apprendre des choses inutiles.» — Autre Far. : [«( Il n'y a aucun esprit qui soit capable de toutes les vérités et de tous les talents; les bornes des plus beaux génies sont étroites, et, lorsqu'ils en veulent sortir, ils s'égarent, et montrent leur faible. Il n'y a aucune science qui ne soit, à elle seule, plus vaste que l'esprit humain; il n'y en a donc aucune qui ne puisse occuper et absorber l'esprit le plus étendu. C'est à ceux qui sont incapables de rien approfondir qu'il appartient d'effleurer tous les objets; mais, quand on se sent en état d'embrasser et de posséder parfaitement quekjue science ou quelque art, c'est uuo vanité bien puérile d'abandonner son talent, pour donner à un esprit trè^iimité une grande et faible surface. » ;

* [Commun. — V.J

'• J.a jre éditiou ajoutait : < Mais nous n'accusons que no^ maux. > — (;

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humain, sans nous compromettre'. Cette vanité ridicule a rempli les livres des philosophes d'invectives contre la nature. L'homme est maintenant en disgrâce chez tous ceux qui pensent, et c'est à qui le chargera de plus de vices; mais peut-être est-il sur le point de se relever, et de se faire restituer toutes ses vertus; car rien n*est stable, et la philosophie a ses modes comme les habits, la musique, l'architecture, etc. ^

220. Sitôt qu'une opinion devient commune, il ne faut point d'autre raison pour engager les hommes à l'abandonner, et à embrasser l'opinion contraire, jusqu'à ce que celle-ci vieillisse à son tour, et qu'ils aient besoin de se distinguer par d'autres choses. Ainsi, s'ils atteignent le but dans quelque art ou dans quelque science, on doit s'attendre qu'ils le passeront bientôt pour acquérir une nouvelle gloire; et c'est ce qui fait, en partie, que les plus beaux siècles dégénèrent si promptement, et qu'à peine sortis de la barbarie, ils s'y replongent.

221. Les grands hommes, en apprenant aux faibles à réfléchir, les ont mis sur la route de l'erreur \

1 II est évident que Vauvenargues pense à La Rochefoucauld. — G.

- [Bien. — V.] — Var. : « La philosophie a ses modes comme l'architec- « ture, les habits, la danse, etc. L'homme est maintenant en disgrâce chez les « philosophes, et c'est à qui le chargera de plus de vices ; mais peut-être est- « il sur le point de se relever, et de se faire restituer toutes ses vertus. » — • Autre Var. : « Ce qu'on voit tous les jours dans le monde est arrivé dans la « morale : l'homme étant tombé dans la disgrâce des philosophes, c'a été à « qui le chargerait de plus de vices. S'il arrive jamais qu'il se relève de cette " dégradation, et qu'on le remette à la mode, nous lui rendrons à l'envi toutes « ses vertus, et bien au delà. » — Vauvenargues avait deviné juste et les d'Holbach et les Lamettrie vont lui donner prochainement raison. M. Baudrillart remarque à ce sujet : « Oui, Vauvenargues, vous l'avez dit : tous ceux « qui vont venir n'y manqueront pas. Ils vont restituer à l'homme ses vertus, « et bien au delà ; les philosophes d'en deçà et d'au delà du Rhin ne parle- " ront plus que de l'excellence de la nature humaine ; il semble qu'elle hérite « en un jour de tous les éloges qu'on lui a refusés pendant des siècles; lesin- " jures qu'elle reçoit depuis dix-huit cents ans de tous les côtés vont être « bien réparées, et cette reine déchue et réduite en servitude, une fois rc- « placée sur son trône, n'aura plus désormais que des flatteurs qui la diviniu seront. » — G.

5 [Très-bien. — V."t

222. Où il y a de la grandeur, nous la sentons malgré nous : la gloire des conquérants a toujours été combattue; les peuples en ont toujours souffert, et ils l'ont toujours respectée.

223. Le contemplateur, mollement couché dans une chambre tapissée, invective contre le soldat qui passe les nuits de l'hiver au bord d'un fleuve, et veille en silence sous les armes pour la sûreté de la patrie.

22/i. Ce n'est pas à porter la faim et la misère chez les étrangers qu'un héros attache la gloire, mais à les souffrir pour l'État; ce n'est pas à donner la mort, mais à la braver.

225. Le vice fomente la guerre ; la vertu combat : s'il n'y avait aucune vertu, nous aurions pour toujours la paix '.

226. La vigueur d'esprit ou l'adresse ont fait les premières fortunes : l'inégalité des conditions est née de celle des génies et des courages.

227. 11 est faux que l'égalité soit une loi de la nature : la nature n'a rien fait d'égal; sa loi souveraine est la subordination et la dépendance '.

228. Qu'on tempère connue on voudra la souveraineté dans un État, nulle loi n'est capable d'empêcher un tyran d'abuser de l'autorité de son emploi K

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