‹ Œuvres de Victor Hugo NotreDame de Paris 1482Chapitre 28 sur 114 · NOTRE-DAME · texte numérisé non relu

NOTRE-DAME

parties liarmonicuses d’un tout magnifique, superpose'es en cinq étages gigantesques, se développent à l’œil, en foule et sans trouble, avec leurs innombrables détails de statuaire, de sculpture et de ciselure, ralliés puissamment à la tranquille grandeur de l’ensemble; vaste symphonie en pierre, pour ainsi dire ; œuvre colossale d’un homme et d’un peuple, tout ensemble une et conqdexe comme les lliades et les Romanceros dont elle est sœur; produit prodigieux de la cotisation de toutes les forces d’une épocjue, où sur chaque |)ierrc on voit saillir en cent façons la fantaisie de l’ouvrier disciplinée par le génie de l’artiste; sorte de création humaine, en un mot, puissante et féconde comme la création divine dont elle semble avoir dérobé le double caractère : variété, éternité.

Et ce (jiie nous disons ici de la façade, il faut le dire de l'église entière ; et ce que nous disons de l’église cathédrale de Paris, il faut le dire de toutes les églises de la chrétienté au moyen âge. Tout se tient dans cet art venu de lui-même, logique et bien proportionné. Mesurer l’orteil du pied, c’est mesurer le géant.

Revenons à la façade de Notre-Dame, telle qu’elle nous apparaît encore à présent, quand nous allons pieusement admirer la grave et puissante cathédrale, qui terrifie, au dire de ses clironiqueurs : qnæ mole sua terrorem incutit spectantibus.

Trois choses importantes manquent aujourd'hui à cette façade. D’abord le degré de onze marches qui l'exhaussait jadis au-dessus du sol ; ensuite la série inférieure de statues qui occupait les niches des trois portails, et la série supérieure des vingt-huit jilus anciens rois de France, qui garnissait la galerie du premier étage, à partir (le Childehert jus(ju’à Philippe-.\uguste, tenant en main « la pomme impériale ».

Le degré, c’est le temps qui l’a fait disparaître en élevant d’un progrès irrésistible et lent le niveau du sol de la Cité. Mais, tout en faisant dévorer une à une, par cette marée montante du pavé de Paris, les onze marches qui ajoutaient à la hauteur majestueuse de l’iyifiee, le temps a rendu à l'église plus peut-être qu'il ne lui a ôté, car c’est le temps qui a répandu sur la façade cette sombre couleur des siècles qui fait de la vieillesse des monuments l’âge de leur beauté.

Mais qui a jeté bas les deux rangs de statues? qui a laissé

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los niches vides? qui a taillé au beau milieu du portail contrai cette ofîive neuve et bâtarde? qui a osé y encadrer cette fade et lourde porte de bois .sculpté à la Louis XV .à coté des arabesipies de Biscornetle? Les boiimies; les arcbitectes, les artistes de nos jours.

Et si nous entrons dans rintérieur de l’édifice, qui a renversé ce colosse de saint (Ibristopbe, proverbial parmi les statues au même titre ipie la grand’salle du Palais parmi les salles, (|ue la flèche de Strasbourg parmi les clochers? Et ces myriades de statues qui peuplaient tous les entre-colonnements de la nef et du (-bœur, à genoux, en pied, é(|uestrcs, hommes, femmes, enfants, rois, évêques, gendarmes, en pierre, en marbre, en or, en argent, en cuivre, en cire même, qui les a brutalement balayées? Ce n’est pas le temps.

Et qui a substitué au vieil autel gothique, splendidement encombré de châsses et de reliipiaires, ce lourd sarcxjpbage de marbre à têtes d’anges et â nuages, leipicl semble un échantillon dépareillé du Val-de-(lrâce ou des Invalides? Qui a bêtement scellé ce lourd anachronisme de pierre dans le pavé carlovingien de Ilercandus? X”est-ee pas Louis XIV accomplissant le vœu de Louis XIH?

Et (pii a mis de froides vitres blanches à la place de ces vitraux « hauts en couleur » (pii faisaient hésiter l’œil émerveillé de nos jM'res entre la rose du grand portail et les ogives de l’abside; Et (pie dirait un sous-chantre du seizième siècle, en voyant le lieau badigeonnage jaune dont nos vandales archevê-ques ont barbouillé leur cathe'drale? Il se souviendrait que c’était la couleur dont le bourreau brossait les édifices scélcrés; il se rappellerait l’hcâtel du Petit-Bourbon, tout englué de jaune aussi pour la trahison du connétable, « jaune après tout de si bonne trempe, dit Sauvai, et si bien recommandé, que plus d’un siècle n’a pu encore lui faire perdre sa couleur ». Il croirait que le lieu saint est devenu infâme, et s’enfuirait.

Et si nous montons sur la cathédrale, sans nous arrêter à mille barbaries de tout genre, (|u’a-t-on fait de ce charmant petit clocher (pii s’appuyait sur le point d’intersection de la croisée, et (jui, non moins frêle et non moins hardi que sa voisine la (lecbe (détruite aussi) de la Saiiile-Cbapelle, s’enfoncait dans le ciel plus avant que les tours, élancis aigu, sonore, découpé à jour? lin architecte de bon goût (1787)

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lor,

l’a anipuU' et a cni (ju’il suffisait de masquer la plaie avec ce large emplâtre de plomb qui ressemble au couvercle d’une marmite.

C’est .ainsi que l’art merveilleux du moyen âge a été traité presque en tout pays, surtout en France. On peut distinguer sur sa ruine trois sortes de lésions qui toutes trois l’entament à différentes profondeurs : le temps d’abord, qui a insensiblement ébrécbé çà et là et rouillé partout sa surface; ensuite, les révolutions politiques et religieuses, lestjuellcs, aveugles et colères de leur nature, se sont ruées en tumulte sur lui, ont déchiré un ricbe habillement de sculptures et de ciselures, crevé ses rosaces, brisé ses colliers d’arabesques et de figurines, arraché ses statues, tantôt pour leur mitre, tantôt pour leur couronne ; enfin, les modes de plus en plus grostesques et sottes, qui depuis les anarchiques et splendides dévi.ations de /« renaissance, se sont succédé dans la déciadence nécessaire de l’architecture. Les modes ont fait plus de mal que les révolutions. Elles ont tranché dans le vif, elles ont attaqué la charpente osseuse de l’art, elles ont coupé, taillé, désorganisé, tué l’édifice, dans la forme comme dans le symbole, dans sa logique comme dans sa beauté. Et puis, elles ont reLait ; prétention que n’.avaient eue du moins ni le temps, ni les révolutions. Elles ont effrontément ajusté, de par le bon ^oût, sur les blessures de l’architecture gotliique, leurs miséniblcs colifichets d’un jour, leurs rubans de marbre, leurs pompons de métal, véritable lèpre d’oves, de volutes, d’entournenients, de draperies, de guirhandes, de franges, de flammes de pierre, de nuages de bronze;, d’amours replets, de chérubins bouffis, qui commence à dévorer la face de l'art dans l’oratoire de Catherine de Médicis, et le Lait expirer, deux siècles après, tourmenté et grimaçant, dans le boudoir de la I)ub.arry.

Ainsi, pour résumer les points que nous venons d’indiquer, trois sortes de navages défigurent .aujourd’hui l’architecture gothique. Rides et verrues à l’épiderme, c’est l’œuvre du temps; voies de fait, brutalités, contusions, fractures, c’est l’œuvre des révolutions depuis Lutber jusqu’à Mirabeau. Mutilations, amputations, dislocation de la membrure, restaurations, c’est le travail grec, romain et barbare des professeurs selon Vitruve et Vignole. Cet art magnifique que les vandales avaient produit, les .académies l’ont tué. Aux siècles, aux révolutions qui dévastent du moins avec impartialité et

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"randeur, est vomie s’adjoindre la nuee des archilecles d’ecole, patentés, jurés et assermentés, dégradant avec le discernement et le choix du mauvais goût, substituant les chicorées de Louis XV aux dentelles gothiques pour la |)lus grande gloire du Parthiûion. C’est le coup de pied de 1 àne au lion mourant. C’est le vieux chêne qui se couronne, et i(ui, pour comble, est piqué, mordu, déchiqueté par les chenilles.

Qu il y a loin de là à l’époipie. où llohert C.enalis, comparant Notre-Dame de Paris à ce fameux temple de Diane à Ephi'se, tant réclamé par les anciens païens, qui a immortalisé Erostrate, trouvait la cathédrale gauloise « plus excellente en longueur, largeur, haultcur et structure(') »!

Notre-Dame de Paris n’est [loint du reste ce qu’on peut appeler un monument complet, défini, classé. Ce n’est plus une église romane, ce n’est pas encore une église gothique. Cet édifice n’est pas un type. Notre-Dame de Paris n’a point, comme l’ahbaye de Tournus, la grave et massive carrure, la ronde et large voûte, la nudité glaciale, la majestueuse simplicité des lyifia'S ipii ont le plein cintre pour générateur, Elle n’est |)as, comme la cathédrale de Bourges, le produit magnifique, léger, multiforme, toulîu, hérissé, efljoresccnl de l’ogive. Impossible de la ranger dans cette antique famille d’églises sombres, mystérieuses, basses et comme écrasées par le plein cintre ; presque égyptiennes au plafond près; toutes hiéroglyphiques, toutes sacerdotales, toutes symboliipies ; plus chargées dans leurs ornements de losanges et de zigzags tjue de fleurs, de Heurs que d’animaux, d’animaux que d’hommes; œuvre de l’architecte moins que de l’évcipie; première transformation de l’art, tout empreinte de discipline théocratique et militaire, cpii prend racine dans- le bas-empire et s’arrête à Guillaume le Conquérant. Impossible de placer notre cathédrale dans cette autre famille d’églises hautes, ai-riennes, riches de vitraux et de sculptures; aiguës de formes, hardies d’attitudes; communales et bourgeoises comme symboles politiques, libres, capricieuses, effrénées, comme œuvre d’art; seconde transformation de l’architecture, non plus hiéroglyphi([ue, immuable et sacerdotale, mais artiste, progressive et populaire, qui commence au retour des croisades et finit à

i. Histoire gatlicane, liv. II, périoilo iii, r» 130, p. i.

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