‹ Œuvres de Victor Hugo NotreDame de Paris 1482Chapitre 32 sur 114 · PARIS A VOI. D’OISEAU · texte numérisé non relu

PARIS A VOI. D’OISEAU

dialeniciit à côlt! dii p.irc des Toiiriiellcs, entre la rue Saint- Antoine et la vieille rue dn Temple, il y avait Sainte- Catherine avee son immense culture, (jiii n’était hornée que par la'mnr.aille de Paris. Kntre la vieille et la nouvelle me du Teni|)le, il y avait le Temple, sinistre faisceau de tours, haut, dehout et isolé au milieu d'un vaste enclos crénelé. Kulre la rue Neiive-du-Teuqde et la rue Saint-Martin, c’était l’ahhaye de Saint-Martin, au milieu de ses jardins, superhe église fortifiée, dont la ceinture de tours, dont la tiare de ci<)chers, no le cédaient eu force et en splendeur qu’à Saiut- (iermain-des-I‘rés. Kulre les deux rues Saint-Martin et Saint- Denis se dévelo|)pait l’enclos de la Trinité. Eiiliu, entre la rue Saint-Denis et la rue Moutorgueil, les Filles-Dieu. A côté, ou distinguait les toits jiourris et l’enceinte dépavée de la Cour des Miracles. C’était le seul anneau profane ipii se mêlât à celte dévoie chaîne de couvents.

Kniin, le fjualricme comiiarlimeni (|ui se dessinait de luimême dans 1 agglomération des toits de la rive droite, et (pii occupait l’angle occidental de la clôture et h; hord de l'eau eu aval, c’élail un nouveau nœud de palais et d'hôtels serrés aux pieds du Louvre. Le vieux Louvre de I'hilip[ie-.Vugusle, cet édifice démesuré dont la grosse tour ralliait vingt-trois maitn'sses tours autour d'elle, sans coui|)ler les tourelles, semhlait de loin enchâssé dans les comhles golhiipies de l'hôtel d’Aleii(;on et du Delit-Doiirhou. Cette hydre de tours, gardienne géante de Paris, avec scs viugt-ipiaire têtes toujours dres.s(‘es, avm ses croupes monstrueuses, plomhées ou écaillées d'ardoi.ses, et toutes ruisselantes de reflets métalliipies, terminait d’une maiii(’>re surprenante la couligiiralioii de la Ville au couchant.

.Vinsi, un immense pâté, ce que les nomaiiis aiqiclaicnt insitia, de maisons bourgeoises, llaiHpié à droite et à gauche de deux blocs de palais couronnés l un par le Louvre, l’aiilre par les Tournelles, bordé au nord d’une longiu* ceint lire d’ahhayes et d’enclos cultivés, le tout amalgamé et fondu au regard; sur ces mille édifices, dont les toits de tuiles et d’ardoisi's dc-coupaicut les uns sur les autres tant de chaînes bizarres, les clochers tatoués, gaufrés et guillochés des qiiaraute-cjuatre églises de la rive droite; des myriades de rues au travers; pour limite d’un côté une clôture de hautes murailles à tours carrées (celle de l’Université était à tours rondes); de l’autre, la Seine coupée de ponts et

m NOTKE-ltAMK llE PAUIS.

cliarriaiit force l)atciuix : voilà la Ville au (|uiiizH‘me siècle.

Au delà des uuiraillos, quelques faubourgs se pressaient aux portes, mais moins nombreux et pins épars que ceux de rUniversité. C’étaient, derrière la Bastille, vingt masures pelotonnées autour des curieuses sculptures de la Croix- Faubin et des arcs-boutants de l’abbaye Saint-Antoine des Champs; puis l’opincourt, perdu dans les blés; puis la (iourtille, joyeux village de cabarets ; le bourg Saint-Laurent avec son église dont le clocber de loin semblait s’ajouter aux tours pointues de la IVirte Saint-Martin ; le faubourg Saint- Denis avec le vaste enclos de Saint-Ladre ; hors de la Porte Montmartre, la Grange-Batelière ceinte de murailles blanches ; derrière elle, avec ses pentes de craie, Montmartre qui avait alors presque autant d’églises (|ue de moulins, et qui n’a gardé ipie les moulins, car la smiiété ne demande plus maintenant que le pain du corps. Knfin, au delà du Louvre on voyait s’allonger dans les prés le faubourg Saint-Honoré, déjà fort considérable alors, et verdoyer la Petite-Bretagne, et se dérouler le Marché-aux-I’ourceaux, au centre diupiel s’arrondissait l’horrible fourneau à bouillir les fauxmonnayeurs. Fntre la Courtille et Saint-Laurent votre œil avait déjà remarqué au couronnement d’une hauteur accroupie sur des plaines désertes une espèce d’édifice cpii ressemblait de loin à une colonnade en ruine debout sur un soubassement déchaussé. Ce n’était ni un Partbénon, ni un temple de Jupiter Olympien. C’était .Montfaucon.

Maintenant, .si le dénombrement de tant d’édifices, quelipie sommaire ipie nous l’ayons voulu faire, n’a pas pulvéri.sé, à mesure que nous la construisions, dans l’esprit du lecteur, l’image générale du vieux Paris, nous la résumerons en quelques mots. Au centre, l’île de ta Cité, ressemblant par sa forme à une énorme tortue et faisant .sortir ses ponts écaillés de tuiles comme des pattes, de dessous sa grise carapace de toits. A gauche, le trapèze monolithe, ferme, dense, serré, hérissé, de l’Université. A droite, le vaste demi-cercle de la Ville beaucoup plus mêlé de jardins et de monuments. Les trois blocs. Cité, Université, Ville, marbrés de. rues sans nombre. Tout au travers, la Seine, la « nourricière Seine », comme le dit le père Du Breul, obstruée d’îles, de ponts et de bateaux, tout autour, une plaine immense, rapiécée de mille sortes de cultures, semée de beaux villages ; à gauche, Issy, Vanves,

l'MtlS A Ydl. IfOISEAU.

Yaugirard, Montrouge, (ientilly avec sa tour ronde et sa tour carrée, etc. ; à droite, vingt autres depuis Conllans jusqu’à laVille-l’Evècjue. A l’horizon, un ourlet de collines disposées en cercle comme le rebord du bassin. Etdin, au loin, à l’orient, Yincennes et ses sept tours quadrangulaires ; au sud, Bieètre et ses tourelles pointues; au septentrion, Saint- Denis et son aiguille; à l’oceident, Saint-Cloud et son donjon. Yoilà le Paris que voyaient du haut des tours de Notre- Dame les corbeaux qui vivaient en l i82.

C’est pourtant de cette ville (|ue Yoltaire a dit t\\i'amnl Louin XIV elle ne possédait que. quatre beaux monuments : le dôme de la Sorbonne, le Yal-de-Cràee, le Louvre moderne, et je ne sais plus le quatrième, le Luxembourg peut-être. Heureusement Yoltaire n’en a pas moins fait Candide, et n’en est pas moins de tous les hommes qui se sont succédé dans la longue série de l’humanité celui ([ui a le mieux eu le rire diabolique. Cela prouve d’ailleurs (ju’on j)eut être un beau génie et ne rien comprendre à un art dont on n’est pas. Molière ne eroyait-il pas faire beaucoiq) d’bomu'ur à Hapliaël et à Michel-Ange en les appelant ees Mignards de leur âge?

Revenons à Paris et au quinzième siècle.

Ce n’était pas alors seulement une belle ville; c’était une ville homogène, un produit architectural et historique d\i moyen âge, une chronique de pierre. C’était une cité lormée de deux couches seulement, la couche romane et la couche gothique, car la couche romaine avait disparu depuis longtemps, excepté aux Thermes de Julien où elle perçait encore la croûte épaisse du moyen Age. Quant à la couche celtique, on n’en trouvait même plus d’échantillons en creusant des puits.

Cinquante ans plus tard, lorsque la renaissance vint mêler à cette unité si sévère et pourtant si variée le luxe (d)louissant de ses fantaisies et Je ses systèmes, ses débauches de pleins cintres romains, de colonnes grec(|ues et de surbaissements gothi<pies, sa sculpture si tendre et si idéale, son goût particulier d’arabesques et d’acanthes, son paganisme architectural contemporain de Luther, Paris fut peut-être plus beau encore, (|uoi(|ue moins harmonieux à l’œil et à la pensée. Mais ce splendide moment dura peu. La renaissance ne fut pas impartiale; elle ne se contenta pas d’édilier, elle voulut jeter bas. 11 est vrai qu’elle avait besoin de |)lac('. Aussi le Paris gothique ne fut-il complet qu’une minute. On

NOTRE-DAME DE PARIS

-l'iO

achovail à nc'inc Sainl-Jac(|ucs-clc-la-Bouclioric qu’on commençait la aémolilion du vieux Louvre.

Depuis, la jurande ville a été se déforinanl de jour eu jour. Le Paris golhi(|ue sous lequel s’elTaçait le Paris roman, s'est eiïacé à son tour. Mais peut-ou dire quel Paris l’a remplactî’?

Il y a le Paris de Catherine de Medieis, aux Tuileries('), le Paris de Henri II, à l’Hôtel de Ville, deux édifices encore d’un grand gnùl; le Paris de Henri IV, à la place Royale : façades de liri(|ues à coins de pierre et à toits d’ardoise, des maisons tricolores; le Paris de Louis XIII, au Val-de- (iràce : une architecture écrasée et trapue, des voûtes en anses de panier, je ne sais cpioi de ventru dans la colonne et de bossu dans le dôme; le Paris de Louis XIV, aux Invalides : grand, riche, doré et froid; le Paris de Louis XV, à Saint-Sulpice : des volutes, des nœuds de rubans, des nuages, des vermicelles et des chicorées, le tout en pierre; le Paris de Louis XVI, au Panthéon : Saint-Pierre de Rome mal copié (l’édifice s’est tassé gauchement, ce ipii n’en a | as raccommodé les lignes) ; le Paris de la République, à l'Ecole de médecine : un pauvre goût grec et romain qui ressemble au Colisée ou au Parlbénon «mime la constitution de l’an iii aux lois de Minos, on l’appelle en architecture le goût mesHidor; h‘ Paris de Napoléon, à la place Vendôme : celuilà est sublime, une colonne de bronze faite avec des canons; le Paris de la restauration, à la Bourse : une colonnade fort blanche supportant une frise fort lisse, le tout est carré et a coûté vingt millions.

A chacun de ces monuments caracléristiipies se rattache par une similitude de goût, de façon et d'attitude, une certaine quantité de maisons éparses dans divers quartiers et

1. Nous avons vu avec une, iluiiieur d’indipaialion qu’on son-

peait à aprandir, à rcl'ondro, à remanier, c’esl-à-dire à détruire cet adniirniilc palais. Le.s arrhiteetes de nos jours ont la main trop lourde pour louelicr à res délicates œuvres de la renaissance. Nous espérons toujours ipi’ils UC l’oseront pas. D'ailleurs, cette démolition des Tuileries maintenant ne serait pas seulement une voie de l'ait lirulale dont roupirail un vandale ivre, ce serait un acte de trahison. Los Tuileries ne sont plus simplement un chef-d’œuvre de l'art du seizième siècle, c’est une pape de l’hisloire du dix-neuvième siècle. Ce palais n’est plus an roi, mais au peuple. Laissoiis-le tel qu’il est. Notre révolution l’a marqué deux fois au front. Sur l’une de ses deux façades, il a les boulets du 10 août; sur l’antre, les boulets du 29 juillet. 11 est saint.

Paris, 7 avril 1831.

{Sole de la cinquième édition.)

l'.UUS A VOI, D OISEAU.

i|in‘ I’omI (lu coniiaissour dislin"uo et dalo aist'nu'iil . (Juand ou sait voir, ou retrouve l’esprit d'uu siècle cl la pliysioiiomie-d'uii roi jusque dans un itiarlcau de |)orte.

Le l’aris actuel ii’a doue aucune |ihysionoiuie géiuTale. (l'est une collection d’écliaiitillons de plusieurs siirles, et les |tliis Leauv ont disparu. La capitale lie s’accroil (pi’eii maisons, et quelles maisons! Du train dont va Paris, il se rtuiouvellera tous les cimpiante ans. .\ussi la signification liisloriipie de .son arcliilecture s'elïace-1-elle Ions les jours. Les monumeuts y devieuneul de plus en plus rares, et il semble cpi'on les voie s'engloutir peu à |)eu, noyés dans les maisons. Nos pères avaient un l’aris d(‘ jiierre; nos fils auront un Paris de plàlr(‘.

(Jnanl aux monuments modernes du Paris muif, nous nous dispenserons volontiers d'en parler. Ce n’est pas (|ue nous ne les admirions comme il convient. I,a Sainte-Cene- \iève de .M. Soufllol est certainement le plus beau gâteau de Savoie ipi’ou ail jamais fait eu pierre. Le. palais de la Lt'gion (l’bonueur est aussi un morceau de |)àtisserie fort distingué. Le dôme de la Halb* au blé est une ca.sipietle de jockey anglais sur nue grande échelle. Les tours Saint- Sulpice sont deux grosses clarinettes, et c'est nue forme comme une autre; le télégrajibe torlu et grima(;aul fait un aimable accident sur leur toiture. Saint-Uocb a un portail (|ui n'est comparable pour la magnificence (|u’à Sainf-Tnomas d'Aipiin. 11 a aussi un calvaire en ronde-bosse dans une cave et un soleil de bois doré. Ce sont là des choses tout à fait merveilleuses. La lanterne du labyrinthe du Jardin des Plantes est aussi fort ingénieuse, (juaut au palais de la bourse, (jui est gri'c par sa colonnade, romain par le plein cintre de ses portes et fenêtres, de la renaissance par sa grande voûte surbaissio, c’est indubitablement un monument très correct et très pur. La preuve, c’est qu'il est couronné d’un attique comme on n’en voyait pas à Atbi nés, belle ligne droite, gracieusement coupée (;à et là par des tuyaux de [loèle. .Ajoutons que, s’il est de règle cpie l'arcbileeluri' d'un édifice soit adaptée à sa destiiialiou de telle faiain ipic cette, destination se dénonce d'elle-inême au seul aspect de l’édifice, on ne saurait trop s'émerveiller d’un monument qui peut être iudilîénuumeut un palais de roi, une chambre des communes, un Ixitel de ville, un collège, un manège, une académie, un entre|Hjl, nn tribunal, un

SOrrtF.-l»AMK ItK l'AUlS.

musée, une easeriic, un sépulcre, uii temple, mi théâtre. En attendant, c’est une ltour.se. ün monument doit en outre être approprié au climat. Celui-ci est évidemment construit ex|)rès pour notre ciel froid et pluvieux. Il a un toit presque plat comme ('u Orient, ce (pii fait ipic l'hiver, (piano il neige, on balaye le toit, et il est certain (pi’un toit est fait pour être balayé. Quant à cette destination dont nous parlions tout à l’heure, il la remplit à merveille; il est Bourse en France, comme il eût été temple en Cria-e. Il est vrai que l’architecte a eu assez de peine à cacher h* cadran de l’horloge qui eût détruit la pureté des belles ligiii's d(‘ la fa(;ade: mais en revanche on a cette colonnade (pii cinuile autour du monument. et sous laquelle, dans les grands jours de soleunitireligieuse, peut se développer majestueusement la théorie des agents de change et des courtiers de commerce.

Ce sont là sans aucun doute de tn's superbes monuments. Joignons-v força; belles riu'S, amusantes et variées comme la rue de Hivoli, et je ne désespère jias (pie Paris vu à vol de ballon ne priâseiite un jour aux yeux cette richesse de ligues, cette opulence de détails, cette diversité d'aspects, ce je ne sais (pioi de graiidiosi; dans le siiujde et d’inattendu dans le beau (pii caractérise iiu damier.

Toutefois, si admirable que vous semble le Paris d'à présent, refaites le Paris du (piinzième sii’cle, reconstruisezle dans votre |iens(â*, regardez le jour à travers cette haie surprenante d’aiguilles, de tours et dt* clo( h(>rs, répandez au milieu de rimmense ville, déchiriez à la pointe des îles, jilissi^z aux archi's des ponts la Seine avec ses larges flaques vertes et jaunes, plus changeante ((u’iine rolx' de serpent, détachez nelti'ineiit sur un horizon d’azur le profil gothiipie de ce vieux Paris, faites-eii flotter le contour dans une brume d’hiver ipii s’accroche à ses nombreuses cheminées ; noyez-le dans une nuit profonde, et regardez le j(Ui bizarre des lihièbres et d(*s lumières dans ce .sombre labyrinthe d’édifices ; jetez-y un rayon de lune qui le dessine vaguement, et fasse sortir du brouillard les grandes tètes des tours; ou nqirenez celte noire silhouette, ravivez d’ombre les mille angles aigus des Ib' ches et des pignons, et faites-la saillir, phts deiiteh'C qu’une mài'hoire de requin, sur le ciel de cuivre du couchant. — Et puis, comjiarez.

, Et si vous voulez ri’cevoir (le la vieille ville une impression que la moderne ne saurait plus vous donner, montez.

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