‹ Œuvres de Victor Hugo NotreDame de Paris 1482Chapitre 29 sur 114 · NOTRE-DAME · texte numérisé non relu

NOTRE-DAME

Louis XI. Noire-Danio de Paris ii'est pas de pure race romaine comme les premières, ni de pure race arabe comme les secondes.

C'est un édifice de la transition. L’architecte savon aclievait de dre.sser les premiers piliers de la nef, lorsque l'ogive (|ui arrivait de la croisade est venue .se poser en conque'ranle sur ces larges chapiteaux romans qui ne devaient porter que des pleins cintres. L’ogive, maîtresse dès lors, a eonstniit le reste de l'èglise. Cependant, inexpérimentée et timide son dtduit, elle s’éva.se, s’élargit, se contient, et n’ose s’tdancer en llèches et en lancettes comme elle l'a fait plus lard dans tant de merveilleu.ses cathédrales. Un dirait qu'elle se ressent du voisinage des lourds piliers romans.

D'ailleurs, ces édilices de la transition du roman au gothique ne sont pas moins précieux à étudier (pie les types purs. Ils expriment une nuance de l'art qui serait perdue .sans eux. C’est la greffe de l’ogive sur le plein cintre.

Notre-Dame de Paris est en |)articulier un curieux échantillon de cette variété. Chaque face, chaciue pierre du vénérahlc monument est une page non seulement de l'histoire du pays, mais encore de l'histoire de la .science cl de l’art. Ainsi, pour n’indiquer ici que les détails principaux, tandis que la petite Porl('-Houge atteint iires(|ue aux limites des ilélicatesses golhi(|ues du (|uinzièmc siècle, les piliers de la Jief, par leur volume et leur gravité, reculent jusqu'à l'ahhaye carlovingienne de .Saint-Cermain-des-Prés. On croirait (ju'il va six siècles entre cette porte et ces piliers. 11 n’est

1)as jus(|u’aux hermétiques qui ne trouvent dans les sym- )oles du grand portail un abrégé satisfaisant de leur science, dont l'i'glise de Saint-Jacques-de-la-Boucherie était un hiéroglyphe si complet .Vinsi, l’ahhaye romane, l’église philosophale, l'art gothique, l'art saxon, le lourd pilier rond qui ra|)pelle Crégoire VII, le symliolisme hermétique par lequel Nicolas Flamel préludait à Luther, l’unité papale, le schisme, Sainl-Cermain-oes-Prés, Saint-Jac(|ues-d(vla-Roucherie, tout est fondu, condjiné, amalgamé dans Notre-Dame. Cette ('glisc centrale et génératrice est parmi les vieilles églises de Paris une sorte de chimère; elle a la tète de l’une, les membres de celle-là, la croupe de l’autre; (pielque chose de toutes.

Nous le répétons, ces constructions hybrides ne sont pas les moins intéressantes pour l’artiste, pour l’antiquaire, pour l’historien.. Elles font .sentir à quel point rarchileclure

NOTRE-DAMI- [)F, PAÏUS

esl chose primitive, en ce iiu’elles démontrent aussi les vestiges cyclopéens, les pyramides d’Egypte, les gigantes(jues pagodes hindoues, que les plus grands produits de l'architecture sont moins des œuvres individuefles que des œuvres sociales ; plutôt l’enfantement des peuples en travail que le jet des hommes de génie ; le dépôt que laisse une nation ; les entassements que font les siècles ; le résidu des évaporations successives de la société humaine; en un mot, des espèces de formations. Clnujue flot du temps superpose son alluvion, chaque race dépose sa couche sur le monument, chaque individu apporte sa pierre. Ainsi font les castors, ainsi font les hommes. Ta; grand symbole de l’architecture, Habel, est une ruche.

Les grands édifices, comme les grandes montagnes, sont l'ouvrage des siècles. Somvnit l’art se transforme qu’ils pendent encore : pendent opéra interrupia ; \h se continuent paisiblement selon l’art transformé. L’art nouveau prend le monument où il le trouve, s’y incruste, se l’assimile, le développe à sa fantaisie et l’achève s’il peut. La chose s’accomplit sans trouble, sans effort, sans réaction, suivant une loi naturelle et tranquille. C’est une greffe qui survient, une sève qui circule, une végétation qui reprend. Certes, il y a matière à bien gros livres et souvent histoire universelle de l’humanité, dans ces soudures successives de plusieurs arts à plusieurs hauteurs sur le même monument. L’homme, l’artiste, l’individu s’effacent sur ces graiules masses sans nom d’auteur; l’intelligence humaine s'y résume et s’y totalise. Le temps est l’architecte, le |)euple est le maçon.

A n’envisager ici que rarchiteclure européenne chrétienne, cette .sœur puînée des grandes maçonneries de l’Orient, elle apparaît aux yeux comme une immense formation divisée en trois zones bien tranchées qui se superposent : la zone rom,anc(‘), la zone gothique, la zone de la renaissance, (pic nous appellerions volontiers gréco-romaine. La couche romane, i|ui est la plus ancienne et la plus profonde, est

1. O'osl In même qui s'appette aussi, seton tes lieux, tes climats et les espèces, lomliarile, saxonne et byzantine. Ce .sont quatre, arcliitectures sœurs et parallèles, ayant rharime leur caractère particulier, mais ilèrivanl du même principe, le plein cintre.

Fades mm omnibus una,

Noti diverse (amen, quatem, etc.

iNOTUE-IlAMR.

occupée par le |)lein cintre, tpii reparaît porté par la colonne grecque dans la couche moderne et supérieure de. la renaissanc(?. L'ogive est entre deux. Les édifices qui appartiennent exclusivement à Tune de ces trois couches sont parfaitement distincts, uns et complets. C’est l’ahhaye de Jumièges, c’est la cathédrale de Reims, c’est Sainte-Croix d'Orléans. Mais les trois zones se mêlent et s’amalgament par les bords, comme les couleurs dans le spectre solaire. De là les monuments complexes, les édifices de nuance et de transition. L’un est roman par les pieds, gothique au milieu, gréco-romain par la tête. C’est qu’on a mis six cents ans à le bâtir. Cette variété est rare. Le donjon d’Ltampes en est un échantillon. Mais les monuments de deux formations sont plus fréquents. C’est Notre-Dame de Paris, édifice ogival, qui s’enfonce ])ar ses premiers piliers dans cette zone romane où sont plongés le portail de Saint-Denis et la nef de Saint-<iermain-des-Prés. C'est la charmante salle capitulaire demi-gothique de Rocherville à laquelle la couche romane vient jusqu’à mi-<-orps. C’est la cathédrale de Rouen (pii serait entièrement gothi(|ue si elle ne baignait pas l’extrémité de sa flèche centrale dans la zone de la renaissance (*).

Du reste, toutes ces nuances, toutes ces différences n’affectent que la surface des édifices. C’est Part qui a changé de peau. La constitution même de l'église chrétienne n’en est pas attaqiu'e. C’est toujours la même charpente intiùieure, la même disposition logiiine des parties. Quelle cpie soit l’enveloppe sculptée et brodée d'une cathédrale, on retrouve toujours dessous, au moins à l’état de germe et de rudiment, la basilique romaine. Elle se développe éternellement sur le sol selon la même loi. Ce sont imperturbahlemeul deux nefs qui s’entre-coupent en croix, et dont l’extrémité supérieure arrondie en abside forme le chœur ; ce sont toujours des bas côtés, pour les processions intérieures, pour les chapelles, sortes de promenoirs latéraux où la nef prinpale se dégorge par les entriMolonncments. Cela posé, le nombre des chapelles, des portails, des clochers, des aiguilles, se modifie à l’infini, suivant la fantaisie du siècle, du peuple, de l’art. Le service du culte une fois pourvu et assuré, l’architi’cture fait ce que hou Ini semble. Statues, vitraux.

1. CeUo partii! il(î ta llt'clie <|ui (Hait en ctiarpeiUe est prêtisénient celle (jui a été consumée par le feu (In ciel en 182.3.

NOTRE-DAME DE PARIS

rosaces, arabesques, denlelures, chapiteaux, bas-reliefs, elle combine toutes ces imaginations selon le logarithme qui lui convient. De là la prodigieuse variété extérieure de ces édifices au fond desquels réside tant d’ordre et d’unité. Le tronc de l'arbre est immuable, la végétation capricieuse.

l'AIIIS A VOI. D'OISEAU

.\ous venons d’essayer de réparer pour le lecteur cette admirable église de Notre-Dame de Paris. Nous avons indique sommairement la plupart des beautés qu’elle avait au quinzième siècle et qui lui manquent aujourd’hui ; mais nous avons omis la princij)ale, c’est la vue du Paris (pi’on découvrait alors du liant de ses tours. -

C’était en effet, ipiand, après avoir tâtonné longtemps dans la tiûudireuse spirale (jui perce perpendiculairement l'épais.se muraille des clochers, on débouchait enfin brusquenu'ul sur l’une des deux hautes plates-formes, inondées de jour et d’air, c’était un beau tahleau <|ue celui qui se déroulait à la fois de toutes parts sous vos yeux; un spectacle siii generis, dont peuvent aisément se faire une idée ceux de nos lecteurs qui ont eu le bonheur de voir une ville gothique entière, complète, homogène, comme il en reste encore quel(|ues-unes, Nuremberg en Bavière, Vittoria en Espagne; ou même de plus petits échantillons, pourvu cpi’ils soient bien conservés. Vitré en Bretagne, Nordbausen en Prusse.

I.e, Paris d’il y a trois ceul cinquante ans, le Paris du quinzième siècle était déjà une ville géante. Nous nous trom pons en général, nous autres Parisiens, sur le terrain que nous croyons avoir gagné depuis. Paris, depuis Louis XI, ne s’est pas accru de beaucoup plus d’un tiers. Il a, certes, bien plus perdu en beauté qu'il n'a gagné en grandeur.

Paris est né, comme on sait, dans cette vieille île de la Cité qui a la forme d’un berceau. La grève de cette île fut .sa première enceinte, la Seine son premier fossé. Paris demeura plusieurs siècles à l’état d’île, avec deux ponts, l’un au nord, l'autre au midi, et deux tètes de pont, qui étaient à la fois ses portes et ses forteresses, le Grand-tihàtelet sur

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