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posés sur ses papiers. Guadet demande la parole. Un mem bre crie que les députés accusés ne doivent être entendus qu'après Boze. — « Avez -vous envie de me mettre au secret? » dit Guadet. — « Envoyez-les à l'Abbaye, et donnezleur les juges du 2 septembre, » s'écrie Boyer-Fonfréde. — Guadet obtient la parole, et il donne l'explication suivante:) « Gensonnô a des liaisons étroites avec Boze qui, je crois, est un patriote pur, zélé; et j'ai ouï dire qu'il n'avait pas peu contribué par ses relations avec les Marseillais à hâter la journée du 10 août. Le patriote Boze, à l'approche de cette journée, avait des inquiétudes. Il avait demandé à Gensonné de lui exposer ses vues sur les moyens de remédier aux maux dont il voyait bien que nous allions être les victimes. Gensonné rédigea le mémoire; il nous le lut; nous le trouvâmes bien, Vergniaud et moi : je le signai. J'ignore ce qu'il est devenu; mais ce que je sais bien, ce qu'il faut que ces messieurs sachent bien, c'est que si ce mémoire se retrouve, ce n'est pas à eux qu'il prépare un triomphe. —Je n'ai rien à ajouter à ce qu'a dit Gaudet, poursuit Vergniaud, si ce n'est que j'ai aussi signé une lettre à Boze. Je m'en souviens; mais il est des amis de la liberté auprès desquels c'est un crime irrémissible de vouloir sauver la patrie. Il est juste et honorable pour moi qu'ils m'en accusent. Je suis loin de m'en plaindre ; je demande même, pour preuve de conviction, la lecture de la lettre dénoncée, et que l'Assemblée décide ensuite qui sont les lâches, ou de mes accusateurs ou de moi. »
Boze est mandé à la barre : « C'est moi, dit-il, qui ai engagé les citoyens Guadet, Vergniaud et Gensonné à faire un mémoire pour engager le ci-devant roi à faire un sacrifice à la nation. Ceci était vers le 20 ou 26 juillet. Je croyais qu'il devait y avoir des troubles. J'engageai donc ces trois députés à me faire une lettre que je lis passer au roi par l'intermédiaire de Thierry. Voici la réponse de Thierry que je dépose sur le bureau. Voici tout ce que je puis dire là-des-
sus : « Un secrétaire fait lecture de la lettre de Thierry*. Guadet demande alors si son dénonciateur connaissait cette pièce. — « Oui, répond Gasparin. » — Eh bien! comment a-t-il osé me faire un crime d'une lettre dictée si évidemment par des intentions pures, d'après la réponse qui vient d'être lue! Thuriot demande si les citoyens Guadet, Yergniaud et Gensonné avaient caractère de se rendre médiateurs entre le peuple et le roi, et s'il leur était permis de se détacher de la cause du peuple pour embrasser celie du roi. Vergbiaud alors se lève indigné : « Citoyens, dit-il, je contiens les mouvements de mon âme parce que je suis accusé. Je ne m'étonne pas de cette lâcheté et de la periidie avec lesquelles on dénature les faits; c'est la tactique ordinaire des calomniateurs. (Il s' élève une rumeur dans une partie de la salle.) Je vais exposer le fait simplement. C'est moi qui, le premier à cette tribune, et le premier peut-être de la France, ai parlé de la déchéance du roi. (Interruptions.) Eutendez-moi, si vous êtes mes accusateurs; ou déciarezvous calomniateurs. [Une voix s'élève au milieu du tumulte : Vous êtes un traitre ! ) C'est moi qui ai développé le premier la série des faits, desquels je concluais que Louis a encouru la déchéance. Mais des hommes exagérés dans leurs opinions, ou qui feignent de l'ê'.re par perfidie, abusant des développements que j'avais donnés dans cette importante question, imaginèrent que l'Assemblée législative avait le droit de prononcer la déchéance sans le concours du pai moi, j'avais prouvé que Louis l'avait méritée; mais je voulais que le peuple fût juge entre les deux autorités constituées, et l'Assemblée législative consacra mon opinion en ne prononçant que la suspension.
« Tandis que cette question excitait une fermentation générale, tandis que les malveillants, qui espéraient que
1. Nous publions, aux Notes cette lettre, ainsi que le mémoire ééril par les trois chefs de la Gironde.
cette fermentation tournerait au proiit du despotisme, imaginaient toutes sortes de moyens de l'accroître, soit dans Paris, soit dans le sein de l'Assemblée législative, nous nous occupions dans la commission extraordinaire des moyens de sauver la patrie. Gensonné proposait la suspension du roi; moi, un projet de déchéance conditionnelle; c'est au milieu de ces opinions diverses, au milieu des cris de l'esprit de parti, lorsque certains membres de l'Assemblée législative, plus connus par la force de leurs poumons et de leurs clameurs que par celle de leurs raisons, compromettaient la chose publique en cherchant à entraîner rAssemblée législative dans des mesures inconsidérées ; c'est alors queBoze vint nous trouver à la commission extraordinaire. Il nous dit : Il y a une fermentation terrible dans Paris; on ne sait quelles en peuvent être les suites ; je crois que le roi est de bonne foi, mais qu'il ne sait ce qu'il a à faire pour rétablir la confiance. Nous lui dîmes : Il faut qu'il prouve par des faits son attachement à la constitution. Quelques jours après, il revint à la charge; il écrivit à Gensonné de lui donner un mémoire sur ce qu'il croyait que le roi eût à faire. Gensonné lui fit réponse, non pas pour faire au roi des propositions, non pas pour se rendre médiateur entre le roi et le peuple, c'est là une imposture dont Thuriot seul pouvait se rendre coupable, mais pour faire sur les circonstances où nous étions, des observations qui se trouvaient dans tous les cœurs et dans tous les esprits. Cette lettre portait qu'on était généralement persuadé que le roi avait des intelligences avec les puissances coalisées contre la France; que s'il aimait sincèrement la constitution; que s'il voulait dissiper les soupçons sur ses intentions, il ne pourrait y parvenir qu'en faisant éloigner les armées ennemies du territoire français. Nous disions encore que l'on regardait généralement la liste civile comme un moyen de corruption; que, pour calmer les inquiétudes, il fallait qu'il en demandât lui-même la réduction, ou qu'il la soumit à un mode
— COde comptabilité ; que son ministère était corrompu, et que si au fond de son cœur il voulait taire triompher la constitution, il s'environnerait de ministres qui eussent la confiance publique. Telle est la lettre que j'ai signée. Où est la tra» hison, que prouve-t-elle autre chose que des sollicitudes sur le sort de la patrie? Ces sollicitudes étaient-elles un crime? En quoi compromettions-nous la liberté? Nous ne courions risque de compromettre que nous-mêmes, non auprès des hommes de bien, mais auprès des méchants qui nous tourmentent sans cesse. Je demande au contraire si nous n'avons pas fait une action louable, et s'il est possible de l'envisager autrement, pourvu qu'on se reporte aux circonstances où nous nous trouvions alors.
« On prétend que nous avons besoin de produire cette lettre en original pour notre justification. Je dirai quç c'est à ceux qui nous accusent à donner la preuve de leur accusa tion; mais puisqu'ils ne se sont pas inquiétés sur ce point, qu'avons-nous besoin d'attendre pour notre justification le moment de leur commodité? Mais, que dis-je, notre justification? elle est dans la réponse de Thierry à Boze. Chaque ligne, chaque phrase, chaque mot de cette réponse atteste ie civisme fortement prononcé qui avait dicté notre lettre. A quoi donc se réduit la question? A savoir si nous serons honorés ou flétris pour avoir manifesté des sollicitudes sur des dangers dont le souvenir n'est pas encore effacé. Je sens bien que nous serions perdus si elle était décidée par ces hommes, dont pour devenir les ennemis il suffit de n'être ni lâche, ni calomniateur; mais nous avons pour juges des amis de la patrie et de la vertu. » i La réponse de Vergniaud paraît convainquante à l'Assemblée, et elle passe à l'ordre du jour sur la dénonciation de Gasparin * .
i. Gensonné était absent. Le lendemain, il demanda la parole pour nu fait peifionncl : « N'ayant pu me rendre hier à la séance, je n'ai
Séance du 11 janvier. — Vergniaud est élu président.
Séance du 4 5 janvier. — Jugement de Louis XVI. Sur la première question : Louis est-il coupable de conspiration contre la liberté publique et d'attentat contre la sûreté générale de VÈtat ? Vergniaud répond affirmativement : Oui. — Sur la deuxième question : Le jugement sera-t-il soumis à la ratification du peuple ? Vergniaud, avec lui Guadet et Gensonné, votent pour la ratification.
Séance du 16 janvier. — Sur la troisième question : Quelle peine sera infligée à Louis? Vergoiaud motive ainsison vote : « J'ai voté pour que le décret du jugement qui serait rendu par la Convention nationale fût soumis à la sanction du peuple. Dans mon opinion, les principes et des considérations politiques de l'intérêt le plus majeur en faisaient un devoir à la Convention. La Convention nationale en a décidé autrement, j'obéis; ma conscience est acquittée. Il s'agit maintenant de statuer sur la peine à infliger à Louis. J'ai déclaré hier que je le reconnaissais coupable de conspiration contre la liberté et la sûreté nationales; il ne m'est pas permis aujourd'hui d'hésiter sur la peine. La loi parle : c'est la mort. Mais en prononçant ce mot terrible,
appris que par la voie des jdurnaux la dénonciation de Gasparin. Je fais chercher le brouillon de la lettre que j'écrivis le 20 juillet au citoyen Boze, et je prends l'engagement de la faire connaître à la France entière. Ce n'est point un mémoire, c'est une lettre en réponse à Boze, qui nous- demandait notre avis sur plusieurs points où l'on se plaignait du ci-devant roi. Nous lui disions que le roi ne pouvait prouver sa bonne foi qu'en faisant cesser la guerre, dans laquelle on croyait qu'il était de concert avec les puissances étrangères. Nous disions qu'il devait offrir les armes et les chevaux de sa garde, demander lui-même une forme de comptabilité pour la liste civile, et rappeler Lafayette que nous regardions comme traître à la nation : voilà ce que nous disions. » — Gensonné fit imprimer en effet la lettre en question, et nous la puljliojis plus loin, dans les Notes qui terminent ce yalume.
inquiet sur le sort de ma patrie, sur les dangers qui menacent même la liberté, sur tout le sang qui peut être versé, j'exprime le même vœu que Mailhe, et je demande que le point de savoir s'il convient que l'exécution ait lieu sur-le-champ ou qu'elle soit différée, soit soumis à l'Assemblée. »
Séance du 17 janvier. — Vergniaud, comme président, proclame le résultat du scrutin : « Vous allez exercer un grand acte de justice, dit-il; j'espère que l'humanité vous engagera à garderie plus profond silence : quand la justice a parlé, l'humanité doit avoir son tour. » — L'invitation du président reçut une parfaite obéissance. Les chiffres proclamés furent ceux-ci: sur 721 votants, 387 avaient voté pour la mort, 33 i pour la détention, les fers, ou la mort conditionnelle si le territoire était envahi. — « Je déclare au nom de la Convention nationale, dit Vergniaud, que la peine qu'elle prononce contre Louis Capet est la mort. »
Séance du 10 mars. — Vergniaud combat l'établissement du tribunal révolutionnaire : « Lorsqu'on vous propose de décréter l'établissement d'une inquisition mille fois plus redoutable que celle de Venise, nous mourrons tous plutôt que d'y consentir. » Un membre de la gauche demande l'appel nominal. — « Je demande aussi l'appel nominal, s'écrie Vergniaud, afin de faire connaître ceux qui se servent continuellement du mot de liberté pour l'anéantir. »
Séance du 12 mars. — Uue députation de la section Poissonnière se présente à la barre pour demander les têtes de Gensonré, Vergniaud et Guadet. Ils sont défendus par Marat, qui qualifie ainsi cette pétition : « Crime atroce qui tend à la dissolution de la Constitution et à la perte de la patrie. » Il demande l'arrestation de Fournier, l'Américain, qui a été l'âme du complot l .
1. La pétition de la section Poissonnière se rattache à ce que l'on appelle le complot du 10 mars. — « Ba»s la nuit du 9 au 10 mars.
Séance du 15 mers. — Discours de Vergniaud sur le complot du 10 mars.
Séance du 25 mars. — Vergniaud est élu membre du comité de salut public.
Séance du 8 avril. — Une députation de la section Mauconseil vient demander que les Vergniaud, les Guadet, les Gensonné, les Brissot, les Barbaroux, les Louvet, les Buzot, etc., soient mis en accusation '.
Séance du 10 avril. — Robespierre accuse Vergniaud, Brissot, Gensonné et Guadet. (Voir OEuvres de Robespierre, p. 97). — Vergniaud lui répond, séance tenante. On veut l'empêcher de parler : — « Je demande acte à la Convention, s'écrie alors Vergniaud, de ce que les hommes qui ont accueilli avec une si avide complaisance la calomnie, s'opposent à ce que je confonde l'imposteur qui en a distillé le
dit Barère, qui prit la parole après Marat, tout était arrangé pour dominer Paris et la Convention par la terreur : on devait sonner le tocsin, tirer le canon d'alarme et faire fermer les barrières : les aristocrates seraient venus ici, couverts des haillons de la misère, égorger une partie de la Convention. » Quelques historiens ont reproché â, Marat d'avoir été l'instigateur du complot du 10 mars : cette accusation ne peut guère se soutenir : seulement Marat, tombant dans une semblable inconséquence, accuse les Girondins d'être eux-mêmes les auteurs du complot dont ils devaient être les premières victimes : mais, ajouta-t-il : — < Moi qui n'aime pas les hommes d'Etat (c'est ainsi qu'on appelait les Girondins;, je déclare à la Convention que plutôt de souffrir qu'il soit porté atteinte à leur sûreté, je leur forai un rempart de mon corps, en même temps que je la défendrai contre leurs machinations. » Vergniaud répondit à cette accusation avec une éloquente indignation : Marat lui répliqua avec une amertume non moins grande, et la scission entre la Gironde et la Montagne fut plus profonde que jamais.
1. Un décret avait été rendu, le ler avril, sur la proposition de Marat, portant que, sans avoir égard à l'inviolabilité d'un représentant du peuple, les membres de la Convention pourraient être décrétés d'accusations
poison. » — Les membres de la droite somment le président de mainteûir la parole à Vergniaud, qui, après quelques instants de lutte, parvient à dominer les murmures.
Séance du 15 avril. — Les commissaires de trente-cinq sections de Paris, le maire Pache à leur tète, viennent à la barre demander la mise en accusation de vingt-deux députés : Brissot, Guadet, Vergniaud, Gensonnê, Grangeneuve, Buzot, Barbaroux, Salles, Birotteau, Pontécoulant, Pétiou, Lanjuinais, Valaz, Hardy, Louvet, Lebardy, Gorsas, Fauchet, Lantbenas,Lasource, Valady, Cbambon. — « Citoyens, s'écrie Boyer-Fonfrède, si la modestie n'était pas un devoir plutôt qu'une vertu dans un homme public, je m'offenserais de ce que mon nom n'a pas été inscrit sur la liste honorable qui vient de vous être présentée. — Et nous aussi! tous! tous ! » s'écrient en se levant tous les membres du côté droit et de la plaine, entraînés par le généreux mouvement de Fonfrède. — Celui-ci continue : il rend hommage au patriotisme, au zèle éclairé, à la surveillance active qui a dicté la pétition. Mais, dit-il, la volonté du peuple ne peut être exprimée que par ses représentants ou par le peuple entier; et, puisque les pétitionnaires ont demandé le renvoi de leur pétition aux départements, ils ont voulu sans doute en appeler au jugement des assemblées primaires; car, ils savent que c'est là, et là seulement que réside la souveraineté. Boyer déclare qu'il convertit leur pétition ainsi interprétée en motion, et il demande que l'Assemblée l'adopte. Allant au devant des objections, il conclut ainsi : « Ou les citoyens de Paris ont usé d'un droit légitime et sacré, et alors vous ne pouvez ravir aux citoyens des départements l'exercice du même droit; ou ils ont voulu attenter à la souveraineté nationale et usurper les droits du peuple, et, dans ce dernier cas, vous devez faire un exemple éclatant de justice et de sévérité. Pour moi, qui révère le droit sacré de pétition, qui ne sais pas sonder les cœurs pour empoisonner les intentions, j'applaudis à la demande des citoyens
de Paris; je la convertis en motion, et j'en demande l'exa'j men et le renvoi à son adresse, c'est-à-dire au peuple. ».
Séance du 17 avril. — La discussion engagée sur la pétition des trente-quatre sections de Paris se prolonge pendant plusieurs séances. Cette pétition contenait deux points : Pua relatif aux subsistances; l'autre à la mise en accusation des vingt-deux députés. A propos du premier point, Vergniaud propose les mesures suivantes : — « Il faut que le maire soit tenu de rendre compte des fonds destinés par la Convention à l'approvisionnement de Paris. Remarquez bien, citoyens, qu'on répand que si le pain est rare, c'est la faute de la Convention, et cependant, chaque fois qu'on est venu témoigner ici des inquiétudes sur les subsistances de cette ville, la Convention a toujours décrété les mesures qu'on lui demandait. Il est nécessaire d'éclairer le peuple qu'on veut égarer, j'insiste donc pour la mesure additionnelle que je propose. Je présenterai ensuite deux observations. Une des causes qui occasionnent la rareté du pain, c'est que tant qu'il se vendra trois sous la livre, et que le grain ou la farine ne se vendront point dans la proportion, il arrivera que ceux qui ont vendu ce grain ou ces farines à un prix tel qu'il faudrait que la livre de pain fût à cinq sous, viendront prendre du pain à trois sous, le revendront dans les campagnes, et gagneront ainsi doublement sur vous. Je demande que le comité d'agriculture médite et vous fasse, dans Ja semaine, un rapport sur les moyens d'empêcher cette exploitation. Une autre mesure que je vais vous soumettre, vous paraîtra peut-être ridicule au premier aspect; mais je vous prie de l'examiner avec attention. D'après les troubles intérieurs qui ont eu lieu dans les départements, d'après la consommation des armées, il est à craindre que Tannée prochaine les bœufs ne soient pas en proportion avec la consommation. Ne serait-il pas nécessaire d'arrêter pendant un temps déterminé la consommation des veaux? {Qn applaudit). La religion avait ordonné un carême pou?
honorer la divinité. Pourquoi la politique n'userait-elle pas d'un moyen pareil pour le salut de la patrie? Je demande le renvoi de ces deux observations au comité d'agriculture, et l'adoption de la mesure additionnelle que j'ai présentée. » Le renvoi est décrété.
Dans la môme séance, Barère, au nom du comité de constitution, présente le premier article du projet de déclaration des droits. Cet article est ainsi conçu : « Les droits na- » turels, civils et politiques des hommes sont la liberté, » l'égalité, la sûreté, la propriété, la garantie sociale et la » résistance à l'oppression. » — Une discussion s'engage sur les mots : droits naturels. Lasource observe que dans l'état de pure nature il n'existe pas de droit, si ce ne sont ceux de la force. Vergniaud demande qu'abandonnant la distinction de naturel et de social, la Convention adopte cette rédaction : « Les droits de l'homme en société sont l'égalité, » la liberté, la sûreté, la propriété, la garantie sociale et la » résistance à l'oppression. » Cette rédaction est adoptée à l'unanimité.
Séance du 18 avril. — Vergniaud présente quelques observations sur une pétition du département de Paris qui demande « la suppression de tout intermédiaire entre le cultivateur et le consommateur. »— « Ce n'est pas seulement le commerce qu'on ruinerait par une semblable mesure, mais l'agriculture et les citoyens. Car si vous forcez le cultivateur à quitter sa charrue pour porter du grain à quinze,
dix-huit et vingt lieues (On murmure). Les murmures
qui m'ont interrompu prouvent en effet que si je raisonne dans une hypothèse juste, la mesure qu'on propose compromettra nécessairement les intérêts du cultivateur; tant qu'il apportera ses grains à quinze lieues, il ne pourra pas cultiver la terre. [Nouveaux murmures). Maintenant je vais prouver que j'ai raisonné dans une hypothèse juste, et ft&e si on adopte la proposition, on affamera Pai
:^s d.'partemen's ne sont pasjég*ln :
de grains, il faudra bien que l'agriculteur des autres départements leur en porte, ainsi le voilà obligé de faire des quinze, vingt et trente lieues. On pourra dire à cela que le consommateur qui en a besoin ira le chercher; eh bien! ce
consommateur abandonnera donc sa famille, son état
{Mêmes murmures). Je dis avec douleur, mais avec vérité, qu'il n'y a que la malveillance ou l'ignorance qui puissent nier mes assertions. Dans les départements méridionaux, par exemple, la récolte n'a point donné. Prétendrez-vous que ces départements viendront dans ceux du Nord chercher les blés dont ils auront besoin? Vous êtes forcés de convenir de deux points, c'est que le consommateur du Midi ne pourra pas venir chercher sa provision dans le Nord, et que le cultivateur du Nord ne pourra l'apporter aux consommateurs du Midi. Il en résulte donc que c'est au commerçant à fournir à ces besoins. »
Séance du 19 avril. — Discussion sur l'article 9 de la déclaration des droits, ainsi conçu : « Tout homme est libre dans l'exercice de son culte. » — « L'article que nous discutons, dit Vergniaud, est un résultat du despotisme et de la superstition sous lesquels la France a si longtemps gémi. La maxime de l'Église catholique : Hors de l'église point de salut, n'avait pas établi en France l'inquisition, mais elle avait garni nos bastilles. Lorsque l'Assemblée constituante donna la première impulsion à la liberté, il a fallu pour faire cesser l'affreuse intolérance qui s'était établie, et pour détruire des préjugés qu'on ne pouvait attaquer de front, consacrer le principe de la tolérance; et déjà c'était un grand pas de fait; mais aujourd'hui nous ne sommes plus aux mêmes points; les esprits sont dégagés de leurs honteuses entraves; nos fers sont brisés, et dans une déclaration des droits sociaux, je ne crois pas que vous puissiez consacrer deL principes absolument étrangers à l'ordre social. »
Séance du 20 ?vril. — Continuation de la discussion sur
— es —
la dénonciation des sections de Paris. Guadet demande que les membres inculpés s'abstiennent de parler de ce qui leur est personnel; il réclame en outre de la Convention qu'elle casse un arrêté du conseil général de la commune de Paris portant que cette commune se déclare en état de révolution comme au 10 août, et qu'elle prend sous sa sauvegarde tous les individus et toutes les sociétés populaires qui pourraient être frappés pour leurs opinions. Vergniaud succède à la tribune à Guadet : « Si les termes de l'arrêté dont il s'agit sont fidèlement rapportés, dit-il, c'est un acte manifeste de rébellion contre la souveraineté nationale, c'est un acte véritablement contre-révolutionnaire; et je ne présume pas qu'il se rencontre un seul membre dans l'Assemblée qui, en ce cas, veuille lui donner son assentiment. Mais cet arrêté n'est connu que par les journaux; il faut qu'au préalable la Convention s'en procure une connaissance officielle ou légale, et il demande que l'Assemblée décrète que les registres des délibérations de la commune lui soient apportés sur-le-champ. Cette proposition, immédiatement mise aux voix, est décrétée à l'unanimité. Vergniaud continue, et, arrivant à la discussion, il conclut l'envoi aux assemblées primaires de la pétition. « Cette proposition n'a été faite par Fonfrède, dit-il, que pour prouver combien était perfide et dangereuse la pétition [murmures à gauche), et n'a été appuyée par Gensonné que pour prouver que les membres dénoncés portent dans leur conscience le sentiment intime qu'ils n'ont rien à redouter d'un jugement national. — Citoyens, poursuit Vergniaud, vous connaissez l'état de mécontentement et d'exaspération où sont maintenant tous les esprits. Les passions, qui ont fait tant de ravage parmi nous, ont débordé de cette enceinte sur toute la France. Nos discordes ont plus ou moins agité tous les départements; l'incendie est' prêt à s'allumer, et le jour de la convocation des assemblées primaires serait peut-être celui d'une explosion dont on ne saurait calculer les suites.
Pourquoi, d'ailleurs, convoquez-vous les assemblées primaires? pour les faire prononcer sur nous? Mais si quelquesunes décident que nous sommes indignes d'être !es représentants du peuple, n'avez-vous pas à craindre qu'on prononce ce jugement terrible contre telle ou telle députation; par exemple, contre celle de Paris, qui nous attaque chaque jour et nous fait ensuite un crime de nous défendre; contre tels ou tels députés? Ainsi, la mesure que vous aurez crue propre à épurer la Convention pourra devenir une mesure de dissolution totale. Et voulez-vous supposer qu'il n'y ait pas eu un assez grand nombre de suffrages pour entraîner l'exclusion d'aucun membre? Le résultat de ces suffrages improbateurs serait au moins et infailliblement une grande diminution dans la confiance du peuple en vous; or, que pouvez-vous sans cette confiance? Que dis-je? vous y renoncez vous-mêmes dès l'instant que vous vous soumettez au scrutin épuratoire que quelques intrigants ont osé vous proposer. Par là vous accréditez les calomnies qu'ils ont répandues contre vous. Par là vous donnez de la consistance aux soupçons dont ils vous ont environnés. Vous donnez lieu dedouter, en effet, si, comme on vous l'a dit insolemment, le principe de la contre-révolution n'est pas parmi vous, si la majorité de l'Assemblée n'est pas corrompue. {On applaudit). Ce n'est point par un appel au peuple, niais par le développement d'une grande énergie, que vous devez repousser de pareilles injures... La convocation des assemblées primaires est une mesure désastreuse. Elle peut perdre la Convention, la république et la liberté; et s'il faut, ou décréter cette convocation, ou nous livrer aux vengeances de nos ennemis; si vous êtes réduits à cette alternative, citoyens, n'hésitez pas entre quelques hommes et la chose publique. Jetez-nous dans le gouffre, et sauvez la patrie! (On applaudit). 11 n'est qu'un moyen de ramener le calme dans l'Assemblée : c'est de nous livrer à la loi si nous sommes coupables, ou d'imposer silence à la calomnie., si notre
conduite a toujours été pure. Si nous sommes coupantes, et que vous ne nous envoyiez pas devant le tribunal révolutionnaire, vous trahissez le peuple. Si nous sommes calomniés, et que vous ne le déclariez pas, vous trahissez la justice. (On applaudit). Je demande que la Convention improuve la pétition, qu'elle déclare qu'elle n'a aucun reproche à nous faire, et que le décret qui sera rendu soit envoyé à tous les départements. (On applaudit dans une grande partie de la salle). »
Conformément à la proposition de Vergniaud, l'Assemblée rend le décret suivant : « La Convention nationale improuve » comme calomnieuse la pétition qui lui a été présentée » par trente-cinq sections de Paris. Le présent décret sera » envoyé aux départements l. »
1. A la suite de ces discussions, Vergniaud e'crivit à la société des Amis de la Liberté de Bordeaux la lettre suivante : — « Paris, 4 mai 1793, sous le couteau. — Frères et amis, vous avez été instruits de l'horrible persécution exercée contre nous, et vous nous avez abandonnés. Vous ne nous avez soutenus auprès de l'Assemblée nationale par aucune démarche; vous n'avez même pas cherché à soutenir notre courage individuel par aucun témoignage de bienveillance. Cependant la fureur de nos ennemis s'accroît ; la proscription et l'assassinat circulent contre nous, et l'on s'apprête pour aller à la barre nationale demander nos têtes. Quel est donc notre crime, citoyens ? C'est d'avoir fait entendre la voix de l'humanité au milieu des horreurs qui nous ont si souvent environnés; c'est d'avoir voulu conserver vos propriétés et vous garantir de la tyrannie de Marat, ou des hommes dont il r'°st que le mannequin. Faites que nos concitoyens nous retirent des pouvoirs dont il vous est impossible de faire usage sans des signes éclatants de leur confiance. Nous ne craignons pas la mort; mais il est cruel, alors qu'on se sacrifie, de ne pas emporter au tombeau la certitude qu'on laisse au moins quelques regrets à ceux pour lesquels on s'immole. » — Le lendemain Vergniaud recevait ces témoignages de bienveillante sympathie, dont l'absence lui était si pénible, et il reprenait aussitôt la plume : — « Je vous écrivis hier, le cœur flétri non par les dangers que je trace, mais par
Séance du 4 mai. — Sur les secours à accorder aux familles des défenseurs de la patrie : — « Sans doute il faut consulter les finances quand il faut donner ; mais il faut aussi considérer les sacrifices de ceux à qui l'on donne. Si les finances de la République ne suffisent pas, ou du moins si, sans les déranger, il était impossible d'être juste envers les défenseurs de la patrie, vous ferez exécuter le décret qui ordonne la levée d'une taxe de guerre sur les riches, et progressive suivant leurs facultés. Il y a une grande différence entre une pareille taxe et l'impôt progressif; celui-ci n'ayant pas de base fixe et étant purement arbitraire, me semble menacer les propriétés; mais la taxe de guerre n'étant qu'une taxe momentanée, créée pour le danger et devant disparaître avec lui, tous les riches devront comme tous les citoyens concourir à l'éloigner de tout ce qu'ils ont de force et de facultés, elle peut d'autant moins être regardée comme attentatoire à la propriété, qu'elle a aussi pour objet de défendre les propriétés de tous. — Maintenant je vais répondre à Real. Il a dit que dans les secours que vous
votre silence. Quelques heures après le départ de ma lettre, j'ai reçu la vôtre : des larmes de joie ont coulé de mes yeux; j'attends mes ennemis, et je suis sûr encore de les faire pâlir. On dit que c'est aujourd'hui ou demain qu'ils doivent venir demander de s'abreuve, du sang de la représentation nationale. Je doute qu'ils l'osent, quoique la terreur ait livré les sections a une poignée de scélérats. On s'y est cependant battu avant-hier, et on ne tentera pas une démarche dans laquelle on craindra d'éprouver de la résistance. En tous cas, nous comptons sur le courage de Fonfrède, qui est président, et vous pouvez compter sur le nôtre. — Tenez-vous prêts : si l'on m'y force, je vous appelle de la tribune pour venir nous défendre, s'il en est temps, et venger la liberté en exterminant les tyrans, si nous ne sommes plus. Bordeaux peut sauver la République. — Eh quoi! n'auronsnous travaillé depuis quatre ans, tant fait de sacrifices, supporté tant d'iniquités; la France n'aura-t-elle versé tant de sang, quo pour devenir la proie de quolques brigands, pour courber le front vers la
accordez aux familles des défenseurs de la patrie, vous deviez prendre pour base le produit ordinaire de leur travail; ceci ne me paraît pas rigoureusement -exact. Si vous ne demandiez aux citoyens qui vont combattre pour nous que d'arroser la terre de leurs sueurs; si vous n'exigiez pour eux que des travaux de la nature de ceux qu'ils abandonnent, Rôal aurait raison. Mais ce n'est pas seulement des sueurs que vous leur demandez, c'est encore du sang; et quel sera pour leurs familles le prix du sang qu'ils auront perdu? {On applaudit). »
Séance du S mai. — Des pétitionnaires de la section de Bonconseil viennent déclarer que, fatigués de l'anarchie, ils ont senti la nécessité de se rallier autour de la Convention ; et ils apportent le serment prêté par les citoyens de la section, de maintenir la liberté des opinions des représentants du peuple, et de ne jamais permettre que qui que ce soit y porte atteinte, — et de ne plus souffrir qu'une poignée d'intrigants, sous le masque du patriotisme, écrase le
plus tortueuse tyrannie qui ait jamais opprimé aucun peuple? — Hommes de la Gironde, levez-vous! la Convention n'a été faible que parce qu'elle a été abandonnée? soutenez-la contre tous les furieux qui la menacent; frappez de terreur nos Marius, et je vous préviens que rien n'égale leur lâcheté, si ce n'est leur scélératesse. Alors la Convention sera vraiment digne du peuple français : des lois sages seront substituées à des lois de sang, et les douceurs de la liberté nous consoleront des calamités de l'anarchie. — Hommes de la Gironde, il n'y a pas un moment à perdre! Si vous développez une grande énergie, vous forcerez à la paix des hommes qui provoquent à la guerre civile, votre exemple généreux sera suivi, et enfin la vertu triomphera. Si vous demeurez dans l'apathie, tendez vos bras : les fers sont préparés, et le crime règne. » — Les sections de Bordeaux répondirent à l'appel de Vergniaud, et elles rédigèrent une adresse énergique à la Convention, qui fut présentée à la barre, le ii mai. — On peut rapprocher cette lettre de Vergniaud des appels insurrectionnels de Robespierre à la commune de Paris qui déterminèrent l'insurrection du 31 mai. (Voir Œuvres de Robespierre, p. 100).
peuple sous le poids du despotisme populaire. Le président (Boyer-Fonfrède) félicite la députation : « Vous avez toujours fait entendre les accents de la liberté, dit-il; jamais les cris de la révolte. Vous avez coopéré à tous les succès de la révolution, vous n'êtes les auteurs d'aucun des malheurs qu'elle a entraînés. Ce n'est pas vous qu'on voit sans cesse inoccupés et errants dans les places et les rues, le patriotisme à la bouche et la rébellion dans le cœur. »
Marat s'oppose à l'admission des pétitionnaires aux honneurs de la séance; il dit qu'ils lui ont été dénoncés comme des intrigants par les bons citoyens de cette section, et il demande qu'on vérifie leurs pouvoirs. — Vergniaud : « Je conviens, citoyens, que lorsque des hommes parlent de respect pour la Convention nationale, ils doivent être appelés intrigants par ceux qui cherchent sans cesse à l'avilir. Je conviens que lorsque des hommes parlent de maintenir la sûreté des personnes, ils doivent être appelés intrigants par ceux qui provoquent sans cesse au meurtre. Je conviens que lorsque des hommes parlent de maintenir les propriétés, ils doivent être appelés intrigants par ceux qui ne cessent de provoquer le pillage. Je conviens que lorsque des hommes parlent d'obéissance aux lois, ils doivent être appelés intrigants par ceux qui ne veulent que l'anarchie. Je conviens que lorsque des hommes viennent ici prêter des serments de l'exécution desquels dépend le bonheur du peuple, ils doivent être appelés intrigants par ceux-là qui veulent perpétuer la misère du peuple. (Drouet : 11 faut entendre des pétitions, et non des discussions). Mais il n'appartient pas plus au crime d'avilir la vertu, qu'aux criminels de prolonger leur règne. Je demande aussi la vérification des pouvoirs, afin de rendre hommage à la section qu'honore une telle pétition; je le demande, afin que le calomniateur soit confondu. {On applaudit}. — Marat : Je demande à répondre.— Plusieurs voix : Non, non, l'impression! —Marat insiste. — L'Assemblée ferme la discussion, et ordonne l'in-
sertion au Bulletin do la pétition et de la réponse du président.
Séance du 6 mai. — Un des secrétaires fait lecture d'une lettre des commissaires de la section de Bonconseil, datée des prisons de la mairie, et par laquelle ils informent la Convention qu'ils ont été mis en état d'arrestation la veille, pour avoir présenté à la barre la pétition dont l'Assemblée a ordonné l'impression avec mention honorable. De longues rumeurs suivent la lecture de cette lettre. — Yep.gmald : « Les pétitionnaires qui sont venus hier à cette barre vous ont exprimé des sentiments très-louables; mais il semble que toutes les fois qu'on parle de respect pour la Convention, on commette un crime de lèse-municipalité; car si, pour avoir paru à votre barre, on est assassiné en sortant, il faut aussi que la Convention se déclare en état de guerre contre ces autorités tyranniques et usurpatrices. Je demande que le maire de Paris rende compté, séance tenante et par écrit, des motifs de l'arrestation des pétitionnaires. »
Robespierre observe que le matin, il y a eu des -rassemblements de séditieux, dont plusieurs ont été mis en prison Si c'est pour ce délit que ceux dont il est parlé dans la lettr sont détenus, prendre ouvertement la défense de ces hommeslà, ce serait attiser le feu qu'ils ont allumé, ce serait se déclarer le protecteur des rebelles, ce serait favoriser les troubles de la Vendée, ce serait avilir les autorités constituées.—Vergniaud répond que sa proposition ne tend point à soustraire à la loi des citoyens s'ils sont coupables, mais à les soustraire à l'oppression s'ils sont innocents. « Mais certes, si ces citoyens n'ont commis d'autre crime que d'avoir osé venir à cette barre {on murmure) vous exprimer des sentiments... {Nouvelles interruptions). Je n'injurie personne, il faut de la malveillance pour m'interrompre... vous exprimer des sentiments qui doivent être dans le cœur de tous les vrais républicains, s'ils n'ont commis d'autre crime que de marquer quelque déférence pour la Gonven-
tion, il me semble que ceux qui protégeraient ces vexations dont ils sont les victimes, seraient les plus cruels ennemis de la Convention. Il me semble que si la Convention ne les arrachait pas à ces vexations, elle trahirait aussi ses devoirs et le peuple. Car on trahit le peuple toutes les fois qu'on néglige d'assurer la liberté d'un seul citoyen. Comme Robespierre, je raisonne dans une hypothèse, et je n'inculpe personne. Je suis moins prompt que lui pourtant à traiter de séditieux des citoyens détenus pour des motifs que je ne connais pas. Je répète ma proposition, et je demande que le maire de Paris rende compte, séance tenante, par écrit, des motifs de cette arrestation. » La proposition de Vergniaud est mise aux voix et décrétée.
Séance du 8 mai. — Sur diverses mesures de salut public, "fergniaud repousse comme dangereuse la mesure de Thu- ■jot de faire une armée de domestiques, et estime inutile h clôture des spectacles. Il demande l'envoi de commissaires dans les sections pour rappeler les véritables principes et les intérêts réels des citoyens : — « J'avoue que je suis étonné de la lenteur avec laquelle le recrutement s'y opère. Je ne révoque point en doute le patriotisme des citoyens de Paris; ils en ont donné des preuves trop marquées; mais j'observe que malheureusement une guerre funeste s'estétablie entre ce qu'on appelle les Sans-Culottes, et ceux auxquels on a conservé le nom de Messieurs. Quant à moi, ie ne connais et je ne connaîtrai jamais qu'un peuple; cependant, telle est la nature de la guerre que se font ces deux classes, que l'une veut ne pas partir et faire partir l'autre, et que l'autre reste de crainte que, pendant son absence, ceux qui restent ne soient opprimés. »
Dans la même séance, il prononce un grand discours sur la Constitution.
Séance du 17 mai. — Une députation de la section de l'Unité vient réclamer la mise eu liberté du citoyen Roux,
arrêté illégalement par quelques citoyens de sa section. L'Assemblée, malgré l'opposition de Marat, ordonne l'élargissement provisoire du citoyen Roux. Legendre réclame l'appel nominal, « alin que Ton connaisse les amis du » peuple et qu'on les distingue de ceux qui protègent les » conspirateurs. » — « Il faut connaître , insiste Collotd'Herbois, quels sont ceux qui veulent décréter la contrerévolution. » — Couthon demande que Ton modifie le règlement en ce sens que, toutes les fois que cent membres demanderont l'appel nominal dans des questions constitutionnelles et de législation, cet appel nominal soit accordé: — « Le décret rendu par la majorité doit être religieusement respecté ; mais il est du devoir de l'Assemblée de respecter également le vœu de tous ses membres et de ne pas les empêcher de le faire connaître à leurs commettants. Je suppose qu'une majorité perverse propose et fasse décréter des mesures désastreuses, le retour même de la tyrannie, eh bien ! oserez-vous dire, dans ce cas, que votre règlement ne permettrait pas à la minorité, restée fidèle aux principes et à ses serments, de demander l'appel nominal et de résister de cette manière à l'oppression? » — « Je finis par une observation, dit Couthon. J'ai entendu une voix dire que j'étais un anarchiste, et que j'avais mis mon département et ma ville en combustion par ma correspondance. Si cette calomnie pouvait m'atteindre, je demanderais qu'on consultât mon département; mais si ceux qui savent bien être ici les seuls sujets des troubles qui nous déchirent, et qui compromettent si souvent le salut public, étaient d'aussi bonne foi que moi, ils viendraient à l'instant à cette tribune, et donneraient leur démission. »
Yergniaud répond à cette allusion finale : — « Couthon a demandé que ceux qui étaient soupçonnés d'être les causes des dissensions qui se manifestaient souvent dans l'Assemblée donnassent leur démission. Citoyens, nous sommes tous enchaînés à notre poste par nos serments, par nos devoirs,
par notre fidélité à nos commettants, par les dangers de la patrie. Celui d'entre nous qui se retirerait pour échapper à des soupçons calomniateurs serait un lâche ; et certes Couthon a là suggéré à l'aristocratie un moyen infaillible de dissoudre l'Assemblée; il lui suffirait, pour la désorganiser, d'en attaquer successivement tous les membres par les mêmes impostures. Quant à moi et à ceux de mes collègues contre lesquels, peut-être, s'est dirigée la proposition de Couthon, je demande acte à la Convention de l'extrême modération avec laquelle j'ai parlé au milieu des interruptions les plus violentes; du serment que je fais d'employer constamment tous mes efforts pour prévenir cet incendie des passions qui nous fait tant de mal. Mais je déclare aussi, et il est bon que tous les Parisiens m'entendent, je déclare que si, à force de persécutions, d'outrages, de violences, on nous forçait -en effet à nous retirer ; si l'on provoquait ainsi une scission fatale, le département de la Gironde n'aurait plus rien de commun avec une ville qui aurait violé la représentation nationale, et rompu l'unité de la république. » — Nous faisons tous la même déclaration ! s'écrient un grand nombre de membres.
Séance du 20 mai. — Vergniaud proteste contre les troubles scandaleux qui arrêtent sans cesse la marche des délibérations de l'Assemblée : — « Il est impossible que la République s'établisse si nous ne faisons une constitution. Ceux-là conspirent contre la République, qui empêchent de travailler à la constitution; ils sont les ennemis de la liberté, les protecteurs de l'anarchie. Il est impossible que le sang des défenseurs, qui défilent ici devant nous, coule avec quelque fruit, si on ne fait cesser ces indécentes clameurs, ces huées avilissantes qui troublent les délibérations de la Convention ; ils sont donc les assassins des citoyens qui se dévouent à la défense de la patrie, ceux qui entravent ainsi votre marche. — Duhem : C'est un complice de Dumouriez comme toi, qui poignarde les patriotes. — Vehgmaud : Ils
sont donc les assassins — David : C'est toi qui es un assassin: »
Les membres de la partie droite sont dans une vive agitation. — Plusieurs demandent que David soit envoyé à l'Abbaye. — Un membre fait la motion que le nom de tous les interrupteurs soit envoyé aux départements. — Cette proposition, vivement appuyée, est mise aux voix et adoptée.
Vergniaud : Ils sont donc les assassins de nos frères, de
la patrie elle-même, ceux — David : C'est toi, monstre,
qui es un assassin ! — Un secrétaire inscrit David.— Duhem : Je demande à être inscrit, moi, pour avoir dénoncé un complice de Dumouriez. {On applaudit, à plusieurs reprises dans la partie gauche et dans les tribunes).
Yergniaud poursuit : — « Que veulent les tyrans ligués contre nous? que veulent Pitt, Cobourg et Dumouriez, dont on parle? Ils veulent que nous ne fassions pas de constitution, pour nous remettre sous le joug de la constitution royale de 89 ; ils veulent perpétuer les malheurs de l'anarchie, afin de nous réduire ou par des victoires devenues plus faciles, ou par lassitude et épuisement de nos forces, à courber la tète sous le sceptre d"un nouveau despote. Ils sont donc les assassins des puissances étrangères, les amis de Pitt et de Cobourg, les complices de Dumouriez, les hommes qui, jetant sans cesse le trouble dans l'Assemblée, prolongent nécessairement l'anarchie, en retardant la constitution.
« Citoyens, nous avons deux ennemis puissants à vaincre. Le despotisme armé au dehors, qui presse et attaque la République sur tous ses points extérieurs; l'anarchie au dedans, qui travaille sans relâche à la dissolution de toutes ses parties intérieures. Kous ne pouvons combattre nousmêmes le premier de ces ennemis terribles. La gloire en est réservée à nos bataillons. Combattons corps à corps le second, c'est notre devoir : assez et trop longtemps il nous a tourmentés : assez et trop longtemps nous avons soutenu
contre lui une lutte aussi pénible pour nous que désastreuse pour la patrie; il faut voir enfin qui l'emportera du génie de la liberté ou de celui des brigands : offrons, sans pâlir, nos cœurs aux poignards, mais délivrons la patrie d'un fléau qui la dévore. Nos bataillons versent, chaque jour, leur sang pour abattre les tyrans; versons le nôtre, s'il le faut, pour terrasser l'anarchie; triomphons enfin, ou périssons, ou ensevelissons-nous à jamais sous les ruines du temple de la liberté. » — Un grand nombre de voix : Oui! Oui!
Séance dit 23 mai. — Vergniaud appuie les mesures présentées par la commission des Douze pour prévenir les dangers qui menacent la République : — « Citoyens, montrezvous dignes enfin de votre mission. Osez attaquer de front vos assassins ; vous les verrez rentrer dans la poussière. Voulez-vous attendre lâchement qu'ils viennent vous plonger le poignard dans le sein? S'il en est ainsi, vous trahissez le plus sacré de vos devoirs; vous abandonnez le peuple sans constitution à la fureur de vos meurtriers; et vous êtes les complices de tous les maux qu'ils lui feront souffrir. L'unité de la République tient à la conservation de tous les représentants du peuple. On ne saurait trop le publier à cettre tribune, aucun de nous ne mourra sans vengeance , nos départements sont debout. Les conspirateurs le savent et c'est parce qu'ils le savent, c'est pour faire naître une guerre civile générale qu'ils conspirent. Sans doute, la liberté survivrait à ces nouveaux orages ; mais il pourrait arriver que, sanglante, elle fût contrainte à chercher un asile clans les départements méridionaux. Pourquoi vous rendriez-vous coupables de l'esclavage du Nord? n'a-t-ilpas versé assez de sang pour la liberté, et ne devez-vous pas lui en assurer la jouissance. Sauvez, par votre fermeté, l'unité de la République; sauvez, par votre fermeté, la liberté pour tous les Français; surtout, ne vous y méprenez pas, la fai- • ici sgjrait lâcheté. Frappez les coupables, vogs n'en-
tendrez plus parler de conjuration, la patrie est sauvée. K'en avez-vous point le courage? abdiquez vos fonctions, et demandez à la France des successeurs plus dignes de sa conliance. »
Séance du 31 mai. — La suppression de la commission des Douze était devenue le mot d'ordre de tous les efforts tentés contre les Girondins. Les sections invitées par Robespierre a se mettre en insurrection contre « les députés corrompus » (voir Œuvres de Robespierre, p. Î00), se soulèvent dans la nuit du 30 au 31 mai. Le bruit du tocsin réveille les députés, qui accourent dès six beures du matin, au lieu de leurs séances. Les ministres sont mandés, et Garât, ministre de l'intérieur, déclare que la cause du soulèvement est la réintégration de la commission des Douze : « On l'accuse d'avoir calomnié Paris, d'avoir fait incarcérer arbitrairement des magistrats, d'avoir formé le projet d'opprimer les patriotes. » Matbieu et Cambon invitent leurs collègues au calme, à l'union ; ils réclament le silence des tribunes; dans ces circonstances extraordinaires le seul moyen de déjouer les malveillants, c'est de faire respecter la Convention nationale. Henriot demande que la commission des Douze, « qui est le fléau de la France », soit cassée à l'instant. Vergniaud prend la parole : — « Je suis si persuadé des vérités que Cambon vous a dites sur les funestes inconvénients du combat qu'on semble préparer dans Paris; je suis si convaincu que ce combat compromettrait éminemment la liberté et la République, qu'à mon avis celui-là est le complice de nos ennemis extérieurs, qui désirerait de le voir s'engager, quel qu'en soit le succès. [On applaudit). Si je pouvais me permettre un reproebe, ce serait contre l'opinant qui, au moment où l'on a annoncé que l'on tirait le canon d'alarme, a peint la commission comme le fléau de la France. On demande que la commission soit cassée, parce qu'elle s'est permis des actes arbitraires. Sans doute, si cela est, elle doit être cassôe. Mais il faut l'entendre auparavant.
Cependant la Convention ne doit pas, à mon avis, s'occuper en ce moment de cette délibération. Elle ne doit pas entendre le rapport, parce que ce rapport heurterait nécessairement les passions, ce qu'il faut éviter dans un jour de fermentation. Il s'agit de la dignité de la Convention, [1 faut qu'elle prouve à la France qu'elle est libre. Eli bim! ; our le prouver, il ne faut pas qu'elle casse aujourd'hui la commission. Je demande donc l'ajournement à demain. 11 importe à la Convention de savoir qui a donné l'ordre de sonner le tocsin, de tirer le canon d'alarme. (Quelques voix : La résistance à l'oppression ! ) Je rappelle ce que j'ai dit en commençant : c'est que s'il y a un combat, il sera, quel qu'en soit le succès, la perte de la République. Je demande que le commandant-général soit mandé à la barre, et que nous jurions de mourir tous à notre poste. »
L'Assemblée entière se lève par un mouvement spontané et sanctionne ainsi la proposition de Vergniaud.
Vergniaud, s'efforçant de se dissimuler à lui-même la portée funeste du mouvement, prit encore la parole quelques instants après, pour faire décréter que les sections de Paris qui s'étaient soulevées avaient bien mérité de la patrie : — « Citoyens, on vient de vous dire que tous les bons citoyens devaient se rallier : certes, lorsque j'ai proposé aux membres de la Convention de jurer qu'ils mourraient tous à leur poste, mon intention était certainement d'inviter tous les membres à se réunir pour sauver la République. Je suis loin d'accuser la majorité ni la minorité des habitants de Paris ; ce jour suffira pour faire voir combien Paris aime la liberté. 11 suffit de parcourir les rues, de voir l'ordre qui y règne, les nombreuses patrouilles qui y circulent, pour décréter que Paris a bien mérité de la patrie. — Oui, oui, aux voix! s'écrie-t-on dans toutes les parties de la salle. — Oui, je demande que vous décrétiez que les sections de Paris ont bien mérité de la patrie en maintenant la tranquillité daus ce jour de crise, et que vous les invitiez à continuer
d'exercer la môme surveillance jusqu'à ce que tous les complots soient déjoués. » Cette proposition est décrétée au milieu des applaudissements de l'Assemblée entière, auxquels se joignent ceux des tribunes.
Vergniaud reprend : — « Nous devons craindre que l'aristocratie, avec son astuce ordinaire, n'ait profité des mouvements qui se sont manifestés pour désorganiser les armées, qu'elle n'ait fait partir des courriers extraordinaires pour annoncer la dissolution de la Convention. Je demande que vous fassiez une adresse aux armées, pour les prémunir contre les mauvaises nouvelles que les ennemis du bien public auraient pu répandre. »
Mais l'émeute, qui continuait à gronder dans la rue, envahit bientôt la Convention. Une nombreuse députation, au nom de l'administration du département de Paris, vient demander la mise en accusation de Vergniaud, de Brissot, de Guadet, de Gensonnê, eic. La députation, suivie d'une foule de citoyens, entre dans la salle, et ils se confondent avec les membres de l'extrême gauche. Doulcet déclare que la Convention n'est pas libre. — « La Convention nationale ne peut pas délibérer dans l'état où elle est, s'écrie Vergniaud. Je demande qu'elle aille se joindre à la force armée qui est sur la place et se mette sous sa protection. »— Il sort, mais seulement un petit nombre de membres le suivent; et le but qu'il se proposait étant ainsi manqué, il ne tarde pas à rentrer dans la salle. Robespierre est à la tribune, où il s'étend longuement sur les dangers de la patrie, faisant allusion, en termes vagues, aux ennemis de la chose publique et aux mesures à prendre contre eux. — Concluez donc, s'écrie Vergniaud. — Oui, répond Robespierre, je vais conclure et contre vous. (Voir Œuvres de Robespierre, p. 101). Il demande le décret d'accusation contre les membres dénoncés par les pétitionnaires. — L'Assemblée adopte un décret qui supprime !a commission des Douze, et charge le comité de
salut public de présenter son rapport sur les vingt-deux membres dénoncés par l'administration de Paris.
Séance du 2 juin. — Les sections étaient restées sous les armes. Une députation se présente pour mettre en demeure L'Assemblée de décréter d'accusation les vingt-deux députés: — « Nous venons, pour la dernière fois, vous les dénoncer, dit l'orateur de la députation. Décrétez à l'instant qu'ils sont indignes de la confiance publique; mettez-les en état d'arrestation provisoire ; nous en répondons tous sur nos têtes à leurs départements. Citoyens, le peuple est las de voir ajourner son bonheur ! Il le laisse encore un instant dans vos mains! Sauvez-le, ou nous vous déclarons qu'il va se sauver lui-même ! » — Sous cette pression, après une courte discussion, interrompue encore par les rumeurs menaçantes du dehors, l'Assemblée rendit le décret suivant :
« La Convention nationale décrète que les députés, ses membres, dont les noms suivent, seront mis en arrestation chez eux, et qu'ils y seront sous la sauvegarde du peuple français et de la Convention nationale, ainsi que de la loyauté des citoyens de Paris : Gensonné, Guadet, Brissot, Corsas, Pétion, Yergniaud, Salle, Barbaroux, Chambon, Buzot, Biroteau, Lidon, Lasource, Lanjuinais, Grangeneuve, Lehardy, Lesage, Louvet, Dufriche-Yalazé; les membres de la commission des Douze, à l'exception de ceux d'entre eux qui ont été dans cette commission d'un avis contraire aux mandats d'arrêt lancés par elle ; les noms des premiers sont : Kervélégan, Gardien, Rabaut-Saint-Étienne, Boileau, Bertrand-Lahosdinière, Yigée, Mollevault, Henry-Larivière, Gomaire, Bergoeing. Les deux membres exceptés sont:Boyer- Fonfrède et Saint-Martin-Valogne. Sont également décrétés d'arrestation : Clavière, ministre des contributions publiques, et Lebrun, ministre des affaires étrangères1. »
1. Le procès-verbal porte la mention suivante : « Le décret est à peine prononcé qu'un grand nombre de députés sont venus au bu.
Vergniaud se soumit au décret, et, sans essayer de fuir, il attendit le sort que lui réservait la fureur jacobine. Le G, il écrivait à l'Assemblée pour la presser d'instruire le procès des représentants accusés : « Je demande, disait-il, que le comité de salut public, qui devait faire dans trois jours son rapport sur le complot dont trente représentants du peuple ont été accusés, soit tenu de le faire aujourd'hui; je le demande, non pour moi, — j'ai dans ma conscience le sentiment consolateur que les persécutions que j'éprouve ne peuvent que m'honorer et flétrir mes ennemis; je demande le rapport pour la Convention elle-même, qui ne
reau réclamer contre, et ont signé diverses déclarations pour attester qu'ils n'approuvent point ce décret, et qu'ils n'ont point pris de part à la délibération. » — Le nombre des représentants qui protestèrent ainsi fut de 7o. Il faut mentionner notamment la protestation de Saladin, député de la Guienne : « Le 2 juin, dit ce représentant, s'est dissoute la Convention nationale. Ce corps, qui doit être composé d'éléments essentiellement libres est rompu; son intégrité a été attaquée par un acte de violence inouï jusqu'à nos jours, et dont aucune révolution, cbez aucun peuple, n'a jusqu'ici offert d'exemple... Quant à moi, je déclare à la face de l'Europe entière que condamné pendant toute cette terrible journée, à gémir de l'oppression sous laquelle les représentants du peuple ont courbé la tête;... que, repoussé de la tribune, et n'ayant pu faire entendre ma voix pour protester hautement contre la tyrannie qui nous écrasait, et avec nous la liberté du peuple français, je n'ai pris aucune part à cet acte qui, s'il n'avait été arraché par la force, serait l'acte le plus injuste, le plus odieux et le plus révoltant... Je déclare que, privé par la tyrannie qui s'étend jusque sur l'inviolable secret des lettres, du droit d'instruire mes commettants des crimes commis envers eux ; que privé par cette terrible inquisition qui enchaîne toutes les presses, de la faculté de transmettre à la France entière le récit d'événements qui doivent entraîner sa perte, s'ils ne sont promptement effacés, je ne prendrai aucune part aux délibérations d'un corps que je regarde comme l'ombre de lui-même; que le seul acte que je me croie autorisé à faire, sera de réclamer de toute la force dont je suis capable,
peut tolérer que plusieurs de ses membres soient plus longtemps opprimés sans se couvrir d'une honte ineffaçable, ou par sa faiblesse, si, reconnaissant leur innocence, elle n'a pas le courage de la proclamer, ou par sa tyrannie si elle n'en a pas la volonté1. »
Dans cette même séance du 6 juin, Barère, au nom du comité de salut public, présenta un rapport, dans lequel^ blâmant implicitement le mouvement du 31 mai, il demandait : que tous les comite's révolutionnaires soient supprimés; que la Convention requière directement la force armée lorsqu'elle le croira nécessaire; que le signataire de l'ordre d'arrêter le serf ice habituel des postes soit puni de huit
la liberté de mes collègues, le rétablissement de la représentation nationale dans toute son intégrité, et de m'opposer au décret d'accusation, à moins que des faits clairs et précis, à moins que, sinon des preuves, des doutes, au moins des indices violents, ne me fassent apercevoir des coupables dans des hommes que, tout en combattant quelquefois leurs opinions, j'ai regardés comme purs et vertueux; des hommes dont les lumières m'ont souvent guidé, dont le patriotisme ne me parut jamais équivoque, quoique j'aie quelquefois blâmé les moyens qu'ils employaient pour le manifester; des hommes enfin dont le plus grand ou plutôt le seul crime est la haine d'un parti, qui, sous le masque de l'égalité, veut écraser tout ce qui le blesse; qui de la main du peuple, qu'il écrasera ensuite, comme un vil instrument, veut écraser aujourd'hui tous ceux qui, sans flatter le peuple, cherchent à fonder sa félicité sur de bonnes lois, sur un gouvernement libre et juste. »
1. La veille déjà Boyer-Fonfrède avait réclamé un rapport sur les représentants proscrits; l'Assemblée avait passé à l'ordre du jour. Quand arriva la lettre de Vergniaud, afin de la soustraire à la connaissance de l'Assemblée, plusieurs représentants en demandèrent le renvoi au comité de salut public, mais Doulcet de Pontécoulant déclara qu'il y aurait oppression si les lettres des députés arrêtés n'étaient pas lues; et il demanda que le rapport fût fait le lendemain et qu'alors on n'étouffât pas la voix de ceux qui voudront défendre ces députés et accuser leurs dénonciateurs.
années de fers; qu'il soit envoyé aux départements dont les députés sont détenus un nombre égal d'otages pris dans le sein de la Convention. Le rapport de Barère fit une vive impression sur l'Assemblée, mais Robespierre parvint à réagir confii? cette réaction, et le 13 juin, sur la proposition de Danton, la Convention rendit ce décret solennel : « La » Convention nationale déclare que, dans les journées du >> 31 mai, UT et 2 juin, les citoyens de Paris ont puissam- » ment concouru à sauver la liberté, à maintenir l'unité et » l'indivisibilité de la République. » (V. Œuvres de Robespierre, p. 102, et Œuvres de Danton, p. 67).
Le 8 juillet, Saint-Just présenta à l'Assemblée un rapport, au nom du comité de salut public, sur les membres de la Convention détenus en vertu du décret du 2 juin. Il résultait de ce rapport : — Qu'une conjuration avait été ourdie pour empêcher en France l'établissement du gouvernement républicain, en divisant les départements et en les armant As uns contre les autres; qu'on avait tenté de mettre sur le trône le fils de Capet; qu'on avait formé dans les conciliabules de Valazé, où se rendaient les détenus, le projet de faire assassiner une partie de la Convention; que Duzot, Barbaroux, Corsas, Lanjuinais, Salle, Louvet, Bergoeing, Biroteau, Pétion, qui s'étaient soustraits au décret rendu contre eux avaient provoqué la rébellion de la Corse, des Bouches- du-Rhône, de l'Eure et du Calvados, et que Gensonné, Guadet, Vergniaud, Mollevault et Gardien étaient de complicité avec eux. — La discussion sur ce rapport fut ajournée; les événements, en augmentant la liste des prévenus, devaient suspendre la justice nationale.
Ce fut seulement le 3 octobre qu'Amar, au nom du comité de sûreté générale, apporta le rapport définitif contre les proscrits du 2 juin et contre les auteurs des protestations sur cette journée. — « Il a existé, dit Amar, une conspiration contre l'unité et l'indivisibilité de la République, contre la liberté et la sûreté du réunie français : au nombre des
auteurs et complices de cette conspiration, sont : Brissot, Gensonné, Vergniaud, Guadet, Grangeneuve, etc., etc. La preuve de leurs crimes résulte des faits suivants :« — Amar déroule un long réquisitoire à la suite duquel la Convention rend le décret suivant : — « Art. 1er. La Convention nationale accuse, comme étant prévenus de conspiration contre l'unité et l'indivisibilité de la République, contre la liberté et la sûreté du peuple français, les députés dénommés ciaprès : Brissot, Vergniaud, Gensonné, Duperret, Carra, Mollevault, Gardien, Dufriche-Valazé, Vallée, Duprat, Brullart, ci-devant marquis de Sillery; Caritat, ci-devant marquis de Condorcet; Fauchet, évêque du département du Calvados; Doulcet, ci-devant marquis de Pontécoulant; Ducos, député de la Gironde ; Boyer-Fonfrède, Gamon, Lasource, Lesterpt-Beauvais, Isnard, Duchâtel, Duval (de la Seine-Inférieure), Devérité, Mainvielle, Delahaye, Bonnet (de la Haute-Loire), Lacaze (de la Gironde), Mazuyer, Savary, Lehardy (du Morbihan), Boileau (de l'Yonne), Rouyer, Antiboul, Bresson, Noël, Coustard, Audreï (de la Corse), Grangeneuve, Vigée, Philippe-Égalité, ci-devant duc d'Orléans. — Art. 2. Les dénommés dans l'article ci-dessus seront traduits devant le tribunal révolutionnaire pour y être jugés conformément à la loi. — Art. 3. Il n'est rien changé par les dispositions du présent décret à celui du 23 juillet dernier qui a déclaré traîtres à la patrie Buzot, Barbaroux, Gorsas, Lanjuinais, Salle, Louvet, Bergoeiug, Pétion, Guadet, Chasset, Chambon, Lidon, Valady, Defermon, Kervélégan, Henry- Larivière, Rabaut-Saint-Étienne, Lesage (d'Eure-et-Loire), Cussy et Meillan.
En vertu de ce décret, le 24 octobre, parurent devant le tribunal révolutionnaire les représentants suivants : Brissot, Lasource, Vergniaud, Gensonné, Valazé, Lehardy, Gardien, Boileau et Vigée, proscrits du 2 juin; Ducos et Fonfrède, frappés pour avoir osé, dans la Convention, parler en faveur de leurs amis proscrits; Lacaze, scalaire des p o
testations contre le 31 mai et le 2 juin; Duprat, Duperret,' Mainvielle, signataires des protestations, et complices prétendus de Barbaroux, le second considéré de plus, ainsi que l'abbé Faucbet et Carra, comme complices de Charlotte Corday; Ducbâtel, Antiboul, Lesterpt-Lieauvais, accusés d'opposition au 31 mai; Sillery enfin, arrêté comme partisan de I)l; mouriez.
Vergniaud, qui avait attendu patiemment son sort, sans illusions, mais sans découragement et sans trop d'amertume *, prit une part active aux débats du procès. Le premier témoin entendu fut Pacbe, maire de Paris, qui ne fit que répéter, sans leur donner un corps plus précis, les accusations vagues dont les Girondins étaient l'objet. — Yer-
1. Quelquesjours avant le procès, il écrivit de la Force, à son neveu et à son beau-frère : « Malgré les persécutions, je me porte bien. Il est glorieux, de souffrir pour son pays et pour la liberté. Je ne suis in" quiet que pour la chose publique ; puissent mes persécuteurs la sauver! Je leur pardonne tout le mal qu'ils me font. Je vous écris de la Force où je suis aussi bien qu'on peut l'être en prison. Adieu, frère, embrassez ma sœur, les enfants et l'oncle. Je vous embrasse vous même de tout mon cœur. » Un compagnon de la captivité des Girondins, Riouffe (Mémoires d'un détenu), les a peints tous calmes, sans ostentation, quoique aucun ne se laissât abuser par l'espérance : — c Leurs âmes étaient à une telle hauteur qu'il était impossible de les aborder avec les lieux communs des consolations ordinaires. Brissot, grave et réfléchi, avait le maintien du sage luttant contre l'infortune; et si quelque inquiétude était peinte sur sa figure, on voyait bien que la patrie seule en était l'objet. Gensonné, recueilli en lui-même, semblait craindre de souiller sa bouche, en prononçant le nom de ses assassins; il ne lui échappait pas un mot de sa situation, mais des réflexions générales sur le bonheur du peuple pour lequel il faisait des vœux. Vergniaud, tantôt grave et tantôt moins sérieux, nous citait une foule de vers plaisants dont sa mémoire était ornée, et quelquefois nous faisait jouir des derniers accents de cette éloquence sublime qui était déjà perdue pour l'univers, puisque les barbares l'empêchaient de parler... »
gniaud protesta contre ce langage : « Si le témoin était juré, dit-il, je conçois qu'il pourrait s'exprimer ainsi ; mais il ne l'est pas, et comme témoin, il doit articuler des faits, des preuves matérielles, et non pas sa conviction. Il a dit : ? 1° que la faction avait voté pour l'établissement de la force départementale, et il en a tiré la conséquence qu'elle voulait fédéraliser la République. Ceci s'adresse à tous les accusés : les uns ont voté pour cette force, les autres contre, et j'étais de ce nombre; ainsi ce fait ne peut m'être imputé; 2° que la plus grande protection avait été accordée à Dumouriez. Cette accusation porte-t-elle contre tous les accusés? Je l'ignore. Quant à moi, je n'ai jamais accordé de protection à Dumouriez; 3° que le comité des finances lui avait refusé des fonds pour l'approvisionnement de Paris, je n'ai jamais été membre de ce comité. »
Après Pache, on entend Chaumette, procureur de la commune, qui ne fait guère que répéter les allégations de Pache. Vergniaud observe qu'il est étonnant que les membres da la municipalité et de la Convention, leurs accusateurs, viennent déposer contre eux. — « Ce n'est ni comme membres de la Convention, ni comme magistrats que nous sommes appelés ici, répond Chaumette ; c'est comme témoins. Chaque individu a le droit, comme attaqué personnellement dans une conjuration contre la République, de déposer contre les conjurés; pour l'homme qui a annoncé qu'il tenait les iils de la conspiration, c'est un devoir de déposer devant les juges qui l'appellent en témoignage, les faits qui sont à sa connaissance : les ruines fumantes de Lyon, le sang qui a inondé la Champagne et la Vendée, celui qui coula dans le Calvados, le?, mânes de Beauvais assassiné à Toulon, ceux de Marat, assassiné par une furie à leurs ordres, ceux des patriotes immolés à Marseille et dans la Lozère déposent avec nous contre les accusés. » Une discussion s'engage sur les paroles prononcées le 10 août par Vergniaud qu& Chaumette accusa d'avoir voulu conserver la royauté»
Hébert est entendu après Pache et Chaumctte. — « Le premier fait que le témoin m'impute, dit Yergniaud, est d'avoir forme dans l'Assemblée législative une faction pour opprimer la liberté. » Vergniaud repasse toute sa conduite et mon'.re que toujours ses paroles et ses actes furent favorables à la liberté. — « Quant à Roland, j'ai eu le droit de l'estimer, poursuit Vergniaud ; les opinions sont libres, et j'ai partagé ce délit avec une partie de la France. » — Il se défend de s'être opposé obstinément à la déchéance quand on pouvait la décréter : « Le 25 juillet un membre emporté par son patriotisme demande que le rapport sur la déchéance fût fait le lendemain. L'opinion n'était pas encore formée. Alors que fis-je? Je cherchai à temporiser, non pour écarter cettemesure que jedésirais aussi, mais pour avoir le tempsd'y préparer les esprits. «—Quant à sa réponse au roi, le lOaoût, il a déjà réfuté ce qu'on en a dit, « et certes, il est étonnant, ajoute-t-il, qu'on veuille faire de cette réponse un motif d'accusation contre moi, quand l'Assemblée elle-même ne rn' improuva pas. » — « Je ne crois pas être traduit en jugement, continue Vergniaud, pour avoir demandé l'appel au peuple, ni pour aucune de mes opinions : 1° parce qu'il faudrait déchirer la constitution que nous avons tous jurée; 2° parce qu'il faudrait aussi faire le procès aux autres députés qui ont partagé cette opinion. — On a dit que demander l'appel au peuple, c'était vouloir faire naître la guerre civile. Je réponds : que je n'aurais dû craindre que cette opinion allumât la guerre civile, qu'autant que les royalistes auraient formé la majorité des assemblées primaires. Je n'ai pas dû croire sans outrager le peuple que les royalistes fussent en assez grand nombre pour influencer ses délibérations. » — Un juré : <i Pour prouver que la conjuration existait dès l'Assemblée législative, je prie le président de demander aux députés de la Gironde s'ils n'ont pas écrit dans leurs départements pour faire nommeT à la Convention jalionale les infâmes Sieyès et Condcrcel? » — Ycrqnicud :
« J'avoue avoir écrit no\i à l'Assemblée électorale, mais à u:: ami. pour l'engager à faire nommer Condorcet; mais je ne croyais pas alors qu'il méritât le nom que vient de lui donner le citoyen juré; et ce qui prouve qu'à cette époque Condorcci était estimé de toute la République, c'est qu'il a été nommé par cinq départements. » — L'accusateur public lit la lettre de Yergniaud datée du 4 mai, sous le couteau, et une autre, que nous avons citées plus haut.— Vergniaud : « Citoyens jurés, vous avez entendu la lecture de deux copies de lettres que le désespoir et la douleur m'ont fait écrire à Bordeaux. Ces deux lettres, j'aurais pu les désavouer, parce qu'on ne reproduit pas les originaux. Mais je les avoue, parce qu'elles sont de moi... J'ai dû croire, d'après tous les complots du 10 mars, que notre assassinat tenait au projet de dissoudre la Convention nationale, et Marat lui-même l'a écrit le 11 mars; j'ai dû être confirmé dans mon opinion, quand j'ai vu l'acharnement qu'on mettait à faire signer les pétitions qu'on avait présentées contre nous. C'est dans cette circonstance que mon âme s'est brisée de douleur, et que j'ai écrit à nos concitoyens que j'étais sous le couteau. J'ai réclamé contre la tyrannie de Marat, c'est le seul que j'aie nommé : je respecte l'opinion du peuple, mais enfin Marat était mon tyran. » — Un juré : « Comment Vergniaud peut-il nous faire croire qu'il s'est déterminé à écrire les lettres qu'on vient de lire d'après l'opinion de Marat, lui qui n'a cessé de vociférer contre cet ami du peuple? » — Vergniaud : « Quelle qu'ait été mon opinion sur Marat, je devais croire qu'il disait la vérité, lorsqu'il écrivait que, demander la tête des députés, c'était vouloir dissoudre la Convention nationale. Ou me reproche d'avoir vociféré contre Marat. Je n'ai parlé qu'une seule fois contre lui, lors du pillage des épiciers : on demanda le décret d'accusation contre Marat, je m'y opposai. » — Un juré : « Vergniaud a dit qu'il avait été présenté par Marat; j'observe que Marat a été assassiné et que Ver*
gniaud est encore ici. » [Les spectateurs applaudissent).
Cependant les ennemis des Girondins trouvaient que les débats allaient trop lentement. Dans la séance des Jacobins du 28 octobre, Ghauraette se plaignit que le tribunal jugeât les conspirateurs, comme il jugerait un voleur de portefeuille; et, sur la réquisition d'Hébert, la société prit un arrêté portant qu'elle irait en masse demandera la Convention le jugement des députés dans les vingt-quatre beures. Le lendemain en effet, à la tête d'une députation des Jacobins, Àudouin, gendre du maire Pache, alla demander à la Convention une loi qui donnât aux jurés du tribunal révolutionnaire le droit de se déclarer suffisamment instruits quand ils le jugeraient convenable. — « Vous avez créé, disait-il, un tribunal révolutionnaire chargé de punir les conspirateurs. Nous croyions que l'on verrait ce tribunal, découvrant le crime d'une main et le frappant de l'autre; mais il est encore asservi à des formes qui compromettent la liberté. Quand un coupable est saisi commettant un assassinat, avons-nous besoin pour être convaincu de son forfait, de compter le nombre des coups qu'il a donnés à sa victime? Eh bien! les délits des députés sont-ils plus difficiles à juger? N'a-t-on pas vu le squelette du fédéralisme ? Des citoyens égorgés, des villes détruites, voilà leurs crimes. Pour que ces monstres périssent, attendrons-nous qu'ils se soient noyés dans le sang du peuple? Le jour qui éclaire un crime d'État ne doit plus luire pour les conjurés. Vous avez le maximum de l'opinion, frappez. » La demande des Jacobins fut convertie en motion par Robespierre, et la Convention décréta qu'après trois jours de débats, les jurés pourraient se déclarer suffisamment instruits. (V. Œuvres de Robespierre, p. 118.)
A l'ouverture de la séance suivante, le 9 brumaire, (30 octobre,) l'accusateur publia requit la lecture de la loi sur l'accélération des jugements criminels. Le tribunal en ordonna la transcription sur ses registres; puis le président
demanda aux jurés si leur conscience était suffisamment éclairée. Sur leur réponse négative, les débats continuèrent; mais au bout de quelques heures, Antonelle, chef du jury, déclara la conscience des jurés suffisamment éclairée, et, après trois heures de délibérations, ils rapportèrent, à l'unanimité, un verdict affirmatif sur toutes les Questions. Ces questions étaient les suivantes : 1° est-il constant qu'il a existé une conspiration contre l'unité et l'indivisibilité de la république, contre la liberté et la sûreté du peuple français? 2° Brissot, etc., sont-ils convaincus d'en être les auteurs et les complices. — En conséquence Brissot et ses collègues sont condamnés à la peine de mort, sans que eux, ni leurs conseils, aient été admis à présenter de défense.
« La dernière nuit des Girondins fut sublime, » a écrit M. Thiers. — « Ils furent condamnés à mort, ils le furent tous, dit Biouffe (Mémoires d'un détenu). On avait en vain espéré pour Ducos et Fonfrède, qui peut-être eux-mêmes ne s'étaient pas défendus de quelqu'espérance. Le signal qu'ils nous avaient promis nous fut donné, ce furent des chants patriotiques qui éclatèrent simultanément, et toutes leurs voix se mêlèrent pour adresser les derniers hymnes à la liberté. Toute cette nuit affreuse retentit de leurs chants; et s'ils les interrompaient, c'était pour s'entretenir delà patrie, et quelquefois aussi pour une saillie de Ducos. — C'est la première fois, poursuivit Biouffe, qu'on a massacré en masse tant d'hommes extraordinaires. Jeunesse, beauté, génie, vertus, talents, tout ce qu'il y a d'intéressant parmi les hommes fut englouti d'un seul coup... Nous étions tellement exaltés par leur courage, que nous ne ressentîmes le coup que longtemps après qu'il fut porté. Nous marchions à grands pas, l'âme triomphante de voir qu'une belle mort ne manquait pas à de si belles vies, et qu'ils remplissaient d'une manière digne d'eux la seule tâche qui leur restait à remplir, celle de bien mourir; mais quand ce courage, emprunté du leur, se Eut refroidi, alors nous sentîmes quelle
perte nous venions de faire. Le désespoir devint notre partage : on se montrait en pleurant le misérable grabat que le grand Vergniaud avait quitté pour aller, les mains liées, porter sa tète sur l'échafaud. Valazé, Ducos et Fonfrède étaient sans cesse devant nos yeux. Les places qu'ils occupaient devinrent l'objet d'une vénération religieuse, et l'aristocratie même se faisait montrer, avec empressement et respect, les lits où avaient coucbé ces grands bommes '. »
i. Buzot parle aussi, dans ses Mémoires, des derniers moments de ses collègues : « Mes amis, dit-il, firent ensemble leur dernier repas; il fut aimable, la gaieté même n'y manqua pas. Un domestique de Duprat, qui les servait, pleurait; son maître le consola, lui parla avec bonté de ses services, lui recommanda sa femme. Ce domestique a depuis vendu une petite rente qu'il possédait pour soutenir la femme de Duprat, réduite à la misère. » — C'est ce dernier repas que les faiseurs de romans, Charles Nodier et M. de Lamartine, ont transformé en un banquet prétentieux. — « Ah t ne prêtons pas à de tels hommes, et dans de tels moments des entretiens factieux, s'écrie M. J. Guadet (les Girondins) ; ne leur prêtons pas en face de la mort, une sensualité qui ne lut ni dans leurs habitudes, ni dans leurs goûts. »