La patience est l'art d'espérer
252. Le désespoir comble non-seulement notre misère, mais notre faiblesse.
• [Bien. — V.]
~^--' [Faible. — V.]
^ Var. : « La nécessité comble les maux qu'elle ne peut soulager.» — Pour bien comprendre cette pensée, il faut relire celle qui précède; l'une explique l'autre, et en voici, je crois, le sens : La raison est souvent impuissante contre le sentiment des peines: Vidée que ces peines sont nécessaires peut seule les soulager; mais quand elle ne les soulage pas, elle les rend encore plus cuisantes. — G.
253. Ni les dons ni les coups de la fortune n'égalent ceux de la nature, qui la passe en rigueur comme en honte '.
25/1. Les biens et les maux extrêmes ne se font pas sentir aux âmes médiocres.
255. Il y a peut-être plus d'esprits légers dans ce qu'on appelle le monde, que dans les conditions moins fortunées.
256. Les gens du monde ne s'entretiennent pas de si petites choses que le peuple ; mais le peuple ne s'occupe pas de choses si frivoles que les gens du monde.
257. L'histoire fait mention de très-grands hommes que la volupté ou l'amour ont gouvernés ; elle n'en rappelle pas à ma mémoire qui aient été galants. Ce qui fait le mérite essentiel de quelques hommes ne peut même subsister dans quelques autres comme un faible'.
258. Nous courons quelquefois des hommes qui nous ont imposé par leurs dehors, comme ces jeunes gens qui suivent amoureusement un masque, le prenant pour la plus belle femme du monde, et qui le hari'cèlent jusqu'à ce qu'ils l'obligent de se découvrir, et de leur faire voir qu'il est un petit homme avec de la barbe et un visage noir \
259. Le sot s'assoupit et fait diète en bonne compagnie, comme un homme que la curiosité a tiré de son élément, et qui ne peut ni respirer ni vivre dans un air subtil '.
260. Le sot est comme le peuple, qui se croit riche de peu ^".
» Xar. : « Les chagrins et les joies de la fortune se taisent î\ la voix de la « nature, qui, » e\c.
«--> [Bien. — V.J
'*■ [Bien. — V.] On lit dans quelques éditions : Lt sot s'assoupit et fait la sieste ; c'est une faute. Les expressions du manuscrit sont fuit diète : expressions qui offrent un sens très-précis; c'est-à-dire, la nourriture du génie ne peut être à l'usage du sot. — B. — Ajoutons que notre leçon est celle, nonseulemont du manuscrit, mais aussi des deux éditions originales. — G.
5 [Joli ; mais le philosophe lui-mOme peut penser ainsi. — V.]
261. Lorsqu'on ne veut rien perdre ni cacher de son esprit, on en diminue d'ordinaire la réputation.
262. Des auteurs sublimes n'ont pas négligé de primer encore par les agréments, flattés de remplir l'intervalle de ces deux extrêmes, et d'embrasser toute la sphère de l'esprit humain '. Le public, au lieu d'applaudir à l'universalité de leurs talents, a cru qu'ils étaient incapables de se soutenir dans l'héroïque ; et on n'ose les égaler à ces grands hommes qui, s'étant renfermés soigneusement dans un seul et beau caractère', paraissent avoir dédaigné de dire tout ce qu'ils ont tu, et abandonné aux génies subalternes les talents médiocres.
263. Ce qui paraît aux uns étendue d'esprit n'est, aux yeux des autres, que mémoire et légèreté.
26/i. Il est aisé de critiquer un auteur, mais il est difficile de l'apprécier.
265. Je note rien à l'illustre Racine, le pkis sage et le plus éloquent des poètes, pour n'avoir pas traité beaucoup de choses qu'il eût embellies, content d'avoir montré dans un seul genre la richesse et la sublimité de son esprit; mais je me sens obligé de respecter un génie hardi et fécond , élevé, pénétrant, facile, plein de force, infatigable ; aussi ingénieux et aussi aimable ^ dans les ouvrages de pur agré-
* Var. : <■<■ Flattés de remplir l'intervalle qui sépare les extrémités, et de i( contenter tous les goûts. »
'^ Var. : « Soigneux de conserver dans tous leurs écrits un caractère plein « de dignité et de noblesse, » elr.
^ Var. : « Aussi vif et ingénieux dans les petites choses, que vrai etpathé- ^( tique dans les grandes; toujours clair, concis et brillant; philosophe et « poète illustre au sortir de l'enfance; répandant sur tous ses écrits l'é- « datante et forte lumière de son jugement; instruit, dans la fleur de son « âge, de toutes les connaissances utiles au genre humain; amateur et juge « éclairé de tous les arts ; savant à imiter toute sorte de beautés, par la grande « étendue de son génie, et maître dans les genres les plus opposés. J'admire « la vivacité de son esprit, sa délicatesse, son érudition, et cette vaste intelli- « gence qui comprend si distinctement tant de faits et d'objets divers. Bien « loin de critiquer ses endroits faibles ou ses fautes, je m'étonne qu'ayant
ment, que vrai et pathétique dans les autres; d'une vaste imagination, qui a embrassé et pénétré rapidement toute l'économie des choses humaines ; à qui nis les ciences abstraites, ni les arts, ni la politique, ni les mœurs des peuples, ni leurs opinions, ni leur histoire, ni leurs langues même, n'ont pu échapper; illustre, en sortant de l'enfance, par la grandeur et par la force de sa poésie féconde en pensées, et, bientôt après, par les charmes et par le caractère original, plein de raison, et toujours concis, de sa prose; philosophe et peintre sublime, qui a semé avec éclat, dans ses écrits, tout ce qu'il y a de grand dans l'esprit des hommes; qui a représenté les passions avec des traits de feu et de lumière, et les a fait parler sur nos théâtres avec autant de tendresse que de véhémence ; savant à imiter le caractère et à saisir l'esprit des bons ouvrages de chaque nation, par l'extrême étendue de son génie, mais n'imitant rien, d'ordinaire, qu'il ne l'embellisse; éclatant jusque dans les fautes qu'on a cru remarquer dans ses écrits, et tel que, malgré des défauts inévitables avec des qualités si rares, et malgré les efforts de la critique, il a occupé sans relâche de ses veilles ses amis et ses ennemis, et porté chez les étrangers, dès sa jeunesse, la réputation de sa patrie et la gloire de nos lettres, dont il a reculé toutes les bornes.
'IQô. Si on ne regarde que certains ouvrages des meilleurs auteurs, on sera tenté de les mépriser; pour les apprécier avec justice, il faut tout lire.
267. H ne faut point juger des hommes par ce qu'ils ignorent, mais par ce qu'ils savent, et par la manière dont ils le savent'.
« osé se montrer sous tant de faces, on ait si peu de chose à lui reprocher. » — On devine aisément que l'original de ce brillant portrait, c'est Voltaire. Voir, page 262, le morceau qui le concerne. — G.
' [Apparemment. — V.] — Var. : « Il ne faut pas juger dun lionmie par « ( e qu'il ignore, mais paire qu'il sait ; ce n'est rien d'ignorer beaucoup de « choses, lorsqu'on est capable de les concevoir, et qu'il ne manque que de les « avoir apprises. »
408 HÉl LKXIOMS
268. On ne doit pas non plus demander aux auteurs une perfection qu'ils ne puissent atteindre : c'est faire trop d'honneur à l'esprit humain de croire que des ouvrages irréguliers n'aient jamais [lej droit de lui plaire, surtout si ces ouvrages peignent les passions'; il n'est pas besoin d'un grand art pour faire sortir les meilleurs esprits de leur assiette, et pour leur cacher les défauts d'un tableau hardi et touchant. Cette parfaite régularité, qui manque aux auteurs, ne se trouve point dans nos propres conceptions ; le caractère naturel de l'homme ne comporte pas tant de règle. Nous ne devons pas supposer dans le sentiment une délicatesse que nous n'avons que par réflexion ' ; il s'en faut de beaucoup que notre goût soit toujours aussi difficile à contenter que notre esprit.
269. Il nous est plus facile de nous teindre d'une infinité de connaissances, que d'en bien posséder un petit nombre \
270. Jusqu'à ce qu'on rencontre le secret de rendre les esprits plus justes, tous les pas que l'on pourra faire dans la vérité n'empêcheront pas les hommes de raisonner faux ;
i Var. : « Le but des poètes tragiques est d'émouvoir; c'est faire trop d'hon- « neur à l'esprit humain de croire que des ouvrages irréguliers ne peuvent '( produire cet effet. Il n'est pas besoin de tant d'art pour tirer les meilleurs '< esprits de leur assiette, et leur cacher de grands défauts dans un ouvrage " « qui peint les passions. »
■^ Add. . « JNi imposer aux auteurs une perfection qu'ils ne puissent attein- '( dre; notre goût se contente à moins. Pourvu qu'il n'y ait pas plus d'irré- '( gularités dans un ouvrage que dans nos propres conceptions, rien n'empêche « qu'il ne puisse plaire, s'il est bon d'ailleurs. ]N 'avons-nous pas des tragédies '< monstrueuses* qui entraînent toujours les suffrages, malgré les critiques, et '< qui sont les délices du peuple, je veux dire de la plus grande partie des (( hommes? Je sais que le succès de ces ouvrages prouve moins le génie de •< leurs auteurs que la faiblesse de leurs partisans ; c'est aux écrivains dé!i- >( cats à choisir de meilleurs modèles, et à s'efforcer, dans tous les genres, '( d'égaler la belle nature; mais, comme elle n'est pas exempte de défauts, '< toute belle qu'elle paraît, nous avons tort d'exiger des auteurs plus qu'elle <( ne peut leur fournir. »
5 Cette pensée, les deux qui suivent, et leurs variantes, sont développées dans les Discours sur le Caractère des différents siècles et Sur les mœurs du siècle. — G.
* H On peut citer, par exemple, le théâtre de Shakespeare, et son prodigieux succès en Angleterre depuis plusieurs siècles, malgré les nombreuses irrégularités de ses pièces.» ( Xole (h' Vavvennrgues.) — G.
ET MAXIiMES. 409
et, plus on voudra les pousser au delà des notions communes, plus on les mettra en péril de se tromper.
271. 11 n'arrive jamais que la littérature et l'esprit de raisonnement deviennent le partage de toute une nation, qu'on ne voie aussitôt, dans la philosophie et dans les beaux-arts, ce qu'on remarque clans les gouvernements populaires, où il n'y a point de puérilités et de fantaisies qui ne se produisent, et ne trouvent des partisans'.
272. L'erreur, ajoutée à la vérité, ne l'augmente point' : ce n'est pas étendre la carrière des arts, que d'admettre de mauvais genres; c'est gâter le goût; c'est corrompre le jugement des hommes, qui se laisse aisément séduire par les nouveautés, et qui, mêlant ensuite le vrai et le faux, se détourne bientôt, dans ses productions, de l'imitation delà nature, et s'appauvrit ainsi en peu de temps par la vaine ambition d'imaginer, et de s'écarter des anciens modèles.
273. Ce que nous appelons une pensée l)rillante n'est ordinairement qu'une expression captieuse, qui, à l'aide d'un peu de vérité, nous impose une erreur qui nous étonne.
27/i. Qui a le plus a, dit-on, le moins : cela est faux. Le
' Var. : « Toutes les fois que la littérature et l'esprit de raisonnement de- « viendront le partage de toute une nation, il arrivera, comme dans les États « populaires, qu'il n'y aura point de puérilités et de sottises qui ne se pro- «. duisent, et ne trouvent des partisans. » — Autre Var. : « Lorsque les réflexions <( se multiplient, les erreurs et les connaissances augmentent dans la même « proportion. » — Autre Var. : « Ceux qui viendront après rous sauront peutt( être plus que nous, et ils s'en croiront plus d'esprit; mais seront-ils plus « heureux ou plus sages? Nous-mêmes, qui savons beaucoup, sommes-nous « meilleurs que nos pères, qui savaient si peu? » — Autre Var. : «Il arrivera « peut-être (jue la raison humaine se perfectionnera encore beaucoup, et <( que ce que nous savons ne sera plus rien ; mais ceux qui pourront nous '< passer dans les routes que nous leur ouvrons, et qui s'en croiront plus d'es- « prit, n'en vaudront pas mieux par le cœur. »
^ Var. : « Au contraire. Ce n'est pas non plus étendre les limites des arts « que d'admettre les mauvais genres; c'est gcàter le goût. Il faut détromper « les hommes des faux plaisirs, pour les faire jouir des véritables; et, quand K même on supposerait qu'il n'y a point de faux plaisirs, toujours serait-il « raisonnable de combattre ceux qui sont dépravés et méprisables, car on ne « peut nier qu'il y on ait de tels. »
410 KEILEXIONS
roi d'Espagne, tout puissant qu'il est, ne peut rien à Lucques. Les bornes de nos talents sont encore plus inébranlables que celles des empires; et on usurperait plutôt toute la terre que la moindre vertu '.
275. La plupart des grands personnages ont été les hommes de leur siècle les plus éloquents ; les auteurs des plus beaux systèmes, les chefs de partis et de sectes, ceux qui ont eu dans tous les temps le plus d'empire sur l'esprit des peuples, n'ont dû la meilleure partie de leurs succès qu'à l'éloquence vive et naturelle de leur âme. Il ne paraît pas qu'ils aient cultivé la poésie avec le même bonheur" : c'est que la poésie ne permet guère que l'on se partage, et qu'un art si sublime et si pénible se peut rarement allier avec l'embarras des affaires et les occupations tumultuaires delà vie ; au lieu que l'éloquence se mêle partout, et qu'elle doit la plus grande partie de ses séductions à l'esprit de médiation et de manège, qui forme les hommes d'État et les politiques, etc.
276. (Vest une erreur dans les grands de croire qu'ils peuvent prodiguer sans conséquence leurs paroles et leurs promesses : les hommes souffrent avec peine qu'on leur ôte ce qu'ils se sont, en quelque sorte, approprié par l'espérance ;
» [Bien. — V.]
- Add. : ['( Cet art, n'ayant point de rapport aux occupations ordinaires, et '< étant plus propre à nous détourner de la fortune et des afl'aires qu'à nous y '< servir, demande trop d'application, et absorbe trop l'esprit des hommes qui « sont nés pour Taction. »] — Aiilre Add. : « Des hommes de ce caractère, qui « portaient si loin leurs idées, n'avaient pas assez de loisir pour un art qui " n'a nul rapport aux occupations ordinaires, et ne s'allie pas aux devoirs et » aux bienséances du monde. Cependant, la plupart ont aimé la poésie et la « musique même, qui est une autre sorte de poésie ; mais ils regardaient l'une '< et l'autre comme un simple délassement, et n'osaient en faire une étude ; <t ces sublimes amusements prendraient trop de temps dans la vie de ceux qui " la vouent à l'action.» — Dans la 1'^ édition, cette pensée faisait partie d'une série de réflexions que Vauvenargues avait réunies sous ces titres : Sur la vérité et l'éloquence ; De Vart et du goût d'écrire, ei dans lesquelles il semblait occupé de défendre et de justifier, au moins indirectement, la détermination (lu'il avait prise de se vouer aux lettres; mais, dans la seconde édition, il supprima les deux titres, dissémina quelques pensées dans les Maximes^ et réserva les autres pour les Réflexions sur divers sujets^ ou pour les Fragments. — (Voir entr'autres la 52*" Réflexion et le i3« Fragment.) — G.
on ne les trompe pas longtemps sur leurs intérêts, et ils ne haïssent rien tant que d'être dupes. C'est par cette raison qu'il est si rare que la fourberie réussisse ; il faut de la sincérité et de la droiture, même pour séduire. Ceux qui ont abusé les peuples sur quelque intérêt général, étaient fidèles aux particuliers; leur habileté consistait à captiver les esprits par des avantages réels. Quand on connaît bien les hommes, et qu'on veut les faire servir à ses desseins, on ne compte point sur un appât aussi frivole que celui des discours et des promesses '. Ainsi les grands orateurs, s'il m'est permis de joindre ces deux choses, ne s'efforcent pas d'imposer par un tissu de flatteries et d'impostures, par une dissimulation continuelle, et par un langage purement ingénieux ; s'ils cherchent à faire illusion sur quelque point principal, ce n'est qu'à force de sincérité et de vérités de détail' ; car le mensonge est faible par lui-même; il faut qu'il se cache avec soin; et s'il arrive qu'on persuade quelque chose par des discours captieux, ce n'est pas sans beaucoup de peine. On aurait grand tort d'en conclure que ce soit en cela que consiste l'éloquence. Jugeons, au contraire, par ce pouvoir des simples apparences de la vérité, combien la vérité elle-même est éloquente, et supérieure à notre art \
277. Un menteur est un homme qui ne sait pas tromper ; un flatteur, celui qui ne trompe ordinairement que les sots : celui qui sait se servir avec adresse de la vérité, et qui en connaît l'éloquence, peut seul se piquer d'être habile^.