LASCIATE OGNI SPERANZA
ressorlir toutes fraîches sur Ii' papier Itlauc les lettres invisibles qu’on y a tracées avec de 1 encre sympathique. Il lui sembla que toutes les ]»laies de sou cœur se rouvraient et saignaient à la fuis.
— Hah! cria-t-<dle, les mains sur ses yeux et avec un tremblement convulsif, c’est le prêtre!
Puis elle laissa tomber ses bras dirouragés, et resta assis»', la tète baiss(‘»% l'feil fixé à terre, muette, et continuant de trembler.
Le prêtre la regardait de l'œil d’un milan qui a longtemps plané en rond du plus haut du ciel autour d’une pauvrealouette ta|)ie dans les bli's, ipii a longlenq>s rélnVi en silène»- l»-s c»-r» l»-s formidables de sou vol,»-l tout à »ou|> s’»-st abattu sur sa proi»- commi- la ll»'-» lu- »!»- l’t’-e'lair, et la tient pautelaiil»- dans sa grilf»-.
Klle se mil à murmur»'i' tout lias : — .Vebeve/ ! acb»-v»-/I 1«- »li-rui»-r »»)up! — Kl «-lie t-iifou»;ail sa tète av»»c lerr»-ur »-ulre s(-s «-jiaiiles, ceunine la bri-bis ipii all»-u»l 1»» »-oup d»massu»- du l)ou» her.
— .le vous fais d»iu»; horreur’.' dit-il i-iiliu.
Elle ne répondit pas.
— Est-ce que je vous fais horreur’.' répéta-t-il.
Scs lèvres se contractèrent comme si elle souriait. — Oui, dit-elle, le bourreau raille le condamné. Voilà des mois qu’il me poursuit, qu’il me menace, qu’il m’épouvante! Sans lui, mon üieu, que j’«-tais heureuse! C’est lui »pii m’a jetée dans cet abîme! O ciel! c’est lui qui a tué... c’i-st lui <|ui l'a tué! mon Pbœbus!
Ici, éclatant en sanglots i-l levant les yeux sur 1»- prêtre : — t)b .>■ luisérabl»- ! tpii êl»-s-vous? que vous ai-je fait? vous me haïssez don»- bien? Hélas 1-qu’avt-z-vous »»iulri- moi?
— .le l'aime! cria I»- prêln-.
.Ses larm»-s s'arrêtèrent subil»-menl. EU»- b- regar»la avec un regaixl d’idiot. Lui «-tait tombé à genoux »-l la «ouvail d’un œil de llamme.
— Entends-tu? je l'aime! crfa-l-il «-n»-or»-.
— Quel amour! dit la malb»-.ur»-us»- »-n frémissant.
Il r»-|)i-il : — L’amour d’uu damné.
Tous »l»-ux n-sl< r»-nl «pit-lipu-s mimil»-s sil»-uci»-ux, «rrasés sous la p»-sanl»-ur d»! leurs émotions, lui ius»-nsé, élit- stiqiide.
— Ecoute, dit entin le prêtre, et un calnu- singulier lui était revenu. Tu vas tout savoir. .le vais te dire ce »|ue
306 NOTRE-DAME DE PARIS
jusqu’il j'ai à peine osé me dire à raoi-nièiiie, lorsijue j’interrofjeais rurlivcnieiit ma eonscience à ces heures profondes de la nnil on il y a tant de ténèbres qu’il semble (pie Dieu ne nous voit plus. Ecoule. Avant de te rencontrer, jeune (illc, j’étais heureux...
— Et moi! soupira-t-elle raiblement.
— Ne m’inlerrom|)s pas. — Oui, j'étais heureux, je croyais l'ètre, du moins, .l'étais pur, j'avais l'àme pleine d'une clarté limpide. Pas de tète qui s’élevât plus liere et plus radieuse (|ue la mienne. Les prêtres me consultaient sur la chasteté, h‘s docteurs sur la doctrine. Oui, la science était tout pour moi. G était une sœur, et une sœur me suflisait. Ce n est pas (|u’avec l’àge il ne me fût venu d'autres idées. Plus d'une l'ois ma chair s’était éimu! au passage d'une forme de femme. Cette force du sexe et du sang de l’homme que, fol adolescent, j’avais cru étouffer pour la vie, avait plus d’une fois soulevé convulsivement la chaîne des vœux de fer qui me scellent, inisérahie, aux froides pierres de l’autel. Mais le jeûne, la prière, l’étude, les macérations du cloitrc', avaient refait l’àme maîtresse du corps. El puis, j'évitais les femmes. D’ailleurs, je n’avais qu’à ouvrir un livre pour que toutes les impures fumées de mon cerveau s’évanouissent devant la splendeur de la science. En |H‘u de minutes, je sentais fuir au loin les choses épaisses de la terre, et je me retrouvais calme, ébloui cl serein en présence du rayonnement tranquille de la vérité éternelle. Tant que le démon n’envoya pour m’alla((uer que de vagues ombres de femmes (|ui passaient t'parses sous iiu‘s yeux, dans l’église, dans les rues, dans les prés, et (|iii revenaient à peine dans mes songes, je le vainquis aisément. Hélas! si la victoire ne m'est pas restée, la faute eu est à Dieu, qui n’a pas fait l’homme et le démon de force égale. — Ecoule. Un
Ici le prêtre s'arrêta, et la prisonnière entendit sortir de sa poitrine des soupirs qui faisaient un bruit de râle et d’arracheni''nl.
Il reprit :
— ... Un jour, j 'étais appuve' à la fenctre de ma cellule... — Quel livre lisais-je donc’/ Oh! tout cela est un tourbillon dans ma tète. — Je lisais. La fenêtre donnait sur une jilace. J’entends un bruit de tambour et de musique. Fâché d’être ainsi troulilé d.ans ma rêverie, je regarde dans la place. Ce
LASCIATE ÜGNl SPERANZA.
([lU' je vis, il y en avait d'autres que moi <|ui le voyaient, et
Eourtant ce ii’ctait pas un spectacle fait pour des yeux umains. Là, au milieu du pave', — il était midi, — un grand soleil, — uik‘ créature dansait. Une créature si belle que Dieu l’eût préférée à la Vierge, et l’eût choisie pour sa mère, et eût voulu naître d’elle si elle eût existé quand il se lit homme! Ses yeux étaient noirs et sjilendides, au milieu de sa chevelure noire i|uel(pies cheveux qu(“ pénétrait le soleil blondissaient comme des fils d’or. Ses pieds disparaissaient dans leur mouvement comme les rayons d’une roue i|ui tourne rapidement, .\utour de sa tète, dans ses nattes noires, il y avait des plaijues de métal qui pétillaient au soleil et faisaient à son front une couronne d’étoiles. Sa robe semée de paillettes scintillait bleue et picpiée de mille étincelles comme une nuit d’été. Ses bras souples et bruns se nouaient et se dénouaient autour de sa taille comme deux écharpes. La forme de son corps était surprenante de beauté. Oh! la resplendissante figure qui se détachait comme quelque chose de lumineux dans la lumière même du soleil!... — Hélas! jeune fille, c’était toi. — Surpris, enivTé, charmé, je me laissai aller à te regarder. Je te regardai tant (pie tout à coup je frissonnai d’éfxmvante, je sentis que le sort me saisissait.
Le prêtre, oppressé, s’arrêta encore un moment. Puis il continua.
— Déjà à demi fascims j’essayai de me erampoiiner à quelque chose l't de me ri'tenir dans ma chute. Je me rappelai les embûches que Satan m’avait déjà tendues. La créature qui était sous mes yeux avait cette bivuité surhumaine qui no peut venir ipic du ciel ou d(‘ l’enfer. Ce n’était pas là une simtde fille faite avec un peu de notre terre, et pauvrement éclairée à l’intiVicur par le vacillant ravon d’une âme de femme. C’était un ang(;! mais de ténèlires, mais de llamme et non de lumière. .Vu moment où je pensais cela, je vis près de toi une chpvre, une bête du sabbat, ipii me regardait en riant. Le soleil de midi lui faisait des cornes de feu. .Vlors j’entrevis le piège du démon, et je ne doutai plus que lu ne vinsses de l’enfer el ipie tu n’en vinsses pour ma perdition. Je le crus.
Ici le prêtre regarda en face la prisonnière et ajouta froidement :
— Je le crois encore. — Cependant le charme opérait
NOTRE-DAME DE PARIS
peu h peu, la danse me louriiojail dans le eerveau, je sentais le mystérieux lualéliee s'accomplir en moi, tout ce ipû aurait dû veiller s’endormait dans mon âme, et comme ceux ([ui mi'urenl dans la neige je trouvais du plaisir à laisser venir CO sommeil. Toul à coup, tu te mis à chanter. Une pouvais-je faire, misérahle? Ton chant, était jdus charmant encore que ta danse. Je voulus fuir. Impossible. J’étais cloué, j’étais enraciné dans le sol. Il me semblait que le marbre de la (ialle m'était monté jus(|u’aux genoux. 11 l'allut rester jusqu’au bout. Mes |)ieds étaient de glace, ma tète bouillonnait. Kniin, tu eus peut-être pitié de moi, tu cessas de ebanter, tu disjiarus. Le rellet de l’éblouissante vision, le retentissement de la musi(|ue enchantiTesse s’évanonirent par degrés dans mes yeux et dans mes oreilles. Alors je tombai dans l’encoignure de la fenêtre, plus roide et plus faible (|u’une staliu' descellée. La cloche de vêpres nu* réveilla. Je me relevai, je m’enfuis, mais, bêlas! il y avait en moi quelque chose de tombé qui ne pouvait se relever, quelque chose de survenu (|ue je ne pouvais fuir.
Il fit eni ore une pause, et poursuivit :
Oui, à dater de ce jour, il y eut en moi un homme
que je ne connaissais pas. Je voulus user de tous mes remèdes, le cloître, l'autel, le travail, les livres. Folie! Oh! que la siience sonne cnnix quand on y vient heurter avec désespoir une tête pleine de passions! Sais-tu, jeune filli*, ce (|ue je voyais toujours désormais entre le livre et moi'? Toi, ton ombre, l'image de l'apparition lumineuse (|ui avait un jour traversé l'espace dc'vant moi. Mais cette image n’avait plus la même couleur; elle était sombre, funèbre, ténébreuse comme le cercle noir (|ui poursuit longtemps la vue de l’imprudeut ipii a regardé fixement h soleil.
Ne |)ouvant m’en débarrasser, entendant toujours ta chanson bourdonner dans ma tête, voyant toujours tes pieds danser sur mon bréviaire, sentant toujours la nuit en songe ta forme glisser sur ma chair, je voulus te revoir, te toucher, savoir (|iii tu étais, voir si je te retrouverais bien pareille à l’image idéale (pii m'était resti'e de loi, briser peut-être mon rêve avec la réalité. Kn tout cas, j’espérais (pi'une impression nouvelli' elfacerail la première, et la première m était devenue insupiwrtable. Je te cherchai. Je te revis. Malheur! Quand je t’eus vue deux fois, je voulus te voir mille, je voulus te voir toujours. Alors, — comment enrayer sur cette