LE RETRAIT OU DIT SES HEURES
— Oui-da ! dit le roi à voix l)assc, tout pâle et tout tromblant de colère. Notre-Dame.! ils assiègent dans sa cathédrale Notre-Dame, ma bonne maîtresse ! — Relève loi, Olivier. Tu as raison. Je te donne la charge de Simon Radin. Tu as raison. C'est à moi (|u’on s'altatjue. La sorcière est .sous la sauvegarde de l'église', l'église est sous ma sauvegarde'. Kt moi epii e reiyais qu’il s’agissait du bailli ! C’e'sl e einire' moi !
Alors, rajeuni par la rure-ur, il se> mil à mare lier à grands pas. Il ne riait plus, il e'-lail terrible', il allait et ve'iiait, le' re'iiard s’e'lail cbange' e'ii hyène', il se'mblail sulTne|ue' à ne> poiiveeir parle'r, se's lèvre's rt'inuaie'nt, et se's peeings ae-e harnés se crispaient. Tout à coup il releva la te''te, son œil e-ave parut plein de lumière, et sa voix éclata eomme un clairem. — Main basse, Tristan ! main basse sur ee's ee)e|uins ! Va, Tristan mon ami ! tue ! tue !
Ce'tle éruption passeV, il vint se' rasse'eiir, et dit ave'i' une' rage' froide* et coincent rée> :
— Ici, Tristan ! — Il y a pre’'S de' nous élans eette Bastille les e inquanle lane'e's du vicomte de (lif, ce qui fait trois cents e be'vaiix, vous les prendrez. Il y a aussi fa lemipagnie de's are hers de notre ordonnance de M. de Cliàte'anpers, vous la pre'iidrez. Vous t'Ies prévôt des mare-ebaux, vous avez les gens de' votre prévôté, vous les pre'iidrez. l'Hôtel Saintl‘e)l, vous trouverez quarante' arehers de la nouvedle garde' de' monsieur le Dauphin, vous les prendrez ; et avec tout cela, vous allez courir à Notre'-Dame'. — Ah ! messieurs le\s manants de Paris, vous venis jetez ainsi tout au travers de* la e'ouronne de France, de la sainteté de' Notre-Dame' et de la paix de civile répnbliepie! — Extermine, Tristan ! extermine! e't ejue pas un n en réchappe que pour Montfaue'on.
Tristan s'inelina. — C est bon, sire? !
Il ajouta après un silence ; — Kt que ferai-je de la sorcière ?
Cette question fit songer le roi.
— Ail ! dit-il, la sorciè'rei ! • — Monsie'ur d’Esloiite'ville', qu’est-ce que le peuple en voulait faire ?
— Sire, répondit le prévôt de Paris, j’imagine que, puisque le peuple la vient arracher de son asile de Notre- Dame, c’est que cette impunité le blesse et qu’il la veut pondre.
Le roi parut rélléchir profondément, puis s’adressant à
NOTRE-DAME DE PARIS
Tristan ITIennitc : — Eh l»it;n ! mon eomjxTC, extermine le |M-uple et [R'iuls la sorcière.
— CVst cela, (lit (oui lias Hvm à Goppcnole, punir le |x-uple de vouloir, et faire ce (ju’il veiil.
— Il suffit, sire, rt‘pondit Tristan. Si la sorcière est encore dans Notre-Dame, faudra-t-il l'y prendre malfjri' l'asile '!
— Pas(jue-Dieu, l’asile! dit le roi en se grattant l’oreille. 11 faut pourtant que eette femme soit pendue.
Ici, comme pris d’uiu; idée subite, il se rua à {genoux devant sa chaise, ('ita son chapeau, le posa sur le si(‘ge, et regardant dévoU'iiient rime dc‘s amulettes de; plomh t|ui le chargeaient : — Oh ! dit-il les mains jointes, INotrc'-Dame de Paris, ma gracieuse patronne, pardonnez-moi. Je ne le ferai que celte fois. Il faut punir cette criminelle. Je vous assure, madame la Vierge, ma lionne maîtresse, que e'est une sorcière ipii n’est pas digne de votre aimable protection. Vous savez, madame, ipie bien des princes très pieux ont outrepassé le privili'ge des églisi’s pour la gloire de Dieu et la nécessité de l'étal. Saint Hugues, évêque d’.\ngleterre, a permis au roi Edouard de prendre un magicien dans son église. Saint Louis de France, mon maître, a transgressé pour le même objet l'église de monsieur saint Paul; et monsieur Alphonse, fils du roi de Jérusalem, l'église même du Saint-Sépulcre. Pardonnez-moi donc pour cette fois, Notre- Dame de Paris. Je ne le ferai plus, et je vous donnerai une belle statue d’argent, pareille à celle que j’ai donnée l'an passé à Notre-Dame d’Ecouys. Ainsi soit-il.
11 lit un signe de croix, se releva, se recoiffa, et dit à Tristan : - Faites diligence, mon compère. Prenez M. de
Chàteaupers avec vous. Vous ferez sonner le tocsin. Vous (■craserez le populaire. Vous pendrez la sorcière. C'est dit. Et j’entends que le pourchas de l’exécution soit fait par vous. Vous m’en rendrez compte. — Allons, Olivier, je ne me coucherai pas cette nuit. Rase-moi.
Tristan l'Hermite s’inclina et sortit. Alors le roi, congi-diant du geste Rym et Cop|)enole : — Dieu vous garde, messieurs mes bons amis les flamands. Allez prendre un peu de repos. La nuit s’avance, et nous sommes plus près du malin (pie du soir.
Tous deux se n'iirèrenl, et en gagnant leurs appart('ni(*nts sous la conduite du capitaine de la Bastille, Coppenole disait
PETITE FI.AMRE EN ItAGL'ENAUÜ. 451
à Guillaume Rym : — Hum ! j'en ai assez de ce roi cjui tousse! J'ai vu Charles de Rourgoj,me ivre, il élail moins méelianl que I,ouis XI malade.
— Maître Jacques, ré|)ondil Hym. c'est que les rois ont le vin moins cruel (|ue la tisane.
PETITE FLAMBE EN BAtiL'ENAlT)
Kn sortant de la Bastille, Grinfjoire descendit la rue Saint- Antoine de la vitesse d'un cheval échappé. Arrivé à la porte Baudoyer, il marcha droit à la croix de pierre qui se dressait au milieu de cette place, commi* s'il eût pu distinguer dans l'obscurité la figure d'un homme vêtu et encapuchonné de noir qui était assis sur les marches de la croix. — Kst-^-e vous, maître? dit Gringoire.
Le personnage noir s«‘ leva. — Mort et passion! vous me faites bouillir, Gringoire. L'bonmie qui est sur la tour de Saint-Gervais vient de crier une heure et demie du malin.
— Oh! repartit (iringoire, c«’ n'est pas ma faute, mais celle du guet et du roi. Je viens de l’échapper belle! Je manque toujours d'être pendu. C’est ma prédestination.
— Tu manques tout, dit l’autre. Mais allons vite. As-ln le mot de passe?
— Figurez-vous, maître, (|iie j'ai vu le roi. J’en viens. Il a une culotte de futaine. C’est une aventure.
— Oh! quenouille de paroles! nue me fait ton aventure? As-tu le mot de passe des truands'/
— Je l'ai. Soyez tranquille. Petite flambe en baguenand.
— Bien. Autrement nous ne pourrions pénétrer jusqu’à l’église. Les truands barrent les rues. Heureusement il paraît qu’ils ont trouvé de la résistance. Nous arriverons peut-être encore à temps.
— Oui, maître. Mais comment entrerons-nous dans Notre-Dame?
— J’ai la clef des tours.
— Kt comment en sortirons-nous?
— II y a derrière le cloître une jK-lile |M)rle ipii donne
NüTKE-bAME DE PAKIS.
sur II' 'IVri’iiin, et de là sur l'oaii. JVn ai pris la clor, ol j'y ai amarré un haleau cp matin.
— .l'ai joliment manqué d'être pendu! reprit (irinpoire.
— Kli vite! allons! dit l’autre.
Tous deux (li‘S4-endii'enl à farauds |tns vers la Cité.
(.IIATK.\ül'EltS A I.A RESCDÜSSK !
Le lecteur se souvient p<Mil-èlre de la situation critique où nous avons laisse (Jiiasitiiodo. Le hrave sourd, assailli de toutes parts, avait |M'rdu, sinon tout courat;e, du moins tout es|M)ir de sauver, non pas lui, il ne sonp'ait pas à lui, mais l’égyptienne. Il courait éperdu sur la galerie. Notre-Dame allait ètri‘ enlevée par les truands. Tout à coup un grand galop de chevaux emplit les rues voisine.s, et avec une longue lile de torches et une épaisse colonne de cavaliers abattant lances et brides, ces bruits furieux débouchèrent sur la place comme un ouragan : France! France! Taillez les manants! r,hàteau|KTs à la rescousse! Prévôté! prévôté!
Les truands elîarés firent volte-face.
(Jiiasimodi», (iiii n'entendait pas, vit les épées mies, les llambeaux, les fers de niipies, tonte cette cavali>rie, en tète (l(‘ laquelle il reconnut le capitaine Pheebus, il vit la confusion des truands, Féjiouvante chez b‘s uns, le trouble chez, les meilleurs, et il reprit de ce secours iuesp'*ré tant de force qu’il rtqeta hors de l’église l(*s pn'miers assaillants qui enjambaient déjà la galerie.
t;'étaient en effet les troupes du roi qui survenaient.
Les truands firent bravement. Ils se défendirent en désesp(Tés. Pris en flanc par la rue Saint-Pierre-aux-Bœufs et en ipieue par la rue un Parvis, .acculés à Notre-Dame qu’ils assaillaient encore et que défendait Quasimodo, tout à la fois assiégeants et assiégés, ils étaient dans la situation singulière où stï retrouva depuis, au fameux siège de Turin, en 164(1, entre le prince Thomas de Savoie qu’il assiégeait et le marquis de Leganez qui le bloquait, le comte Henri d’Harcourt, Tnurinum nbxexsor idem et nhspsam, comme dit son épitaphe.
CIIATEAl'l’EKS A LA lîESCULSSE!
La mt'lée fut affreuse. A chair de loup dent de cliieii, comnie dit P. Mathieu. Les cavaliers du roi, au milieu des- (juels Phœbus de Chàteaupers sc comportait vaillamment, ni; faisaient aucun quartier, et la taille reprenait ce qui échai)pait à l’estoc. Les truands, mal armés, écumaient et mordaient. Hommes, femmes, enfants se jetaient aux croupes et aux jMjitrails des chevaux, et s’y actTwliaient comme des chats avec les dents et les ongles des (juatre niemhres. D’autres lanqwnuaieiit à coups de torches lit visage des archers. D’autres pi<piaient des crocs de f<‘r au cou des cavaliers et tiraient à eux. Ils déchiqiu'taient ceux qui tomhaienl.
ün en remarqua un (|ui avait une large faulx luisante, et qui faucha longtemps les jambes des chevaux. Il était effravant. Il chantait une chanson nasillarde, il lançait sans relâche et ramenait .sa faulx. A chaque coup, il traçait autour de lui un grand cercle de membres coiqH's. Il avançait ainsi au plus fourré de la cavalerie, avec la lenteur tranquille, le balancement de tête et ressoufflement régulier d’un moissonneur qui entame un champ de blé. C’était Clopin Trouillefou. Une arqiicbusade l’abattit.
Cependant les croisées s’étaient rouvertes. Les voisins, entendant les cris de guerre des gens du roi, s'étaiciit mêlés à l’affaire, et de tous les étages les balles plenvaient sur les truands. Le Parvis était plein d’une fumée épaisse que la mousqueteric rayait de feu. On y distinguait confusément la façade de Notre-Dame, et l’Hôtel-Dieu décrépit, avec quelques hâves malades qui regardaient du haut de son toit écaillé de lucarnes.
Enfin les truands cédèrent. La lassitude, le défaut de bonnes armes, l’effroi de cette surprise, la mousqueterie des fenêtres, le brave choc des gens clu roi, tout les abattit. Ils forci'rent la ligne des assaillants, et se mirent à fuir dans toutes les directions, laissant dans le Parvis un encombrement de morts.
Quand Quasimodo, qui n’avait pas cessé un moment de combattre, vit cette déroute, il tomba à deux genoux, et leva les mains au ciel; puis, ivre de joie, il courut, il monta avec la vitesse d’un oiseau à cette cellule dont il avait si intrépidement défendu les approches. 11 n’avait plus qu’une pensée maintenant, c’était de s’agenouiller devant celle qu’il venait de sauver une seconde fois.
Lorsqu’il entra dans la cellule, il la trouva vide.