‹ Œuvres de Victor Hugo NotreDame de Paris 1482Chapitre 30 sur 114 · PARIS A VOL D’OISEAU · texte numérisé non relu

PARIS A VOL D’OISEAU

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la rive droite, le Petit-Ghàtelet sur la rive gauche. Puis, dès les rois de la première race, trop à l’étroit dans son île, et ne pouvant plus s'y retourner, Paris passa l’eau. Alors, au delà du Grand, au delà du Petil-Gliàtelel, une première enceinte de murailles et de tours commença à entamer la campagne des deux côtés de la Seine. De cette ancienne clôture il restait encore au siècle dernier quelques vestiges ; aujourd’hui il n’en reste que le souvenir, et çà et là une tradition, la Porte Baudets ou Baudoyer, Porta Bagauda. Peu à peu, le Ilot des maisons, toujours poussé du cœur de la ville au dehors, déhorde, ronge, use et efface celte enceinte. Philippe-Auguste lui fait une nouvelle digue. Il emprisonne Paris dans une chaîne circulaire de grosses tours, hautes et solides. Pendant plus d’un siècle, les maisons se pressent, s’acculent et haussent leur niveau dans ce bassin comme l’eau dans un réservoir. Elles commencent à devenir profondes, elles mettent étages sur étages, elles montent les unes sur les autres, elles jaillissent en hauteur comme toute sève comprimée, et c’est à qui passera la tète par-dessus ses voisines pour avoir un peu d’air. La rue de plus en plus se creuse et se rélnVit ; toute place se comble et disparaît. Les maisons enfin sautent par-dessus le mur de Philippe-Auguste, et s'éparpillent joyeusement dans la plaine, sans ^ordre et tout de travers, comme des échappées. Là, elles SC carrent, se taillent des jardins dans les champs, prennent leurs aises. Dès l."i67, la ville se répand tellement dans le faubourg qu'il faut une nouvelle clôture, surtout sur la rive droite. Cnarles V la bâtit. .Mais une ville comme Paris est dans une crue perpétuelle. Il n’y a que ces villes-là qui deviennent capitales. Ce sont des entonnoirs où viennent aboutir tous les versants géographiques, jK)lili(pies, moraux, intellectuels d'un pays, toutes les pentes naturelles d’uii peuple; des puits de civilisation, pour ainsi dire, et aussi des égouts, où commerce, industrie, intelligence, population, tout ce qui est sève, tout ce qui est vie, tout ce (|ui est àme dans une nation, filtre et s’amasse sans cesse goutte à goutte, siècle à siècle. L’enceinte de Charles V a donc le sort de l’enceinte de Philippe-Auguste. Dès la fin du quinzième siècle, elle est enjambée, dépassée, et le faubourg court plus loin. Au seizième, il semble fm’elle recule à vue d’œil et s’enfonce de plus en plus dans la vieille ville, tant une ville neuve s’épaissit déjà au dehors. Ainsi, dès le quinzième

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siècle, pour nous arrèlt'r là, Paris avait déjà usé les trois cercles coiiceiitriciucs de murailles qui, du temps de Julien l’Apostat, étaient, pour ainsi dire, en germe dans le Grand- Chàtelet et le Petit-Cliàtelet. La puissante ville avait fait traquer successivement ses quatre ceintures de murs, comme un enfant qui grandit et qui crève ses vêtements de l’an passé. Sous Louis XI, on voyait, par places, percer, dans cette nier de maisons, quelques groupes de tours en ruine des anciennes enceintes, comme les pitons des collines dans une inondation, comme des archipels du vieux Paris submergé sous le nouveau.

Depuis lors, Paris s’est encore transformé, malheureusement pour nos veux ; mais il n’a franchi (ju’iine enceinte de plus, celle de Louis .XV, ce misérable mur de boue et de crachat, digne du roi ipii l’a bâti, digne du jioëte qui l’a chanté :

Le mur murant Paris rend Paris murmurant.

Au quinzième siècle, Paris était encore divisé en trois villes tout à fait distinctes et séparées, ayant chacune leur physionomie, leur spécialité, leurs mœurs, leurs coutumes, leurs privilèges, leur histoire : la Cité, l’Université, la Ville. La Cité, qui occupait Pile, était la plus ancienne, la moindre, et la mère des deux autres, resserrée entre elles, (ju’on nous passe la comparaison, comme une petite vieille entre deux grandes belles tilles. F/üniversité couvrait la rive gauche de la Seine, depuis la Tournelle jusqu’à la Tour de Nesle,

Î (oints qui correspondent dans le Paris d’aujourd’hui l’un à a Halle aux vins, l’autre à la .Monnaie. Son enceinte échancrait assez largement cette campagne où Julien avait bâti ses thermes. La montagne de Sainte-Geneviève y était renfermée. Le point culminant de cette courbe de murailles était la Porte-Pai)alc, c’est-à-dire à peu pri-s l’emplacement actuel du Panthéon. La Ville, qui était le plus grand des trois morceaux de Paris, avait la rive droite. Son quai, rompu toutefois ou interrompu en plusieurs endroits, courait le long de la Seine, de la Tour de Billv à la Tour du Bois, c’est-à-dire de l’endroit où est aujourd hui le Grenier d’abondance à l’endroit où sont aujourd’hui les Tuileries. Ces (juaire points où la Seine coupait l’enceinte de la capitale, la Tournelle et la 'four de Nesle à gauche, la Tour de Billy et la Tour du Bois à droite, s’appelaient par excellence les

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quatre tours de Paris. La Ville eiilrail clans les terres jcliis proronclcîment enœre «juc l Univcrsilé. Le- jcoiiit culminant de la clôture de la Ville (celle de Charles V) était aux portes Saint-Denis et Saint-Martin dont remplacement n’a pas changé.

Comme nous venons de le dire, chacune de ces trois grandes divisions de Paris était une ville, mais une ville trop spéciale pour c'trc complète, une ville c}ui ne pouvait se passer des deux autres. Aussi trois aspects parfaitement à part. Dans la Cité abondaient les t-glises, dans la Ville les palais, dans l’Université les collèges. Pour négliger ici les originalitcis si’condaires du vieux Paris et les caprices du droit de voirie, nous dirons, d’un point de vue général, en ne prenant cpie les ensembles et les masses dans le chaos des juridictions communales, (jue l’île était à l’évc'cpie, la rive droite au prévôt des marchands, la rive gauche au recteur. Le prévôt de Paris, oflicier royal et non municipal, sur le tout. La Cité avait Notre-Dame, la Ville le Louvre et l’IIôtel de Ville, l’Université la Sorbonne. La Ville avait les Halles, la Cité i'Hôtel-Dieu, l’Université le Pré-aux-Clcrcs. Le délit (|ue les écoliers commettaient sur la rive gauche, dans leur Pré-aux-Clercs, on le jugeait dans l’île, au Palais de Justice, et on le punissait sur la rive droite, à Montfaueon. \ moins que le recteur, sentant l’Université forte et le roi faible, n’intervînt ; car c’était un privilège des écoliers d'être pendus chez eux.

(La plupart de ces privilèges, j)our le noter en passant, et il y en avait de meilleurs que celui-ci, avaient été extorqués aux rois par révoltes et mutineries. C’est la marche immémoriale. Le roi ne lâche que quand le peuple arrache. 11 y a une vieille charte <jui dit la chose naïvement, à projws de lidélité; — Civihwt fidelitas in reges, quæ tamen aliquoties sedilionibus inlcrrupta, multa peperit privilégia.)

Au quinzième siècle, la Seine baignait cinq îles dans l’enceinte de Paris ; l’île Louviers, où il y avait alors des arbres et où il n’y a plus que du bois ; l’île aux Vaches et Pile Notre-Dame, toutes deux désertes, à une masure près, toutes deux fiefs de l’cvêque (au dix-septième siècle, de ces deux îles on en a fait une, qu’on a bâtie, et que nous appelons Pile Saint-Louis) ; enfin la Cité, et à sa pointe Pîlot du passeur aux vaches qui s’est abîmé depuis sous le terre-plein du Pont-Neuf. La Cité alors avait cinq ponts ; trois à droite.

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le Pont Notre-Dame et le Pont-au-Chan^e, en pierre, le Pont-aux-Meuniers, en bois; deux à gauche, le Pelit-Pont, en pierre, le Pont Saint-Michel, en bois : tous chargés de maisons. L’Université avait six portes bâties par Philippe- Auguste: c’étaient, à partir de la Tournelle, la Porte Saint- Victor, la Porte Bordelle, la Porte-Papale, la Porte Saint- Jacques, la Porte Saint-Michel, la Porte Saint-Germain. La Ville avait six portes bâties par Charles V ; c’étaient, à partir de la Tour de Billy, la Porte Saint-Antoine, la Porte du Temple, la Porte Saint-Martin, la Porte Saint-Denis, la Porte Montmartre, la Porte Saint-Honoré. Toutes ces portes étaient fortes, et belles aussi, ce qui ne gâte pas la force. Un fossé large, profond, à courant vif dans les crues d’hiver, lavait le pied des murailles tout autour de Paris ; la Seine fournissait l’eau. La nuit on fermait les portes, on barrait la rivière aux deux bouts de la ville avec de grosses chaînes de fer, et Paris dormait tranquille.

Vus à vol d’oiseau, ces trois bourgs, la Cité, l’Université, la Ville, présentaient chacun à l’œil un tricot inextricable de rues bizarrement brouillées. Cependant, au premier aspect, on reconnaissait que ces trois fragments de cité formaient un seul corps. On voyait tout de suite deux longues rues j)arallèlcs sans rupture, sans perturbation, presque en ligne droite, qui traversaient à la fois les trois villes d’un bout à l’autre, du midi au nord, perpendiculairement à la Seine, les liaient, les mêlaient, infusaient, versaient, transvasaient sans relâche le peuple de l’une dans les murs de l’autre, et des trois n’en faisaient qu’une. La première de ces deux rues allait de la Porte Saint-Jacf[ues à la Porto Saint-Martin ; elle s’appelait rue Sainl-Jac(|ues dans l’Université, me de la Juiverie dans la Cité, rue Saint-.Martin dans la Ville; elle passait l’eau deux fois sous le nom de Petit-Pont et de Pont Notre-Dame. La seconde, (jiii s’appelait rue de la Harpe sur la rive gauche, rue de la Barillerie dans Pile, rue Saint- Denis sur la rive droite. Pont Saint-Michel sur un bras de la Seine, Pont-au-Change sur l’autre, allait de la Porte Saint- Michel dans l’Université â la Porte Saint-Denis dans la Ville. Du reste, sous tant de noms divers, ce n’étaient toujours que deux rues, mais les deux rues mères, les deux rues génératrices, les deux artères de Paris. Toutes les autres veines de la triple ville venaient y puiser où s’y dégorger.

Indépendamment de ces deux rues principales, diamé-

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traies, ])erçant l'aris de pari en ^>art dans sa largeur, communes à la capitale entière, la Ville et l’Université avaient chacune leur grande rue particulière, ipii courait dans le sens de leur longueur, parallèlement h la Seine, et en passant coupait à angle droit les deux rues artérielles. Ainsi dans la Ville on descendait en droite ligne de la Porte Saint- Antoine à la Porte Saint-Honoré; dans l’Université, de la Porte Saint-Victor à la Porte Saint-Germain. Ces deux grandes voies, croisées avec les deux premières, forrriaient le canevas sur lequel rc|M)sait, nom- H serré eu tous sens, le réseau ilédaléen des rues de Paris. Dans le dessin inintelligible de ce réseau on distinguait en outre, en examinant avec attention, comme deux gerbes élargies l’iiiie dans l’Université, l’autre dans la Ville, deux trousseaux de grosses rues qui allaient s'épanouissant des ponts aux portes.

Quelque chose de ce plan géométral subsiste, encore auiourd'hui.

Maintenant, sous quel aspect cet ensemble se présentait-il vu du haut des tours de Notre-Dame, en 1482? (Vest ce que nous allons tâcher de dire.

Pour le spectateur qui arrivait essoufflé sur ce faîte, c’était d’abord un éblouissement de toits, de cheminées, de rues, de ponts, de places, de flèches, de clochers. Tout vous prenait aux yeux à la fois, le pignon taillé, la toiture aiguë, la tourelle sus[)e.ndue aux angles des murs, la pyramide de pierre du onzième siècle, l’obélisque d’ardoise du quinzième, la tour ronde et nue du donjon, la tour carrée et brodée de l’église, 1(! grand, le petit, le massif, l’aérien. Le regard se perdait longtemps à toute profondeur dans ce labyrinthe, où d n’y avait rien qui n’cùt son originalité, sa raison, sou génie, sa beauté, rien (pii ne vînt de l’art, di'puis la moindre maison à devanture peinte et sculpUie, à charpente extérieure, à porte surbaissée, à (Hages en surplomb, jusqu'au royal Louvre, qui avait alors une colonnade de tours. Jfais voici les principales niasses qu’on distinguait lorsque l’œil commençait à se faire à ce tumulte d’édifices.

D’abord la Uité. L’île de la Cité, comme dit Sauvai, qui à travers son fatras a (piel(|uefois de ces bonnes fortunes de style, nie de la Cité est faite comme un yrand navire enfoncé dans la vase et échoué au fil de l'eau vers le milieu de la Seine. Nous venons d’expliquer qu’au quinzième siècle ce navire était amarré aux deux rives du fleuve

m i\’f)TRE-l)AME ItE PARIS.

|)ar finij pouls. Celle forme île vaisseau avail aussi frappé les scribes héraldi(pies ; car c’est de là, cl non du siège des normands, (pu! vient, selon Favvn et Pasquier, le navire (|ui blasoniU! le vieil écusson de Pans. Pour qui sait le décliilTnu’, le blason est une algèbre, le blason est une langue. L'iiisloire entière de la seconde inoilié du moyen-àge est écrite dans le blason, comme l’histoire de la première moitié dans le symbolisme des églises romanes. (]c sont les biéroglypbes de la féodalilé après ceu.v de la lliéocralie.

La Cité doue s’ollrail d’abord auv yeux avw sa (loupe au levant et sa |)roue au coucbaut. Tourné vers la proue, on avait devant soi un innombrable troupeau de vieux toits sur lesquels s'arrondissait largement le chevet plombé de la Sainte-Chapelle, pareil à une crou|ie d’éléphant chargée de sa tour. Seulement, ici, cette tour était la flèche la plus hardie, la plus ouvrée, la plus menuisée, la plus déchitjuetée (jui ait jamais laisse voir le ciel à Iravtsrs son cône de dentelle. Devant .Notre-Danu', au plus près, trois rues se dégorgeaient dans le parvis, belle place à vieilles maisons. Sur le côte sud de cette place se penchait la façade ridée et rechignée de l’Hôtel-Dieu t“l son toit (lui semble couvert de. pustules et de verrues. Puis, à droite, à gauche, à l’orient, à l’occident, dans cette enceinte si étroite pourtant de la Cité se dressaient les clochers de ses vingt-une églises, de toute date, de toute forme, de toute grandeur, depuis la basse et vermoulue campanule romane de Sainl-Denys-du-Pas, carcer Glaucini, jus(pi’aux lines aiguilles de Sainl-Pierrc-aux-Bœufs et de Saint-Landry. Derrière jS’oIre-Damc se déroulaient, au nord, le cloître avec ses galeries gothiques; au sud, le palais demi-roman de l’évèque; au levant, la pointe déserte du Terrain. Dans cet eutassemeut de maisons l’œil distinguait encore, à ces hautes mitres de pierre percées à jour qui couroimaient alors sur le toit même les fenêtres les plus élevées des palais, l’Hôtel donné par la ville, sous Charles VI, à Juvénal des Ursins; un peu plus loin, les hara<pies goudronnées du Marché-Palus; ailleurs encon' l’abside neuve de Saint-Germain-lt‘-Vieux, rallongée en I 4o8 avec un Imut de la rue aux Febves; et puis, parpl.aces, un carrefour encombré de peuple, un pilori dressé à uii coin de rue, un beau morceau de |)avé de Philippc-.Vugiiste, maguifi(|ue dallage rayé ])ar les pieds des chevaux au milieu de la voie et si mal renqdacé au seizième siècle par le misérable cailloutage dit

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