Qui a plus d'imagination que Bossuet, Montaigne
• r«;'. : <( Ceux qui veulent toujours tromper, ne trompent point. » — Voir la Maxime 97e, page 383. — G.
' Add. : [«Parce qu'ils sont très-convaincus que la vérité est nécessaire ù « l'éloquence, dont elle est le but naturel ; ceux qui emploient leurs paroles « pour une autre fin, ne connaissent gurro cet art; ils suivent l'ombre au lieu '< du corps, et s'égarent visiblement. »]
' Var. : « Ceux qui emploient leurs paroles pour une autre fin que la vérité, -i ne connaissent pas les principes de l'éloquence. S'ils persuadent quelque- « fois les hommes par de simples apparences, qu'ils jugent par ce succès com- « bien la vérité elle-même est éloquente et supérieure à leur art. »
* [Beau. — V.;|
Descartes, Pascal, tous grands philosophes? Qui a plus de jugement et de sagesse que Racine, Boileau, La Fontaine, Molière, tous poètes pleins de génie ? 11 est donc faux que les qualités dominantes excluent les autres; au contraire, elles les supposent. Je serais très-surpris qu'un grand poète n'eût pas de vives lumières sur la philosophie, au moins morale, et il arrivera très-rarement qu'un vrai philosophe manque totalement d'imagination.
279. Descartes a pu se tromper dans quelques-uns de ses principes, et ne se point tromper dans ses conséquences, sinon rarement; on aurait donc tort, ce me semble, de conclure de ses erreurs que l'imagination et l'invention ne s'accordent point avec la justesse '. La grande vanité de ceux qui n'imaginent pas est de se croire seuls judicieux et raisonnables ; ils ne font pas attention que les erreurs de Descartes, génie créateur, ont été celles de trois ou quatre mille philosophes, tous gens sans imagination. Les esprits subalternes n'ont point d'erreur en leur privé nom , parce qu'ils sont incapables d'inventer, même en se trompant; mais ils sont toujours entraînés, sans le savoir, par l'erreur d'autrui; et lorsqu'ils se trompent de leur chef, ce qui peut arriver souvent, c'est dans les détails et les conséquences;mais leurs erreurs ne sont ni assez vraisemblables pour être contagieuses, ni assez importantes pour faire du bruit.
280. Ceux qui sont nés éloquents parlent quelquefois avec tant de clarté et de brièveté des grandes choses, que la plupart des hommes n'imaginent point qu'ils en parlent avec profondeur'. Les esprits pesants, les sophistes, ne reconnaissent pas la philosophie , lorsque l'éloquence la rend populaire, et qu'elle ose peindre le vrai avec des traits
* Var. .-[«Cependant bien des gens médiocres ne croient pas que ce philosophe « fût fort judicieux, et ils voudraient bien en conclure » que rimagination, etc.]
- Var. : « Les grands hommes parlent si clairement , que les soi)liistes ne '< s'aperçoivent pas qu'ils pensent profondément. » — Cette phrase de la l""^ édition était amphibologique, et c'est pour cela, sans doute, que Vauvenargues en a changé la rédaction. — G.
fiers et hardis. Us traitent de superficielle et de frivole cette splendeur d'expression qui emporte avec elle la preuve des grandes pensées ' ; ils veulent des définitions, des divisions, des détails, et des arguments ^ Si Locke eût rendu vivement en peu de pages, les sages vérités de ses écrits, ils n'auraient pas osé le compter parmi les philosophes de son siècle.
281. C'est un malheur que les hommes ne puissent, d'ordinaire, posséder aucun talent, sans avoir quelque envie d'abaisser les autres \ S'ils ont la finesse, ils décrient la force; s'ils sont géomètres ou physiciens, ils écrivent contre la poésie et l'éloquence; et les gens du monde, qui ne pensent pas que ceux qui ont excellé dans quelque genre jugent mal d'un autre talent, se laissent prévenir par leurs décisions. Ainsi, quand la métaphysique ou l'algèbre sont à la mode, ce sont des métaphysiciens ou des algébristes qui font la réputation des poètes et des musiciens, ou tout au contraire ^ ; l'esprit dominant assujettit les autres à son tribunal, et la plupart du temps à ses erreurs \
28*2. Qui peut se vanter déjuger, ou d'inventer, ou d'en-
• Var. : « La vérité toute nue, quelque éclat qu'elle ait, ne les frappe pas; « ils veulent des définitions, des divisions, des détails et des arguments. » — A propos de ce dernier membre de phrase, Voltaire fait observer avec raison «lue c'est précisément cela qui est nu; aussi Vauvenargues a-t-il supprimé le premier. — G.
- Add. : [« Accoutumés à voir la vérité au travers d'un nuage, ils la nié- « prisent, ou ils s'en défient, lorsqu'elle se montre sous un jour éclatant. Leur « esprit ressemble à ces verres qui brisent les rayons de la lumière, et qui (( multiplient les objets ; ils ne connaissent point cette sagacité qui les rap- « proche, qui en fait un seul tout, qui, sans languir jamais autour des que>«- « tions, en saisit tout à coup le nœud, marche et conclut rapidement, en « simplifiant toutes choses. Pour être estimé de ces gens-là, il ne faut être « ni trop éloquent, ni trop concis, ni trop clair. »]
^ Var. : « Sans donner l'exclusion à tous les autres. »
* Var. : « Un autre inconvénient non moins fâcheux, c'est que le peuple (; suit les décisions de ceux (jui ont i)rimé dans quelque genre. Quand l'esprit « de finesse est à la mode, ce sont les esprits fins qui jugent les autres; quand « les géomètres dominent, ce sont eux qui donnent le ton. » — Cette réflexion est à l'adresse de Dalcmbcrt, et surtout de Fontenclle. — Voir le 12'' Fraqment^ où Vauvenargues défend formellement contre ce dernier la poésie et l'éloquence. — G.
^ Les diverses éditioiis donnent, en variante à cette Maxime, un passage
tendre à toutes les heures du jour'? Les hommes n'ont qu'une petite portion d'esprit, de goût, de talent, de vertu, de gaîté, de santé, de force, etc; et ce peu qu'ils ont en partage, ils ne le possèdent point à leur volonté, ni dans le besoin, ni dans tous les âges.
283. C'est une maxime inventée par l'envie, et trop légèrement adoptée par les philosophes, qu'il ne faut point louer les hommes avant leur mort. Je dis, au contraire, que c'est pendant leur vie qu'ils doivent être loués, lorsqu'ils ont mérité de l'être " ; c'est pendant que la jalousie et la calomnie, animées contre leur vertu ou leurs talents, s'efforcent de les dégrader, qu'il faut oser leur rendre témoignage ^ Ce sont les critiques injustes qu'il faut craindre de hasarder, et non les louanges sincères.
28Zi. L'envie ne saurait se cacher : elle accuse et juge sans preuves; elle grossit les défauts; elle a des qualifications énormes pour les moindres fautes ; son langage est rempli de fiel, d'exagération et d'injure. Elle s'acharne avec opiniâtreté et avec fureur contre le mérite éclatant; elle est aveugle, emportée, insensible, brutale.
285. 11 faut exciter dans les hommes le sentiment de leur prudence et de leur force, si on veut élever leur génie '* : . ceux qui, par leurs discours ou leurs écrits, ne s'attachent
()ue Vauvenargues avait supprimé, comme faisant double emploi avec la 25e Réflexion (voir page 85). — G.
' V(ir. : [« Ce qu'on trouve obscur dans certains moments, on l'entend aisé- « ment un autre jour, ou à une autre heure ; et ce qu'on a le mieux compris, « quelquefois, on cesse tout à coup de le comprendre. La pénétration, l'in- <. vention, la vivacité, la prudence, ne sont pas de toutes les heures; la mé- « moire même se fait quelquefois beaucoup attendre; elle a ses inégalités, ses •' caprices, et elle agit trop tôt, ou trop tard. »]
5 Var. : <( S'il sied bien à une âme juste d'avoir de l'indulgence pour les •' hommes qui honorent l'humanité, c'est surtout pour ceux dont la gloire a « souffert de légères taches, et, s'il faut excuser leurs erreurs, c'est principale- « ment pendant qu'ils vivent. »
^ C'est ce que Vauvenargues a. fait pour Voltaire, à toute occasion. — G.
^ Dans cette Maxime, et dans les quatorze suivantes, Vauvenargues a évidemment en vue Pascal, et surtout La Rochefoucauld, qu'il nomme dans la 209'. — (;.
qu'à relever les ridicules et les faiblesses de l'humanité, sans distinction ni égards, éclairent bien moins la raison et les jugements du public, qu'ils ne dépravent ses inclinations '. "
'286. Je n'admire point un sophiste qui réclame contre la gloire et contre l'esprit des grands hommes; en ouvrant mes yeux sur le faible des plus beaux génies, il m'apprend à l'apprécier lui-même ce qu'il peut valoir: il est le premier que je raie du tableau des hommes illustres'.
287. Nous avons grand tort de penser que quelque défaut que ce soit puisse exclure toute vertu, ou de regarder l'alliance du bien et du mal comme un monstre ou comme une énigme; c'est faute de pénétration que nous concilions si peu de choses.
288. Les faux philosophes s'efforcent d'attirer l'attention des hommes, en faisant remarquer dans notre esprit des contrariétés et des difficultés qu'ils forment eux-mêmes ; comme d'autres amusent les enfants par des tours de cartes qui confondent leur jugement, quoique naturels et sans magie. Ceux qui nouent ainsi les choses, pour avoir le mérite de les dénouer, sont les charlatans de la in orale.