LIVRE CIAQLIÈME
AllliAS BEATI MABTIM
La reiiymniée de doni Claude s’était étendue au loin. Kilo lui valut, à peu près vers l'époque où il refusa de voir madame de lleaujeu, une visite dont il garda longtemps le souvenir.
C’était un soir. 11 venait de se retirer après l’oflice dans sa cellule canonicalc du cloître Notre-Dame. Celle-ci, hormis peut-être (juelques fioles de verre reléguées dans un coin, et |)leines d’une poudre assez équivoque qui ressemblait fort à de la poudre de projection, n’offrait rien d’étrange ni de mystérieux. 11 y avait bien çà et là (juebjues inscriptions sur le mur, mais c étaient de |)ures sentences de science ou de piété extraites des bons auteurs. L’archidiacre venait de s’asseoir à la clarté d’un trois-bec de cuivre devant un vaste babut chargé de manuscrits. Il avait appuyé son coude sur le livre tout grand ouvert d’Honorius d’Autiin, De prædealinalione et libéra arbitrio, et il feuilletait avec une réflexion profonde un in-folio imprimé qu’il venait d’apporter, le seul produit de la presse tjue renfermât sa cellule. Au milieu de sa rêverie, on frappa à sa porte. — Qui est là’? cria le savant du ton gracieux d’un dogue affamé (ju’on dérange de son os. Une voix répondit du dehors. — Votre ami, Jaccjues Coictier. — 11 alla ouvrir.
C’était en effet le médecin du roi ; un personnage, d'une cin(|uantaine d’années dont la physionomie dure n’était corrigée que par un regard rusé. Un autre homme l’accompagnait. Tous deux portaient une longue robe couleur ardoise fourrée de petit-gris, ceinturonnée et fermée, avec le bonnet de même étoffe et de même couleur. Leurs mains disparais-
NOTRE-DAME DE PARIS
saient sous leurs manches, leurs pieds sous leurs robes, leurs yeux sous leurs bonnets.
— Dieu me soit en aide, messires ! dit l’archidiacre eu les introduisant, je ne m’attendais pas à si honorable visite à pareille heure. Et tout en parlant de cette Façon courtoise, il promenait du médecin à son compagnon un regard inquiet et scrutateur.
— 11 n’est jamais trop lard pour venir visiter un savant aussi considérable que dom Claude Frollo de Tirechappe, répondit le docteur Coictier, dont l’accent franc-comtois faisait traîner toutes ses phrases avec la majesté d’une robe à (jiieue.
.Vlors commença entre le médecin et l’archidiacre un de ces |irologucs congratulateurs ijui précédaient à cette époque, selon l’usage, toute conversation entre savants et qui ne les empêchaient pas de se détester le plus cordialement du monde. .\u reste, il en est encore de même aujourd’hui, toute bouche de savant ipii complimente un autre savant est nu vase de fiel emmiellé.
hes félicitations de Claude Frollo à Jaajues Coictier avaient trait surtout aux nombreux avantages temporels que le digne médecin avait su extraire, dans le cours de sa carrière si enviée, de chaque maladie du roi, opération d’une alchimie meilleure et plus certaine ([ue la poursuite de la pierre philosophale.
— En vérité ! monsienr le dm'teur Coictier, j’ai eu grande joie d’apprendre l’évêché de votre neveu, mon révérend seigneur Pierre Versé. Ji’est-il pas évêque d’Amiens?
— Oui, monsieur l’archiaiacrc ; c’est une grâce et miséricorde de Dieu.
— Savez-vous que vous aviez bien grande mine, le jour de Noël, à la tête de votre compagnie de la chambre des (Comptes, monsieur le président ?
— Vice-président, uom Claude. Hélas ! rien de plus.
— Où en est votre sujierhe maison de la rue Samt-Andréde.s-Arcs? C’est un Louvre. J’aime fort l’abricotier qui est sculpté sur la porte avec ce jeu de mots qui est plaisant : A l’abiu-cotier.
— Hélas ! maître Claude, toute œlte maçonnerie me coûte gros. A mesure que la maison s’édilie, je me ruine.
— Ho ! n’avez-vous pas vos revenus de la Geôle et du bailliage du Palais, et la rente de toutes les maisons, étaux.
ABBAS BEATl MABTrNI.
loges, échoppes delà Clôture? c’est traire une belle mamelle.
— Ma cnàlellenie de 1‘oissy ne m’a rien rapporté celle année.
— Mais vos péages de Triel, de Saint-James, de Saint- (icrmain-en-Laye, sont toujours bons.
— Six-vingt livres, pas même parisis.
— Vous ave/ voire office de conseillt>r du roi. C'est fixe cela.
— Oui, confrère Claude, mais cette maudite seigneurie de Poligny, dont on fait bruit, ne me vaut pas soixante écns d’or, bon an mal an.
Il y avait dans les compliments (pie dom Claude adressait à Jacipies Coictier cet accent sardoni([ue, aigre et sourdement railleur, ce sourire triste et cruel d’un bomme suj)(>rieur et malheureux (pii joue un moment par distraction avec l'(‘paisse prospérité d’un hoiiime vulgaire. L’autre ne s’en apercevait pas.
— Sur mon âme, dit enfin Claude en lui serrant la main, je suis aise de vous voir en si grande santé.
— .Merci, maître Claude.
— ,\ propos, s’(Vria dom Claude, coinnieut va voire roval malade ?
— Il ne paie pas assez son médieiii, n'pondit le docteur en jetant un regard de coté à son compagnon.
— Vous trouvez, compère Coictier’.' dit le compagnon.
Cette parole, prononcée du ton de la surprise et du
reproche, ramena sur ce personnage inconnu l’attention de l’arcbidiacrc qui, à vrai dire, ne s’en était pas complètement détournée un seul moment depuis que cet étranger avait franchi le seuil de la cellule. 11 avait même fallu les mille raisons qu’il avait de imâiager le docteur Jacques Coictier, le tout-puissant méd(’cin du roi Louis XI, pour qu’il le reçut ainsi accompagné. Aussi sa mine n’cnt-elle rien de bien cordial quand Jacques Coictier lui dit :
— A propos, dom Claude, je vous ami-iie un confrère qui vous a voulu voir sur votre renommée.
— Monsieur est de la science ? demanda l’archidiacre en fixant sur le compagnon de Coictier son œil pénétrant. Il ne trouva pas sous les sourcils de riiiconnu un regard moins perçant et moins défiant que le sien.
C’était, autant que la faible clarté de la lampe permettait d’en juger, un vieillard d’environ soixante ans et de moyenne
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raille, qui paraissait assez malade et. casse. Son profil, quoique d'une ligue très bourgeoise, avait quelque chose de puissant et de sévère, sa prunelle étincelait sous une arcade sourcilière très profonde comme une lumière au fond d’un antre; et sous le bonnet rabattu qui lui tombait sur le'nez on sentait tourner les larges plans d’un front de génie.
Il se chargea de répondre lui-même à la (pieslion de l’archidiacre.
— Pi('vérend maître, dit-il d’uu(> voix grave, votre renom est venu jusqu’à moi, et j’ai voulu vous consulter. Je ne suis (pi’un iiauvre gentilhomme de province qui ôte ses souliers avant d’entrer chez les savants. Il faut que vous sachiez mon nom. Je m’a|)pelle le compère Tourangeau.
Singulier nom pour un gentilhomme ! pensa l’archidiacre. Cependant il se sentait devant quelque chose de fort et de sérieux. Cinstinct de sa haute intelligence lui en faisait deviner une non moins haute sotis le bonnet fourré du compère Tourangeau ; et en considérant celte grave figure, le rictus ironique que la jirésence de Jacques Coictier avait fait éclore sur son visage morose s’évanouit peu à peu comme le créiniscule à un horizon de nuit. 11 s’était rassis morne et silencieux sur son grand fauteuil, son coude avait rejiris sa ])lace accoutumée sur la table, et son front sur sa main. .\près i|uelques moments de méditation, il lit signe aux deux visiteurs de s’asseoir, et adri'ssa la parole au compère Tourangeau.
— Vous venez me consulter, maître, et sur quelle science ?
^ llévérend, répondit le compère Tourangeau, je suis malade, très malade. On vous dit grand Esculape, et je suis venu vous demander un conseil de médecine.
— Mi'dec.ine! dit l’arcbidiacre en hochant la tète. Il sembla se recueillir un instant cl reprit : — Compère Tourangeau, puisque c’est votre nom, tournez la tète. Vous trouverez ma réponse toute écrite sur le mur.
Le compère Tourangeau obéit, et lut au-dessus de sa tète celle 'inscription gravée sur la muraille : — La mrdecine est fille des songes. — J.vmbi.iqce.
Ce|)endant lé docteur Jacques Coictier avait entendu la question de son compagnon avec un dépit que la ré|X)nse de dom Claude avait redoublé. 11 se pencha à l’oreille du compère Tourangeau et lui dit, assez bas pour ne pas être
AltHAS ItKATI MARTINI.
ir,p
cnli'iiilii ilo rarcliidiacre : — Je votis avais prévenu (pie c'était un fou. Vous l’avez voulu voir !
— C’est rpi’il se pourrait fort bien qu’il eût raison, ce foK, docteur .Jactpies ! répondit le coni|)cre du meme ton, et avec un sourire amer.
— Coiunie il vous plaira ! répliipia Coiclier sècliemenl. Puis s’adressant :» l’archidiacre : — Vous êtes preste en besogne, dom Claude, et votis n’êles guère plus einpêcb(’ d'FIippocralès qu’un singe d’une noiselle. I,a médecine nu songe ! Je doute que les pharinacopoles et les maîtres mires se tinssent de vous lapider s'ils étaient là. Donc vous niez rinflucnce des |)hiltres sur le sang, des onguents sur la i liair ! Vous niez cette éternelle pharmacie de fleurs et de métaux qu’on a|)pelle le monde, faite exprès |)our cet éternel malade qu’on appelle l’homme !
— Je ne nie, dit froidement dom Claude, ni la pharmacie ni le malade. Je nie le médecin.
— Donc il n’est pas vrai, reprit Coictier avec, chaleur, que la goutte soit une dartre en dedans, qu’on giiérissi' nue plaie d'artillerie par l’application d’une souris rôtie, (pi’im jeune sang conveuahleimuit infusci rende la jeunesse à de vieilles veines; il n'(*st pas vrai cpie deux et deux font rpiatre, et que renq>roslhotouos succède à l’opisthotonos !
l/archidiacn‘ répondit sans s’émouvoir ; — Il y a lertaines cho.ses dont je pense d’une certaine façon.
(ioicticr devint' rouge de colère.
— Là, là, mon hon Coictier, ne nous fâchons |>as, dit le compTC Tourangeau. Monsieur l’archidiacre est notre ami.
Coictier .se calma en grommelant à demi-voix : — ,\près tout, c’est un fou !
— Pasquedieu, maître Claude, reprit le compère Tourangeau après uu silence, vous me gênez fort. J’av.iis deux consultations à requérir de vous, l’une touchant ma sant(', l’autre touchant mon étoile.
— Monsieur, repartit l’archidiacre, si c’est là voire penstà', vous auriez aussi bien fait de ne pas vous essoufller aux degn-s de mon escalier. Je ne crois pas à la nuàlecine. Je ne crois pas à l’astrologie.
— Kn vérité! dit le compère avec surjtri.se.
Coiclier riait d’uii rire forcé.
— Vous voyez bien qu’il est fou, dit-il tout bas au compère Tourangeau. Il ne croit pas à l’astrologie!
XüTRK-DAME DE PARIS.
— I,c moyen d’imaginer, poursuivit dnm Claude, f|iie chaque rayon d’c-toile est un lil qui tient à la tète d im homme !
— Et à (|uoi croyez-\ous donc? s’écria le compère Tourangeau.
L’archidiacre resla un moiueiit indécis, puis il laissa échapper un somhre sourire qui semhlail démentir sa réponse : — Credo in Dnim.
— Dominum ywslruin, ajouta le compen^ Tourangeau avec un signe de croix.
— .4mm, dit Coictier.
— Hévérend maître, reprit le conq)cre, je suis charmé dan.s ràmc de vous voir en si bonne religion. Mais, grand savant (jue vous êtes, l’cles-vous donc à ce point de ne plus croire à la s(âencc‘l
— Non, dit l’archidiacre (ui .saisissant le bras du conqM rc Tourangeau, et un éclair d’enthousiasme se ralluma dans sa terne prunelle, non, je ne nie pas la science. Je n’ai pas ranqx' si longtemps à plat ventre et les ongles dans la terre à travers les innonihraliKs emhranehemmils de la caverne sans apercevoir, an loin devant moi, au boni d<; l’obscure galerie, une lumière, une llamme, quehjue chose, le rellet sans doute de l’(d)louissanl laboratoire central où les patients et les sages ont surpris Dieu.
— K4 enfin, interrompit le Tourangeau, ipielle chose tenez-vous vraie et certaine’.'
— L’alchimie.
Coictier se récria : — Pardieu, dom Claude, l’alchimie a sa raison sans doute, mais pourquoi blasphémer la médecine et l’astrologie?
— Néant, votre science de l’homme! m-ant, votre science du ciel! dit l’archidiacre avec empire.
— C’est mener grand train Ejiidaurus et la Chaldée, n'pliipia le. médecin en ricanant.
— Ecoutez, messire Jacques. Ceci est dit de bonne foi. Je ne suis pas médecin du roi, et sa majesté ne m’a pas donné le jardin Dédains pour y observer les constellations. — Ne vous fâchez pas et (Vonlez-moi. — Quelle vérité avezvous tirée, je ne dis pas de la médecine, qui est chose par trop folle, mais de l’astrologie? Citez-rnoi les vertus du houstrophédon vertical, les trouvailles du nombre ziruph et celles du nombre zephirod.
AIttlAS ÜEATI MAUTINI.
Ifil
— Nicrez-vmis, dit Cnirlier, la force sympathique do la clavicule et (jne la cabalistique eu dérive?
— Erreur, messire Jacques! aucune de vos formules n'aboutit à la réalité'. Tandis que l’alchimie a ses découvertes. Contesterez-vous des n'sullats comme ceux-ci? — La glace enfermée sous terre pendant mille ans se transforme en cristal de roche. - l.e plomb est l’aïeul de tous les métaux. (Car l’or n’est pas un métal, l’or est la lumière.) — Il ne faut au plomb que quatre périodes de deux cents ans chacune pour passer successivement de l’état de plomb à l'état d’arsenic rouge, de l’arsenic rouge à l’étain, de l’étain à Tardent. — Sont-ce là des faits? Mais croire à la clavicule, à la ligne pleine et aux étoiles, c’est aussi ridicule que de croire, avec les habitants du Grand-Cathay, que le loriot se change en taupe et les grains de blé en poissons (lu genre cyprin !
— J’ai étudié l’hermétique, s’écria Coictier, et j’affirme
Le fougueux archidiacre ne le laissa pas achever. — Et moi j’ai étudié la médecine, l’astrologie et l’hermétique. Ici seulement est la vérité (en parlant ainsi il avait pris sur le bahut une fiole pleine de cette poudre dont nous avons parlé plus haut), ici seulement est la lumière! Hippocratès, c’est un rêve, Urania, c’est un rêve. Hermès, c’est une pen.sée.L’or, c’est le soleil, faire de l’or, c’est être Dieu. Voilà l’unique science. J’ai sondé la m(Hlecine et l’astrologie, vous dis-je! Néant, néant. Le corps humain, ténèbres ; les astres, ténèbres !
Et il retomba sur son fauteuil dans une attitude puissante et inspir(>e. Le conipi re Tourangeau l’observait en silence. Goictier s’efforcait (le ricaner, haussait imperceptiblement les ('pailles, et n'pélail à voix basse : Un fou!
— Et, dit tout à coup le Tourangeau, le but niirifi(|iie, l’avez-vous touché? avez-vous fait de l’or?
— Si j’en avais fait, n'pondit l’archidiacre en arliciilant lentement ses paroles comme un homme qui réfléchit, le roi de France s’appellerait Claude et non Louis.
Le compère ironça le sourcil.
— Qu’est-ce que je dis là? reprit dom Claude avec un sourire de dédain. Que me ferait le trême de France quand je pourrais rebâtir l’empire d’Orient!
— A la bonne heure ! dit le compère.
— Oh! le pauvre fou! murmura Coictier.
L’archidiacre poursuivit, paraissant ne plus répondre qu’à
ses pensées :
NOTRE-DAME DE PARIS
— Mais non, je rampe encore; je niVrorche la face et les genoux aux cailloux de la voie souterraine. JVntrevois, je ne contemple pas I je ne lis pas, j'epelle !
— Kl quand vous saurez lire, demanda le compère, ferezvous de l'or?
— Qui en doute? dit rarchidiacre.
— Kn ce cas, Noire-Ttame sait (jue j’ai grande néct'ssilé d’argent, et je voudrais bien apprendre à lire dans vos livres, niles-nioi, révérend maître, votre sciencf* est-<'lle |)as ennemie ou dt'plaisante à Notre-Dame?
\ cette question du compère, doni Claude se contenta de réjMmdre avec une tranquille liaulenr ; — De qui stiis-jt; archidiacre?
— Cela est vrai, mon maître. Hh bien! vous plairait-il m’initier? Faites-moi tmeler avec vous.
Claude prit rattituue majestueuse et pontificale d’un Samuel.
— Vieillard, il faut de plus longues années qu'il ne vous en reste pour entreprendre ce voyage à travers les choses mystérienses. Votre tète est bien grise! On ne sort de la caverne qu’avec des cheveux blancs, mais on n'y entre qu’avec des cheveux noirs. La science sait bien tonie seule creuser, flétrir et dessécher les faces humaines; elle n'a pas besoin (jue la vieillesse lui apporte des visages tout ridés. Si *'c|H‘ndant l’envie vous possède de vous mettre en di.scipline à votre âge et de déchiffrer l'alphabet redoutable des .sages, venez à moi, c'est bien, j’essaierai. Je ne vous dirai pas, à vous pauvre vieux, d’aller visiter les chambres sépulcrales des pyramides dont parle l’ancien Hérodotns, ni la tour de briques de Babylone, ni l’immense sanctuaire de marbre blanc du temple indien d’Ëldinga. Je n’ai pas vu plus que vous les maçonneries chaldéennes construites suivant la forme sacrée du Sikra, ni le temple de Salomon qui est détruit, ni les portes de pierre du sépulcre des rois d’Israël qui sont brisées. .Nous nous contenterons des fragments du livre d’Hermès que nous avons ici. Je vous expliquerai la statue de saint Christophe, le symbole du Semeur, et celui «les deux anges qui sont au portail de la Sainte-C.hap'lle, et dont l’im a sa main dans un vase et l’autre dans une nuée....
Ici, .lacques Coictier, que les répliques fougueuses de l’archidiacre avaient désarçonné, se remit en sel|e, et l'inter-
ARUAS REATI MARTINI.
rompit du ton Iriomphanl d’un savant (juj en redresse un antre : — Errax, amice CInudi. Le symbole n’est pas le nombre. Vous prenez Orphens pour Hermès.
— C’est vous qui errez, répliqua eravement l’archidiacre. Dedalus, c’est le soubassement, Orpneus, c'est la muraille, Hermès, c’est l’édifice. C’est le tout. — Vous viendrez quand vous voudrez, poursuivit-il en se tournant vers le Tourangeau, je vous montrerai les parcelles d’or restées au fond (lu creuset de Nicolas Flamel,et vous les comparerez à l’or de (iiiillaume de Paris. Je vous apprendrai les vertus secrètes du mot grec pcrislera. .Mais avant tout, je vous ferai lire rime après l'autre les lettres de marbre de l’alphabet, les pages de granit du livre. Nous irons du portail de rcivèapie iîuillaume et de Saint-Jean-le-Rond à la Sainte-Chapelle, puis à la maison de Nicolas Flamel, rue Marivaiill, à son tombeau, (|ui est aux Saints-Innocents, à ses deux lu'tpitaux rue de Montmorency. Je vous ferai lire îles hiéroglyphes dont sont couverts les quatre gros chenets de fer du portail de l’hôpital Saint-Gervais et de la rue de la Ferronnerie. Nous épellerons encore ensemble les façades de Saint-Côme, de Sainte-Geneviève-des-Ardents, de Saint-Martin, ,de Saint-Jacques-de-la- Hom^herie....
11 y avait d('jà longtemps que le Tourangeau, si intelligent (|ue fût son regaref, paraissait ne plus comprendre dom Claude. H l’interrompit.
— Pasquedieu! (ju’est-ce que c’est donc que vos livres?
— En voici un, dit l’archidiacre.
Et ouvrant la fenêtre de la cellule, il désigna du doigt l'immense église de Notre-Dame, qui, découpant sur un ciel étoilé la silhouette noire de. ses deux tours, de ses côtes de jiierre et de sa croupe monsinieuse, semblait un énorme sphinx à deux tètes assis au milieu de la ville.
L’archidiacre considéra quelque temps en silence le gigantesque édifice, puis étendant avec un soupir sa main droite vers le livre imprimé qui était ouvert sur sa table et sa main gauche vers Notre-Dame, et promenant un triste regard du livre à l’église :
— Hélas! dit-il, ceci tuera cela.
Coictier, qui s’était approché du livre avec empressement, ne put s'empêcher de s (■crier : — Hé mais ! qu’y a-t-il donc de si redoutable en ceci : Glossa ix epistolas I). Paeli. Norimhergæ, Antonius Koburger. 1474. Ce n’est pas nou-
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veau. C’osl un livni <le Pierre Loinhard, I(> Maître des Scatcnce.s. Esl-ce pareci (pi'il est impriaei?
— Vous l'avez dit, n'pondit Claude, (|ui semblait absorbe' daas une profoade aiédilalinn et se tenait debout, appuyant son index reploye sur l’in-folio sorti des presses fameuses de Nuremberg. Puis il ajouta ces paroles mystérieuses : — Hélas! hélas! les petites elio.scs viennent à bout des grandes; une dent triomphe d'une masse. I^e rat du Nil lue le eroeodile, l'espadon tue la haleine, le livre tuera l'édiliee!
Le couvre-feu du cloître sonna au inonient où le docteur Jacques répétait tout has à son com|tagnon son e'tcrnel refrain : // eut fou. — .V <[uoi le com|)agnon répondit cette fois : — Je crois que oui.
C’était l’heure où aucun e'tranger ne pouvait rester dans le cloître. Les deux visiteurs se retirèrent. — Maître, dit le compère Tourangeau, en prenant congé de l’archidiacre, j’aime les savants et les grands esprits, et je vous tiens en estime singulière. Venez demain au palais des Tournelles, et demandez l’abbé de Saint-.Martin de Tours.
L’archidiacre rentra chez lui stupéfait, comprenant enfin . quel personnage c’était que le compÎTO Tourangeau, et se rappelant ce passage du cartulaire de Saint-Martin de Tours : Abbas beati Marlini, scu.icet rex frvxciæ, est canonicus de consuetudine et habet parvani præbendam quam hnbet sanctus Venantius et debet sedere in sede thesaurarii.
0:i affirmait ([ue depuis cette époque l’archidiacre avait de fré(pientes conférences avec Louis XI, quand sa majesté venait à Paris, et que le crédit de dom Claude faisait ombre à Olivier le Daim et à Jacques Coictier, lequel, selon sa manière, en rudoyait fort le roi.
CECI TUERA CELA
Nos lectrices nous pardonneront de nous arrêter un moment pour chercher quelle pouvait être la pensée qui se dérobait sous ces paroles énigmatiques do l’archidiacre : Ceci tuera cela. Le livre tuera l'édipce.
A notre sens, cette pensée avait deux faces. C’était d’abord
CECI TUERA CEU
une pensée de prêtre. C’était l'effroi du sacerdoce devant un agent nonveau, l’impriinerie. C’était l’épouvante et l’éblouis seinent de l’hoinine du sanctuaire devant la presse lumineuse de Gutenberg. C’était la chaire et le manuscrit, la parole parlée et la parole écrite, s’alarmant de la parole imprimée; quelque chose de pareil à la sliipenr d’un passereau qui verrait l’ange Légion ouvrir ses six millions d’ailes. C’était le cri du prophète qui entend déjà bruire et fourmiller l’humanité émancipée, qui voit dans l’avenir l’intelligence saper la foi, l’opinion détrôner la crovance, le monde secouer Home. Pronostic du philosophe qui voit la pensée humaine, volatilisée par la presse, s’évaporer du récipient théocratitiue. Terreur du soldat qui examine le hélier d airain et qui ail : La tour croulera. Cela signifiait qu’une puissance allait succéder à une autre puissance. Cela voulait dire : La presse tuera l’église.
Mais sous cette [leiisée, la première et la plus simple sans doute, il y en avait à notre avis une autre, plus neuve, un corollaire de la première moins facile à apercevoir et plus facile à contester, une vue, tout aussi philosophitme, non plus du prêtre seulement, mais du savant et de l’artiste., C’iTait pressentiment que la pensée humaine en changeant de forme allait changer de mode d’expression, que l’idée capitale de chaque génération ne s’écrirait plus avec la même matière et de la même façon]; que le livre de pierre, si solide et si durable, allait faire place au livre de papier, pins solide et plus durable encore. Sous ce rapport, la vague formule de l’archidiacre avait un second sens; elle signifiait qu’un art allait détrôner un autre art. Elle voulait dire ; L’imprimerie tuera l’architecture.
En effet, depuis l’origine des choses jusqu’au (piinzième siècle de 1ère chrétienne inclusivement, rarchilecture est le grand livre de l’humanité, l’expression principale de riiomme à ses divers états de développement soit comme force, soit comme intelligence.
Quand la mémoire des premières races se sentit surchargée, quand le bagage des souvenirs du genre humain devint si lourd et si confus que la j)arole, nue et volante, ris([ua d'en perdre en chemin, on les transcrivit sur le sol de la façon la plus visible, la plus durable et la plus naturelle à la fois. On scella chaque tradition sous un monument.
Les premiers monuments furent de simples quartiers de
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roche que le fer n avait pas touchés, dit Moïse. L’archilcctiire commença comme toute écriture. Elle fut d'abord alphabet. On plantait une pierre debout, et c’était une lettre, et chaque lettre était un hiéroglyphe, et sur chaque hiéroglyphe reposait un groupe d’idées comme le chapiteau sur la colonne. Ainsi firent les premières races, partout, au même moment, sur la surface du monde entier. On retrouve la pierre levée des celtes dans la Sibérie d’.Vsie, dans les pampas d’Amérique.
Plus tard on lit des mots. On superposa la pierre à la pierre, on ac«mpla ces syllabes de granit, le verbe essaya quelques combinaisons. Le dolmen et le cromlech celtes, le tumulus étrusque, le galgal hébreu, sont des mots. Quelques-uns, le tumulus surtout, sont des noms propres. Quelquefois même, quand on avait beaucoup de pierre et une vaste plage, on écrivait une phrase. L’immense entassement de Karnac est déjà une formule tout entière.
Enfin on fit des livres. Les traditions avaient enfanté des symboles, sous lescjuels elles disparaissaient comme le tronc de l’arbre sous son feuillage; tous ces symboles, auxquels riminanité avait foi, allaient croissant, .se multipliant, se croisant, se compliquant de plus en plus; les premiers monuments ne suffisaient plus à les contenir; ils en étaient débordés de toutes parts; h peine ces monuments exprimaient-ils encore la tradition primitive, comme eux simple, nue et gisante sur le sol. Le symbole avait besoin de s’épanouir dans l’édifice. L’architecture alors se développa avec la pensée hnmaine ; elle devint géante à mille têtes et à mille l)ras, et fixa sous une forme éternelle, visible, palpable, tout ce symlxdismc flottant. Tandis que Di'dale, qui est la force, mesurait, tandis qn’Orphée, qui est rintclligcnce, chantait, le pilier qui est une lettre, l'arcade qui est une syllabe, la pyramide qui est un mot, mis en mouvement à la fois par une loi de géométrie et par une loi de poésie, se groupaient, se condiinaient, s’amalgamaient, descendaient, montaient, se juxtaposaient sur le sol, s’étageaient dans le ciel, ju.squ’à ce qu’ils eussent écrit, sous la dictée de l’idée générale d’une époque, ces livres merveilleux (|ui étaient aussi de merveilleux édifices : la pagode d’Eklinga, le llhamseïon d’Eg\T)te, le temple de Salomon.
L’idée mère, le verbe, n’était pas seulement au fond de tous ces édifices, mais encore dans la forme. Le temple de
ceci' TUERA CEEA.
Salomon, par exemple, "n’était point simplement la reliure du livre saint, il était le livre saint lui-même. Sur chacune de ses enceintes concentriques les prêtres pouvaient lire le verbe traduit et manifesté aux yeux, et ils suivaient ainsi ses transformations de sanctuaire en sanctuaire jucqu’àce qu’ils le saisissent dans son dernier tabernacle sous sa forme la plus concrète qui était encore de l’architecture : l’arche. Ainsi le verbe était enfermé dans l’édifice, mais son image était sur son enveloppe comme la figure humaine sur le cercueil d’une momie.
Et non seulement la forme des édifices mais encore l’emplacement qu’ils se choisissaient révélait la pensée qu’ils représentaient. Selon que le symbole à exprimer était gracieux ou sombre, la Grèce couronnait ses montagnes d’un temple harmonieux à l’œil, l’Inde éventrait les siennes pour y ciseler ces difformes pagodes souterraines portées par de gigantesques rangées d’tHéphants de granit.
Ainsi, durant les six mille premières années du monde, dtîpuis la pagode la jdiis immémoriale de rilindouslan jusqu’à la cathédrale de Cologne, l’architecture a été la grande écriture du genre humain. Et cela est tellement vrai que non seulement tout symbole religieux, mais encore toute pensée humaine a sa page dans ce livre immense et son monument.
Toute civilisation commence par la théocratie et finit par la démocratie. Cette loi de la lilœrté succédant à l’unité est écrite dans l’architecture. Car, insistons sur ce point, il ne faut pas croire que la maçonnerie ne soit puissante qu’à édifier le temple, qu’à exprimer le mythe et le symbolisme sacerdotal, qu’à transcrire en hiéroglyphes sur ses pages de pierre les tables mystérieuses de la loi. S’il en était ainsi, comme il arrive dans toute société humaine un moment où le symbole sacré s’use et s’oblitère sous la libre pensée, où l'homme se dérobe au prêtre, où l’excroissance des philosophies et des systèiiM's ronge la face de la religion, l’architecture ne pourrait reproduire ce nouvel état de l’esprit humain, ses feuillets, chargés au recto, seraient vides au verso, son œuvre serait tronquée, son livre serait inconq)lct. .Mais non.
Prenons pour exemple le moyen-àge, où nous voyons j)lus clair parce (fu’il est plus près de nous. Durant sa première période, tandis que la théocratie organise l’Europe, tandis que le Vatican rjillic et reclasse autour de lui les éléments
d'une Home faite avec la Rome qui gît ecroulee autour du Capitole, taudis que le christianisme s’en va recherchant dans les décombres de la civilisation anterieure tous les étages de la société et rebâtit avec ses ruines un nouvel univers hiérarchique dont le sacerdoce est la clef de voûte, on entend sourdre d’abord dans ce chaos, j)uis on voit |)eii à peu sous le souflle du chrislianisme> sous la main des barbares, surgir des déblais des architectures mortes, grecque et romaine, cette mystérieuse archileclure, romane, sœur des maçonneries théocratiques de l'Kgypte et de l'Inde, emblème inaltérable du catholicisme ])ur, immuable hiérogly[the de l’imité jianale. Toute la pensée d'alors est écrite en elTet dans ce sombre style roman. On y sent partout l’autorité, l’unité, l’impéniîtrable, l’absolu, Crégoire Vil; partout le jirèlre, jamais rhoinme; partout la caste, jamais le peuple. Mais les croi.sades arrivent. C’est un grand mouvement populaire; et tout grand mouvement jiopulaire, quels (ju’en soient la cause et le but, dégage toujours de son dernier précipité l’esprit de liberté. Des nouveautés vont se faire jour. Voici (jirc s’ouvre la période orageuse des Jacqueries, des Dragueries et des Ligues. L’autorité s’ébranle, l’unité se bifurque. La féodalité demande à partager avec la théocratie, en attendant le peuple ipii surviendra inévitablement et qui se fera, comme toujours, la part du lion. Quia nominnr ko. La seigneurie perce donc sous le sacerdoce, la commune sous la seigneurie. La face de l’Europe est changée. Eh bien ! la face de l’architecture est changée aussi. Comme la civilisation, elle a tourné la page, et l’esprit nouveau des temps la trouve prête à écrire sous sa dictée. Elle est revenue des croisades avec l’ogive, comme les nations avec la liberté. Alors, tandis (jue Rome se démembre peu à peu, l’architecture romane meurt. L’hiéroglyphe déserte la cathédrale et s’en va blasonner le donjon pour faire un prestige à la féodalité. La cathédrale elle-même, cet édifice autrefois si dogmatitjuc, envahie désormais par la bourgeoisie, jiar la commune, par la liberté, échappe au prêtre et tombe au pouvoir de l’artiste. L’artiste la bâtit à sa guise, .\dieu le mystère, le mythe, la loi. Voici la fantaisie et le caprice. Pourvu que le prêtre ait sa basilifjue et son autel, il n a rien à dire. Les quatre murs sont à 1 artiste. Le livre architectural n’appartient plus au sacerdoce, à la religion, à Rome; il est à 1 imagination, à la poésie, au peuple. De là les transformations rapides et
CF.CI TUEIIA CELA
iiiiiombrahlos de celle archileeture qui n’a que trois siècles, si frappantes après riiiunohilité stagnante de l’archilecture romane qui en a six ou sept. L’arl cependanl marche à pas de géant. Le génie et l'origmalilé populaires font la besogne (jue faisaient les évêques. (Iliaque race écrit en jtassanl sa ligne sur le livre; elle rature les vieux hiéroglyphes romans sur le frontispice des cathédrales, cl c’est tout au plus si l’on voit encore le dogme perecr eà et là sous le nouveau symbole qu’elle y dépose. La draperie populaire laisse à peine, deviner l’osseinent religieux. Un ne saurait se faire une idée des licences que |)rennenl alors les architectes, même envers l’église, (ie sont des chapiteaux tricotés de moines et de nonnes honteusement accouplés, comme à la salle des Cheminées du Palais de Justice à l'aris. C’est l’aventure de No(! sculptée en toiilea lettrea comme .sous le grand |Mirtail de lîourges. C’est un moine bachique à oreilles d’âne et le verre en main riant au nez de toute une commuuaulé. comme sur le lavabo de l’abhaye de Hoeherville. Il existe à cette époque, pour la pensée écrite en jiierre, un privilège tout à fait comparable à notre liberté actuelle de la presse. C’est la liberté de rarchiteclure.
Cette liberté va très loin. Quelquefois un portail, une façade, une église tout entière présente un sens syniholi(|iie absolument étranger au culte, ou même hostile à l'église. Dès le treizième siècle Guillaume de Paris, ÎSicolas Flamel au quinzième, ont écrit de ces pages séditieuses. Saint-Jacquesdc-la-Boucherie était toute une égli.se d’opjKisition.
La pensée alors n’était libre que do celte façon, aussi ne s’écrivait-elle tout entière que sur ces livres qu’on appelait édifices. Sans cette forme édifice, elle se serait vue hrfder en place j)uhlique par la main du Iwurreau sous la forme manuscrit, si elle avait été assez imprudente [mur s’y risquer La pensée portail d’église eût assisté au supplice de la pensée livre. Aussi n’ayant ([ue cette voie, la maçonnerie, pour se faire jour, elle s’y [irécipitait de toutes parts. De là rimmense quantité de cathédrales qui ont couvert l’Europe, nombre si prodigieux qu’on y croit à peine, même après l’avoir vérifié. Toutes les forces matérielles, toutes les forces intellectuelles de la société convergeaient au même point : rarchiteclure. De celle manière, sous prétexte de bâtir des églises à Dieu, Part se développait dans des proportions magnifiques.
Alors, quiconque naissait poêle se faisait arcnitecte. Le
NOTRE-DAME DE PARIS
génie épars dans les masses, comprimé de toutes parts sous la féodalité comme sous une tesludo de boucliers d’airain, ne Irouvant issue i|ue du côté de l’architecture, débouchait |)ar cet art, et scs lliades prenaient la forme de cathédrales. Tous les autres arts obéissaient et se mettaient en discipline sous l’architeclure. C’étaient les ouvriers du grand œuvre. 1,'archilecte, le j)oëte, le maître totalisait en sa personne la sculpture qui lui ciselait ses façades, la peinture qui lui enluminait ses vitraux, la musique qui mettait sa cloche en branle et souillait dans ses orgues. Il n’v avait pas jusqu’à la j)auvre poésie proprement dite, celle qui s’obstinait à végéter . dans les manuscrits, qui ne fût obligée pour être (juelque chose de venir s’encadrer dans l’édifice sous la forme d'hymne ou de prose; le meme rôle, après tout, qu’avaient joué les tragédies d’Kscbyle dans les fêtes sacerdotales de la Crèce, la Genèse dans le temple de Salomon.
.\iusi, jusqu’à Gutenberg, l’architecture est l’écriture principale, l’écriture universelle. Ce livre granitiipie commencé par rOrienI, continué par l’antiquité grecque et romaine, le moyen-àge en a écrit la dernière page. Du reste, ce jihénomène d’une architecture de peuple succédant à une architecture de caste que nous venons d observer dans le mo\en-àge, se reproduit avec tout mouvement analogue dans l’intelligence humaine aux autres grandes époques de l’histoire. Ainsi, pour n’énoncer ici que sommairement une loi qui demanderait à être développée en des volumes, dans le haut Orient, berceau des temps primitifs, après l’architecture hindoue, l’architecture phénicienne, cette mère opulente de l’architecture arabe; dans l’antiquité, après l’architecture égyptienne dont le style étriisipie et les monuments cycliH péens ne sont ipi’iine variété, 1 architecture greajue, dont le style romain n est qu’un prolongement surchargé du dôme carthaginois; dans les temps modernes, après l'architecture romane, l’architecture gothi([iie. Kt en dédoublant ces trois séries, on retrouvera sur les trois sœurs aînées, l’architcTtiire hindoue, l’architecture égyptienne, l’architecture romane, le même symbide : c’est-à-dire la théocratie, la caste, l imité, le dogme, le mythe. Dieu ; et pour les trois sœurs cadettes, l’architecture pbénicieune, rarcbitcctiire greajue, l’architecture gothiijue, (jiiclle ijiie soit du reste la diversité de forme inlu'rente à leur nature, la même signilication aussi : c’est-à dire la liberté, le jieuple, Thomme.
CECI TUERA CELA
Ou’il s’appelle bramiiie, mage ou pape, dans les ma(,oniierics hindoue, égyptienne ou romane, on sent toujours le prêtre, rien que le prêtre. Il n’en est pas de même dans les architectures de peuple. Klles sont plus riches et moins saintes. Dans la phénicienne, on sent le marchand; dans la grecque, le républicain; dans la gothi(|ue, le bourgeois.
Les caractères généraux de toute architecture thé(Mrati(pie sont l’immutahilité, l’horreur du progn's, la conservation des lignes traditionnelles, la consécration des types primitifs, le pli constant de toutes les formes de riiomme et de la nature aux caprices incompréhensibles du symbole. Ce sont des livres ténébreux (jue les initiés seuls savent d(Vhifîrer. Du reste, toute forme, toute dilTormité même y a un sens i|ui la fait inviolable. iN'e demandez pas aux mayonncries hindoue, égyptienne, romane, qu’elles réforment leur dessin on améliorent leur slalnaire. Tout j)erfectionnement leur est impiété. Dans ces architectures, il semble (|ue la roideur du dogme se soit répandue sur la pierre comme une seconde j>étrification. — Les caractères généraux des maçonneries
r>opulaires au contraire sont la variété, le progris, l’originaité, l’opulence, le mouvement perj)étuel. Elles sont dcijà assez détachées de la religion pour .songer à leur beauté, pour la soigner, pour corriger sans relâche leur parure de statues ou d’arabesques. Elles sont du siècle. Elles ont quelque chose d’humain qu’elles mêlent sans cesse au symhole divin sous lequel elles se produisent encore. De là des édifices jiénétrahles à toute âme, à toute intelligence, à toute imagination, symlwliqucs encore, mais faciles à comprendre comme la nature. Entre l’architeiAure théocratique et celle-ci, il y a la différence d’une langue sacrée à une langue vulgaire, de riiiéroglyphc à l’art, de Salomon à Phidias.
Si l'on résume ce que nous avons indiqué jusqu'ici tris sommairemeiil en négligeant mille preuves et aussi mille objections de détail, on est amené à ceci : que rarchiteclnre a été jusqu’au quinzième siècle le registre jirincipal de l’humanité, que dans cet intervalle il n’est pas apparu dans le monde une pensée un peu compliquée qui ne se soit faite édifice, que toute idée populaire comme toute loi religieuse a eu ses monuments; ijue le genre humain enfin n’a rien pensé d’important qu’il ne l’ait écrit en pierre. Et pourfjuoi? C’est que toute pensée, soit religieuse, soit philosophique, est intéressée à se perpétuer, c’est que l’idée qui a remué
NOTRE-DAME DE DARIS
une geiiéralion vcul eu remuer d’iiulres, et laisser trace. Or (jucllc inuuorlalité precain; (jue celle du mauuscrit ! Qu’un édilice est un livre bien aulreiucnt solide, durable, et résistant! Pour delruirc la parole écrite il suffit d'une torche cl d'un turc. Pour démolir la parole constrnile, il faut une révolution sociale, une révolution terrestre. Les barbares ont passé sur le Colisée, le déluge peut-être sur les Pyramides.
.Vu quinzième siècle tout change.
La pensée Imiuaint! découvre un moyeu de se iierpétucr non seulemeiit j)lns durable et jibis résistant (juc f’arcbitecture, niais encore plus simple et ]>lus facile. L’architecture est détrônée. .\ux lettres de pierre d'Orphée vont succéder les lettres de plomb de Gutenberg.
Le livre va tuer l'édifice.
L’invention de l’imprimerie est le plus grand évènement de I bistoire. C’est lajrévolution mère. C’est le mode d’e.vpre.ssioii de rimmanité ipii se renouvelle totalement, c’est la pensée bnniaine ipii dépouille une forme et en revêt une autre, c’est le complet et di'tinitif cbangcmciit de peau de ce serpent symbolique qui, depuis Adam, représente l’intclligcnce.
Sous la forme imprimerie, la pensée est plus impérissable que jamais; elle est volatile, insaisissable, indestructible. Elle se mêle à l’air. Du temps de l’architecture, elle se fai sait moulagne et s’emparait puissamment d’un siècle et d’un lieu. Maintenant elle se fait troupe d’oiseaux, s’éparpille aux quatre vents, et occupe à la fois tous les points de l'air et de l’esjiace.
iNous le répétons, (pii ne voit (|ue de cette facam elle est bien plus indélébile? De solide qu’elle était elle devient vivace. Elle passe de la durée à l’immortalité. On peut démolir une masse, comment extirper l’ubi([uité? Vienne* un déluge', la montagne aura disparu de|)uis longtenqis sous les flots (pie les oiseaux voleront encore; et, (ju’unc se.'ule arche flotte <à la surface du cataclysme, ils s’y poseront, surnageront avec elle, assisteront avec elle à la de'crue des eaux, et le nouveau monde qui sortira de ce chaos verra en s’éveillant planer au-dessus de lui, ailée et vivante, la pensée du monde englouti.
Et ([uand ou observe f|ue ce mode d'expression est non seulement le plus conservateur, mais encore le plus simple, le plus commode, le plus praticable à tous, lorsqu’on songe
CECI TUERA CEEA.
(|u’il no Iraîno pas un gros bagage et no, ronnio pas un lourd attirail, cpiand on ooni[)arcla |)cnsée obligée pour se traduire en un édifice de nieltre en inonvenicnt cpialre ou cinq autres arts et des tonnes d'or, tonte une montagne de pierres, tonte une forêt de charpentes, tout un poiq)le d’ouvriers, (inand on la coin|iare à la |»onsée (pii se tait livre, et à qui il suffit d’un |)eii (](• jiapier, d'nn peu d'enert' et d'une plume, comment s’étonner ipie rinlelligiaiee Immaine ail cpiillé l'arebileclure pour rini|)rimerie? (loupe/ bmsipn’inent le lit primitif d’un lleuve d'un canal creusé au-dessous d(‘ son niveau, le lleuve désertera son lit.
Aussi voyez comme à partir de la d(!eouverle de l'imprimeric l’arcbi lecture se dessi'clie peu à peu, s’atrophie el se dénude, (lomme on sent que l’eau baisse, i|ue la si've s’en va, que la pensée des temps et des pen|iles se relire d’elle! Le refroidissement est à peu |irès insensible au (jiiinzième sii’clc, la presse est trop débile encore, el soutire tout au plus à la puissante arcbilecturc une surabondance de vie. .Mais, d('s leseizü'me sii’cle, la maladie de rarcbilectnre est visible; elle n’e.vprime déqà plus esscniiellemeni la société; elle se fait misérablement art classiipie; de gauloise, d’enropiM'ime, d’indig(‘nc, elle devient grecapie et romaine, de vraie el de moderne, ]isendo-anli(pie. C’est celte dt'cadence (pi’on appelle renaissance. Décadence magnifique pourtant, <\ar le vieux génie goltn(|ue, ce soleil ipii se couche derriiTe la gigantesque presse de Mayence, pénètre encore quelque temps de ses derniers rayons tout cet entassement hybride d’arcades latines el de colonnades eoriniluennes.
C'est ce soleil coucliant que nous prenons pour une aurore.
Cependant, du moment où rarcbiteclure n’est plus (pi’nn art aimme un autre, dès qu’elle n’est plus l’art total, l’art souverain, l'art tyran, elle n’a plus la force de retenir les autres arts. Ils s’émancipent donc, brisent le joug de l’arcliilecle, et s’en vont chacun de leur côté. Chacun d eux gagne à ce divorce. L’isolement grandit tout. La .sculpture devient statuaire, l’imagerie devient peinture, le canon devient musique. On dirait un empire qui se d(ùneuibre à la mort de son Alexandre et dont les provinces se font rovamnes.
De là llaphaél, .Michel-.Vnge, Jean Goujon, Daleslrina, ces splendeurs de rébloiiissanl seizième sit'clc.
En même temps que les arts, la pensée s'i'mancipe de tous
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ciUes. Los hérési;mjue.s du moyen-àge avaienl déjà fait de larges entailles au catholicisme. Le seizième siècle brise l’unité religieuse. Avant l’imprimerie, la réforme n’eùl élé (|u’un schisme, l’imprimerie la fait révolution. Otez la ])resse, l’hérésie est énervée. Que ce soit fatal ou providentiel. (’iulenhcrg est le nrécurscur de Luther.
Cep<'ndant, cjuaiid le soleil du moyen-àge est tout à fait coiudié, (|iiand le génie gothique s’est à jamais lUeint à l’horizon de l’art, l’architecture va se ternissant, se dtVolorant, s’effaçant de plus en plus, l.e livre imprimé, ce ver rongeur de l’édilice, la suce et la dévore. Klle se dépouille, elle s’effeuille, elle maigrit à vue d’œil. Klle est mesquine, elle est pauvre, elle est nulle. Klle n’exprime }»lus rien, ]>as même le souvenir de l’art d’un autre temps. Réduite à ellemême, abandonnée des autres arts parce que la pensée bumainc l’abandonne, elle appelle des manœuvres à défaut d’artistes. La vitre remplace le vitrail. Le tailleur de pierre succède au .sculpteur. Adieu toute, sève, toute originalité, toute vie, toute intelligence. Klle se traîne, lamentable mendiante d’atelier, de copie en copie. Michel-.\nge, qui dès le seizième siècle la sentait sans doute mourir, avait eu une, dernière idée, une idée de désespoir. Ce titan de l’art avait entass(- le Panthéon sur le Partlnaion, et fait Saint-Pierre de Rome. Crandc œuvre qui méritait de rester unique, dernière originalité de l’architecture, signature d’un artiste géant au bas du colossal registre de pierre, qui se fermait. Michel-Ange mort, que fait cette misérable architecture qui se survivait à elle-même à l'état de spectre et d’ondjre? Klle prend Saint- Pierre de Rome, et le cahpie, et le. parodie. C’est une manie. C’est une pitié. Chaque siècle a son Saint-Pierre de Rome ; au dix-septième siècle le Val-de-Gràce, au dix-huitième Sainte- Geneviève. Cha([ue pays a son Saint-Pierre de Rome. Londres a le sien. Pélershourg a le sien. Paris en a deux ou trois. Testament insignifiant, dernier radotage d’un grand art décrépit qui retombe en enfance avant de mourir.
Si au lieu de monuments caractéristiques comme ceux dont nous venons de parler nous examinons l’aspect général de l’art du seizième, au dix-huitième siècle, nous remarquons les mêmes phénomènes de décroissance et d’étisie. partir de François II, la forme architecturale de l’édifice s’efface de plus en plus et laisse saillir la forme géométrique, comme la charpente osseuse d’un malade amaigri. Les belles lignes de
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l’art l'ont plaeo aux froides et inexorables lignes du geoinèlre. Un édifice n’est plus un édifice, c’est un polyèdre. L’architecture cependant se tourmente pour cacner celle nndilé. Voici le fronton grec qui s’inscrit dans le fronton romain et réciproquement. C’est toujours le Panth<‘on dans le Parllu'non, Saint-Pierre de Rome. Voici les maisons de brique de Henri IV à coins de pierre; la place Royale, la place Dauphine. Voici les églises de Louis .\lll, lourdes, trapues, snr- Itaissées, ramassées, chargées d’nn dôme comme d'une hosse. Voici rarchileclure mazarine, le mauvais pasliccio italien des QnaIre-.Nalions. Voici le palais de Louis \1V, longues casernes à courtisans, roides, glaciales, ennnveu.ses. Voici enfin Louis XV, avec les chicorcTS et les vermicelbjs, et toutes les verrues et tous les fongus qui di'fignrent cette vieille architecture caduque, édentée et corpielle. De François II à Louis XV, le mal a crû en progression géom(*lrique. L’art n’a plus que la peau sur les os. Il agoni.se misérablement.
Cependant, (pie devient l'imprimerie? Tonte cette vie ipii s'en va de rarchilectnre vient chez elle. \ mesure que rarchilecture baisse, l'imprimerie s’enfle et grossit. Ce capital de forces que la pensi'e bnmaine di'pen.sait en l'dilices, elle le d('|Kmse d(-sormais en livres. .Vnssi dès le seizième siècle la presse, grandie an niveau de l’arcbiliîetnre décroissante, lutte av(>c elle et la tue. Au dix-septième, elle est déjà assez souveraine, assez triomphante, assez assise dans sa victoire pour donner au monde la hHe d’nn grand siècle littéraire. .\u dix-huitième, longtemps reposi-e à la cour de Louis XIV, elle ressaisit la vieille épi>e de Luther, en arme Voltaire, et court, tumultueuse, à l’attaque de cette ancienne Europe dont elle a déjà tué l’expression architecturale. Au moment où le dix-huitième sücle s’achève, elle a tout détruit. .\u dix-neuvième, elle va n'construire.
Or, nous le demandons maintenant, lequel des deux arts représente réellement depuis trois siècles la pens(à( humaine? lequel la traduit? lequel exprimé, non pas .seuleni(*nt ses manies littiVaires et scholastnines, mais son vaste, profond, universel mouvement? Lequel se superpose constamment, sans rupture et sans lacune, au genre humain qui marche, monstre à mille jiieds? L’architecture on l’imprimerie?
L’imprimerie, lju’on ne s’y trompe pas, l’architectiire est morte, morte sans retour, tuée par le livre imprimé, tin'e
NOTriE-OAMi: DK l'AlilS.
narco iju'clle dure iiioins, Im'c parco ([ii'cllo coùlc plus rlior. Toute calhtyrale est un milliard. Qu'on se repn-sente maintenant quelle mise de fonds il faudrait pour récrire le livre arcliitectural ; pour faire fourmiller de nouveau sur le sol des milliers d'i^difices; pour revenir à ces (’po(|ues où la fonle des nioinnnents était telle qu’au dire d’un témoin oculaire « on eût dit que le monde en se secouant avait rejeli' ses vieux haliillenients jKiur se couvrir d’un blanc vêtement d’églises ». Eral enim ut xi minidus, ijtxe e.vculiemlo xrmel, rejecta vrliislale, candidum rcclesiariim rexlnn indueret (Gi.abku Uadui.piius).
Un livre est sitôt fait, coûte si peu, et peut aller si loin! Gomment s’étonner que toute la pensir humaine s’écoule par cette pente’.' Ce n’est nas à dire que l'architecture n’aura j)as encore çà et là nn neau monument, un chef-rreeuvre isolé. On pourra bien encore avoir de temps en temps, sous le règne de l’imprimerie, une colonne faite, je suppose, par tonte nue armée avec des canons amalgamés, comme on avait, sous le ri'gne de l’architecture, des lliades et des Homanceros, des .Mahahàhrata et des .\iehelungen, faits par tout un peiqde avec des rapsodies amoncelées et fondues. Le grand accident d’un architecte de génie pourra survenir an vingtième siècle, comme cclni de Dante an treizième. •Mais l’architecture ne sera plus l’art social, l’art collectif, l’art dominant. Le grand poërne, le grand édifice, le grand œuvre de l’hnmaniti' ne se hàtira plus, il s’imprimera.
Kt df'sormais, si l’architecture se relève accidentidlemeiit, elle ne sera jilns maîtresse. Elle subira la loi de la littérature qui la recevait d’elle autrefois. Les positions resjjeclives des deux arts seront interverties. Il est certain (pie dans l’i'poqne architecturale les poiônes, rares, il est vrai, ressemlilent aux monuments. Dans l’Inde, Vyasa est tonITu, étrange, iinpioK'trahle comme une pagode. Dans l'orient (■gyptien, la poi'sie a, comme les (àlilices, la grandeur et la tranquilliti! ues lignes; dans la Cri'ce antique, la beautiL la .sénniité, le calme; dans l’Europe chn'tiennc, la majesti' catholi(ine, la na'iveté populaire, la riche et luxuriante vtigélation (l’nne (‘piMjne de renouvellement. La Dihle ressemlde aux l'yramides, l'Iliade au l’arthiaion, Homère à Phidias. Dante au treizii'ine siècle, c’est la dernière église romane; Shakespeare au seizième, la dernière catluyrale gothique.
Ainsi, pour résumer ce que nous avons dit jusqu’ici d’une
CECI TUERA CELA
façon nécessairement incomplète et tronquée, le genre humain a deux livres, deux registres, deux testaments, la maçonnerie et l’imprimerie, la bible de pierre et la bible de
Clapier. Sans doute, quand on contemple ces deux bibles si argement ouvertes dans les siècles, il est permis de regretter la majesté visible de l’écriture de granit, ces gigantesques alphabets formulés en colonnades, en pylônes, en obélisques, ces espèces de montagnes humaines qui couvrent le monde et le passé depuis la pyramide jusqu’au clocher, de Chéops à Strasbourg. Il faut relire le passé sur ces pages de marbre. Il faut admirer et refeuilleter sans cesse le livre écrit jiar rarehiteeture; mais il ne faut jias nier la grandeur de l’édilice qu’élève à son tour l’imprimerie.
Cet édifice est colossal. Je ne sais quel faiseur de statistique a calculé qu’en superposant l’un à l’autre tous les volumes sortis de la presse depuis Gutenberg on comblerait l’intervalle de la terre à la lune ; mais ce n’est pas de cette sorte de grandeur que nous voulons parler. Cependant, quand on cherche à recueillir dans sa pensée une image totale de l’ensemble des produits de l’imprimerie jusqu’à nos jours, cet ensemble ne nous apparaît-il pas comme une immense construction, appuyée sur le monde entier, à laquelle l’humanité travaille sans relâche, et dont la tête monstrueuse se perd dans les brumes profondes de l’avenir? C’est la fourmilière des intelligences. C’est la ruche où toutes les imaginations, ces abeilles dorées, arrivent avec leur miel. L’édifice a mille étages. Çà et là, on voit déboucher sur ses rampes les cavernes ténébreuses de la science (jui s’entrecoupent dans ses entrailles. Partout sur sa surface Part fait luxurier à l’œil ses arabesques, ses rosaces et ses dentelles. Là chaque œuvre individuelle, si capricieuse et si isolée qu’elle semble, a sa place et sa saillie. L’harmonie résulte du tout. Depuis la cathédrale de Shakespeare jusqu’à la mosquée de Byron, mille clochetons s’encombrent pèlemèle sur cette métropole de la pensée universelle. A sa base, on a récrit quelques anciens titres de l’humanité que l’architecture n’avait pas enregistrés. A gauche de l’entrée, on a scellé le vieux bas-relief en marbre blanc d’Homi'rc, à droite la Bible polyglotte dresse ses sept tètes. L’hydre du Romancero se hérisse plus loin, et quelques autres formes hybrides, les Védas et les Niebelungen. Du reste le prodigieux édifice demeure toujours inachevé. La presse, cette
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machine gcaiile, qui pompe sans relâche loule la sève intellectuelle de la société, vomit incessamment de nouveaux matériaux pour son œuvre. Le genre humain tout entier est sur l’échafaudage. Chaque esprit est maçon. Le plus humble bouche son trou ou met sa pierre. Rétif de la Bretonne apporte sa bottée de plâtras. Tous les jours une nouvelle assise s'élève. Indépendamment du versement original et individuel de chaque écrivain, il y a des contingents colleclifs. Le dix-huitième siècle donne rKneydopédie, la révolution donne le Moniteur. Certes, c’est là aussi une construclion qui grandit et s’amoncelle en spirales sans fin; là aussi il y a confusion des langues, activité incessante, labeur infatigable, concours acharné de l’humanité tout entière, refuge promis à l’inlelligcmce contre un nouveau déluge, contre une submersion de barbares. C’est la seconde tour de Babel du genre humain.
LIVUK SIXIÈME
tOUl* IJ'ŒIL IMPARTIAL SUR L’A.NCIE.N.NE MACilSTlUTURE
CVlail un fort heureux personnage, en l’an de gràec 1 182, (|ue nohie honinie Robert d’Kslouleville, chevalier, sieur de Revue, baron d’Yvri et Saint-Andry en la Marche, conseiller et chambellan du roi, et garde de la prévôté de Paris. 11 y avait déjà près de dix-sept ans qu’il avait reçu du roi, le, 7 novembre 1465, l’année de la comcle('), cette belle charge de prévôt de Paris, qui était réputée plutôt seigneurie qu’oflice, dignitax, dit Joannes Lœmnœus, fjuæ cuin non cxk/im pok'slate poUliam concernenle, atque prærogativh niùllis et juribus conjuncta est. La chose était merveilleuse en 8ti qu’un gentilhomme ayant commission du roi et dont les lettres d’institution remontaient à l’éjioque du mariage de la fille naturelle de Louis XI avec monsieur le bâtard de Rourhon. Le même jour où Robert d’Lstouteville avait remplacé Jacques de Villiers dans la prévôté de Paris, maître Jean Ranvet remplaçait messire Ilélye de Thorrettes dans la première présidence de la cour de parlement, Jean Jouvenel des Ursins supplantait Pierre de Morvilliers dans l’offlcc de chancelier de France, Régnault des Dormans désappointait Pierre Puy de la charge de maître des requêtes ordinaires de l’hôtel du roi. Or, sur combien de tètes la pn'sidence, la chancellerie et la maîtrise s’étaient-cllcs promenées depuis que Robert d’Estouteville avait la prévôté de Paris! Elle lui avait été baillée en garde, disaient les lettres patentes; et certes, il la gardait bien. 11 s'y était cramponné, il s’y était incorporé.
Celte eométc, eoiilre lai|uelle le |iaj)c Callxle, oiielc île Rorgia, üi'iluiiiia des jiriércs publiques, est la même ijui rejiarailra eu 1835.
NOTRE-DAME DE PARIS
il s’y Otait idoiitifiii. Si bien qu'il avait échappé à celte furie (le cJiangeiiient qui posse'dail Louis XI, roi cf(iliant, taquin et travailleur qui tenait à entretenir, par des institutions et des rcîvocatioBS frequentes, l’élasticité de son pouvoir. Il y a plus, le brave chevalier avait obtenu pour son fils la survivance de sa charge, et il y avait d(‘jà deux ans que le nom de noble homme Jacques d’Estouteville, écuyer, figurait à côté du sien en tête du registre de l’ordinaire de la prévôté de Paris. Rare, (Ærtes, et insigne faveur! Il est vrai que Robert d'Estoulcville était un bon soldat, ([u’il avait loyalement levé le penuon contre la ligue du bien public, et qu’il avait offert à la reine un très merveilleux cerf en confitures le jour de son entrée à Paris en 14... Il avait de plus la bonne amitié de messire Tristan rilcrmite, prévôt des maréchaux de riiôtcl du roi. L’était donc une très douce et plaisante existence que celle de messire Robert. D’abord, de fort bons gages, auxquels se rattachaient et pendaient, comme des grappes de plus à sa vigne, les revenus des greffes civil et criminel de la prévôté, plus les revenus civils et criminels des auditoires d’Embas du Châtelet, sans compter ipiclque petit péage au pont de Mantes et de Corbeil, et les
tirofils du tru sur l’esgrin de Paris, sur les mouleurs de )ùches et les mesureurs de sel. Ajoutez à cela le plaisir d’étaler dans les chevauchées de la ville et de faire ressortir sur les robes mi-parties rouge et tanné des échevins et des quarteniers son bel habit de guerre que vcuis pouvez encore admirer aujourd’hui sculpté sur son tombeau à l’abbaye de Valmont en .Normandie, et son morion tout bosselé à Mont- Ihéry. Et puis, n’était-ce rien que d’avoir toute suprématie sur les sergents de la douzaine, le concierge et guette du Châtelet, les deux auditeurs du Châtelet, audifores Castelleli, les seize commissaires des seize quartiers, le geôlier du Châtelet, les quatre sergents fieffés, les cent vingt sergents à cheval, les cent vingt sergents à verge, le chevalier du jjuet avec son guet, son sous-guet, son contre-guet et son arrieregue.l? N’était-ce rien que d’exercer haute et basse justice, droit de tourner, de pendre et de traîner, .sans compter la menue juridiction en premier ressort, in prima imtantia, comme disent les chartes, sur cette vicomté de Paris, si glorieusement apanagée de sept nobles bailliages? Peut-on rien imaginer de plus suave cpie de rendre arrêts et jugements, comme faisait quotidiennement messire Robert
COUP IVŒIU IMPARTIAI. SUR L’ANCIENNE MAGISTRATURE. 18i
(l’Kstouleville, dans le Grand-Châlelo.t, sous les ogives larges et écrasées de Philippe-Auguste? et d'aller, connue il avait coutume cliaijue soir, en celle charmante maison sise rue Galilée, dans le pourpris du Palais-Iloyal, qu’il tenait du chef de sa femme, madame Amhroise de Loré, se reposer de la fatigue d’avoir envoyé quelque pauvre diahle passer la nuit d(> son côté dans n celte pelile logelle de la rue de l’Kscorcherie, eu laquelle les prévôts et échevins de Paris voulaieni faire leur prison; conlenaiil icelle, onze pieds de long, sept pieds et (juaire pouces de lez et onze j)ieds de haut(‘) »?
Et non seulement messire Robert d’Estouteville avait sa justice particulière de prévôt et vicomte de Paris, mais encore, il avait part, coup d’œil et coup de dent dans la grande justice du roi. 11 n’y avait pas de tète un peu haute qui ne lui eût passé par les mains avant d’échoir au bourreau. C’est lui qui avait été quérir à la Bastille Saint-Antoine pour le mener aux Halles M. de Nemours, pour le mener en Grève .M. de Saint-Pol, lequel rechignait et se récriait, à la grande joie de M. le pnhôt qui n’aimait pas M. le connélahle.
Eu voilà, certes, jdus qu’il u’on fallait pour faire une vie heureuse et illustre, et pour mériter un jour une page notable dans cette intéressante histoire des prévôts de Paris, où l’on ajmrend que üiidard de Villeneuve avait une maison rue des Boucheries, que Guillaume de Ilangast acheta la grande et petite Savoie, que Guillaume Thihoust donna aux religieuses de Sainte-Geneviève ses maisons de. la rue Clopin, (jue Hugues Aubriot demeurait à l'hôtel du Porc-Epic, et autres faits domestiques.
Toutefois, avec tant de motifs de prendre la vie en patience et en joie, messire Robert d^Estouteville s’était éveillé le malin du 7 janvier 1482 fort bourru et de massacrante humeur. D’où venait cette humeur? c’est ce qu’il n’aurait pu dire lui-même. Etait-ce que le ciel était gris? que la boucle de son vieux ceinturon de Monllhéry était mal serrée, et sanglait trop militairement son embonpoint de prévôt? fiu’il avait vu passer dans la rue sous sa fenêtre des ribauds lui faisant nargue, allant quatre de bande, pourpoint sans chemise, chapeau sans fond, hissac et bouteille au côté? Etait-ce pressentiment vague des trois cent soixanle-
i. Comptes du domaine, 1383.
NOTRE-fiAME l>E PARIS.
dix livres seize sols huit deniers (|uc le fulnr rniChnrles VIII devait l'annee. suivante retranclier des revenus de la pn-vùte? Le lecteur peut choisir; quant à nous, nous inclinerions à croire tout simplement qu’il était de mauvaise humeur, parce qu’il était de mauvaise humeur.
D’ailleurs, c’était un lendemain de fête, jour d’ennui pour tout le monde, et surtout pour le magistrat chargé de Italaver toutes les ordures, au propre et au figuré, que fait une fête à Paris. Kt puis, il devait tenir siiance au Grand- Cliàlelet. Or, nous avons remarqué (pie les juges s’arrangent eu général de mauÜTe à ce ipie leur jour d’audience .soit aussi leur jour d’humeur, afin d’avoir toujours qiiehpruu sur ipii s’en décharger commodément, de par le roi, la hii et justice.
Gepeudant l’audieuee avait commencé sans lui. Ses lieutenants au civil, au criminel et au particulier faisaient sa besogne, selon l’usage; et dès huit heures du matin, quel- (pies dizaines de bourgeois et de bourgeoises entassés et foulés dans un coin obscur de l’auditoire d’Emhas du Châtelet, entre une forte barrière de chêne et le mur, as.sistaieut avec h(%atitude au spectacle varié et ri'jouissant de la justice civile et crimimdle rendue par maître Florian Itarhedicune, auditeur au Châtelet, lieutenant de M. le prévint, un peu pch'-mêle, et tout à fait au hasard.
La salle tUait petite, basse, voûtée. Une table lleurdclysée était au fond, avec un grand fauteuil de bois de chêne scul[)té, qui était au préviH et vide, et un escabeau à gaii-ho pour l’auditeur, maître Florian. Au-dessous se tenait le greffier, griffonnant. En face était le peuple; et devant la porte, et devant la table force sergents de la prévaité, en lioipietons de camelot violet à croix blanches. Deux sergents du Parloir-aux-Bourgeois, vêtus de leurs jaquettes de la Toussaint, mi-parties rouge et bleu, faisaient .sentinelle devant une porte basse fernu'e ([u’on apercevait au fond derrière la t.ihle. Une seule fenêtre ogive, étroitement encaissée dans l’épaisse muraille, éclairait d'un rayon blême de janvier deux grotesipies figures, le. capricieux démon de pierre sculpté en cul-de-lampe dans la chïf de la voûte, et le juge assis au fond de la salle sur les fleurs de lys.
En effet, figurez-vous à la table prévôtale, entre deux liasses de procès, aœroupi sur ses coudes, le pied sur la queue de sa robe de drap brun plain, la face dans sa four-
COUP li’ŒII, IMI' VIITIAL Sl'R L'AXOIENNK M XCISTliATUIIF,. 18.'
nuv d'agnoau blanc, dont ses sourcils senildaicnl dclaclu's, rouge, revèclie, clignant do l’œil, jwriant avec majesté la graisse de ses jones, lesquelles se rejoignaient sous son menton, maître Florian Barbedienne, auditeur au Cbrdelel.
Or l’auditeur était sourd. Léger défaut pour un auditeur. Maître Florian n’en jugeait pas moins sans appel et très congrùment. Il est certain i|u’il suffit qu’un juge ait l’air d’écouler; et le vénérable auditeur remplis.sail d’autant mieux cette condition, la seule essentielle en bonne justice, i|uc son attention ne immait être distraite par aucun bruit.
Bu reste, il avait dans l’auditoire un impitoyable conlrtV Icur de ses faits et gestes dans la personne de notre ami .lehan Frollo du Moulin, ce petit écolier d’hier, ce pirinii qu’on était toujours sûr de rencontrer partout dans Paris, excepté devant la chaire des professeurs.
— Tiens, disait-il tout bas à son compagnon Robin Poussepain qui ricanait à côté de lui, tandis qu’il commentait les scenes (|ui se dérotilaient sous leurs yeux, voilà Jehanneton du Buisson. La belle fille du cagnard au Marché-.Neuf ! — Sur mon âme, il la condamne, le vieux! il n’a donc pas plus d’yeux que d’oreilles. Quinze stds (|uatre deniers parisis, pour avoir porté deux patenôtres! C’est un peu cher. Lc.r duri cannini>t. — Qu’est celui-là? Robin Chief-de-Ville, baiibergier! — Pour avoir été passé et reçu maître audit métier? — C’est sou denier d’entrée. — lié! deux gentilsbommes parmi ces marauds! Aiglet de Soins, Hutin de Mailly. Deux écuyers, corpus Chrisii! .\b! ils ont joué aux dés. Quand verrai-je ici notre recteur? Cent livres parisis d’amende envers le roi! Le Barbedienne frappe comme un sourd, — qu’il est ! — Je veux être mon frère l’archidiacre si cela m’empêche de jouer, de jouer le jour, de jouer la nuit, de vivre au jeu, de mourir au jeu et de jouer mon âme après ma chemise! — Sainte Vierge, que de filles! l’une après l’autre, mes hrebis! Amhroisc Lécuyère! Isabeau la Paynette! Bérarde Cironin! Je les connais toutes, par Dieu! l’amende! à l’amende! Voilà qui vous ap|>rendra à porter des ceintures dorées! dix sols parisis! co([uettes! — Oh! le vieux museau de juge, sourd et imbécile! Oh! Florian le lourdaud! Oh! Barbedienne le butor! le voilà à table ! il mange du plaideur, il mange du procès, il mange, il mâche, il se gave, il s’emplit. Amendes, épaves, taxes, frais, loyaux coûts, salaires, dommages et intérêts, geheune.
I8i nothk-damf: de paris.
Krison cl geôle cl ceps avec dépens, lui sont camidions de oël et massepains de la Saint-.lean! Regarde-le, le porc! — Allons! bon! encore une femme amoureuse! Thibaut! la Tbibaude, ni plus, ni moins ! — Pour être sortie de la rue fdatigny! — Quel est ce fds? GielTroy Mabonne, gendarme craneqninipr à main. Il a maugréé le nom du Père. — A raniende, la Tbibaude! à l’aiueiule, le GielTroy! à l’amende tous les deux! Le vieux sourd! il a dû brouiller les deux affaires! Dix contre un tpi’il fait payer le juron à la fille et l’amour au gendarme! — .\llenlion. Robin Poussepain! (lue vont-ils introduire? Voilà bien des sergenis! Par Jupiter! tous les lévriers de la meute y sont. Ce doit être la grosse pièce de la chasse. Un sanglier. — C’en est un. Robin ! c’en est un. — Et un beau encore! — Hercle! c’est notre prince d’hier, notre pajie des fous, notre sonneur de cloches, notre borgne, notre bossu, notre grimace! C’est Quasimodo!...
Ce n’était rien moins.
C’i'tait Onasimodo, sanglt’, cerclé, ficelé, garrotté et .sons bonne garde. L’esciuiade de sergents qui l’environnait était assistée du chevalier du guet en personne, portant brodiVs les armes de France sur la poitrine et les armes de la ville sur le dos. Il n’y avait rien du reste dans Quasimodo, à part sa difformité, qui pût jiistitier cet appareil de hallebardes et d’arijiiebiises. 11 était sombre, silencieux et tranquille. A peine son œil unique jetait-il de temps à antre sur les liens qui le chargeaient un regard sournois et colère.
Il promena ce même regard autour de lui, mais si éteint et si endormi que les femmes ne se le montraient du doigt ipie pour en rire.
Cependant maître Florian l’auditeur feuilleta avec attention le dossier de la plainte dressée contre Quasimodo, que lui présenta le greffier, et, ce coup d’œil jeté, parut se recueillir un instant. Grâce à cette préc^uition qu’il avait toujours soin de prendre au moment ue procéder à un interrogatoire, il savait d’avance les noms, qualités, délits du prévenu, faisait des répliques prévues à des réponses prévues, et parvenait à se tirer de toutes les simiosilés de l’interrogatoire, sans trop laisser deviner sa surdité. Le dossier du procès était pour lui le chien de l’aveugle. S’il arrivait par hasard que son infirmité se trahît çà et là par quelque apostrophe incohérente ou quelque question inintelligible, cela passait pour profondeur parmi les uns, et pour