‹ Œuvres de VoltaireChapitre 152 sur 182 · PAR UN AMATEUR DES BELLES- LETTRES · texte numérisé non relu

PAR UN AMATEUR DES BELLES- LETTRES

En lisant le poëme de la Religion du fils de notre illustre Racine, j'ai remarqué des beautés; mais j'ai senti un défaut qui règne dans tout l'ouvrage : c'est la monotonie. On peut remédier aisément, dans une seconde édition , à toutes les autres fautes ; on rectifie une idée fausse, ou embellit des vers négligés, on éclaircit une phrase obscure, on ajoute des beautés; mais il sera un peu plus difficile de changer l'uniformité répandue sur tout l'ouvrage en cette variété piquante qui seule peut donner du plaisir. Je me souviens d'un vers charmant de feu M. de La Motte * : L'ennui naquit un jour de l'uniformité.

Cependant j'ose exhorter l'estimable auteur de ce poëme à faire les plus grands efforts pour atteindre à cette beauté absolument nécessaire. J'ai ouï dire à M. Silhouette que la Boucle de cheveux de M. Pope n'eut d'abord qu'un médiocre succès, pareequ'il n'y avait point d'invention; mais qu'elle réussit, lorsque

« Voltaire, comme on voit , ne mit pas sou nom i ces Conseils, dont il

|iamt une critique anonyme sous le titre de : Lettre de ht. D. L. M. à M ,

au sujet des Conseils donnes à Ai. Racine, in la de vingt pages, B.

» Livre IV, fable i5. B.

CONSEILS A M. RACINE. l^J^I. 5o3

l'auteur eut embelli ce badinage en y introduisant des génies, des sylphes, et des ondins. Ce n'est pas de pareilles fictions, sans doute, que je demande à M. Racine; mais plus de chaleur, plus de figures, et des tableaux plus frappants.

Tantôt je voudrais qu'il interrogeât la Sagesse éternelle, qui lui répondrait du haut des cieux; tantôt que le Verbe lui-même, descendu sur la terre, vînt y confondre Mahomet , Confucius, Zoroastre, appelés un moment du sein des ténèbres pour l'entendre : ici , je voudrais que l'abîme s'entrouvrît; j'aimerais à y descendre en idée pour interroger les sages de l'antiquité, et pour arracher d'eux l'aveu qu'ils n'ont point connu la sagesse.

Là , je ferais l'histoire d'un prince qui , dans les grandeurs , dans les victoires , et dans les plaisirs , cherchât 1 inutilement le bonheur, qui le trouvât ensuite dans la solitude. Plus loin , je peindrais un homme que l'enivrement du inonde rendrait dur et malheureux, devenu ensuite compatissant, iudulgent, bienfesant, et par conséquent heureux. Cent images dans ce goût réveilleraient l'esprit du lecteur que l'historique assoupit, et que le dogmatique endort.

J'exhorte encore l'auteur à penser de lui-même ; il en est capable. Il ne faut point toujours mettre en vers Pascal, saint Augustin, Arnauld. Cet asservissement de l'esprit le gêne trop dans sa marche. Trop d'imita-

' L'édition originale porte : « Chercha inutilement le bonheur, qu'il tmuva ensuite, etc. » h.

/>o4 CONSEILS

tion éteint te génie. S'il veut commencer par donner l'essor à son ame, alors il sera temps de le prier de corriger les négligences de style. Alors je prendrai la liberté de lui faire remarquer que le premier chant commence un peu languissamment; non qu'il faille des vers trop forts dans un début, mais il ne faut pas ramper.

L'idée d'un appui véritable que la raison rend ai" mable 1 n'est pas, à beaucoup près, assez grande. Il s'agit du bonheur de tous les hommes et d'un bonheur éternel; les paroles doivent peindre. D'ailleurs est-ce une grande merveille que notre appui véritable nous devienne aimable? La difficulté, la beauté consiste à rendre aimable un joug, une servitude qui nous gêne, et non un appui qui nous rassure.

Je lui dirai encore que dès la première page on ne doit pas se négliger au point de dire, les droits , la gloire t'est chère. Ces fautes de grammaire sont trop remarquables, et révoltent trop les oreilles les moins délicates.

Mais ce n'est qu'après avoir refondu l'ouvrage avec génie, qu'il faudra revoir les détails avec scrupule. Je me flatte d'autant plus qu'il l'embellira, que je vois des choses dans le second chant qui me paraissent devoir lui servir de modèle pour tout le reste.

Qu'il ne dise point, comme dans le quatrième

1 Voici les quatre premiers vers du poème de la Religion :

l-a Raima dans une* vers conduit l'homme a la foi;

N'encourage a chercher mou appui x huahlt , M'apprend i ie connaître , et me le rendmimabU. 1U

A AI. RACINE. 17^2. 5o5 "

chant, qu'il ne veut pas imiter Sannazar1. Ce poète italien défigura son ouvrage, médiocre d'ailleurs, par des fictions indécentes et puériles; et je propose à M. Racine de se rendre très supérieur à Sannazar, en embellissant son poëme par des images nobles et intéressantes.

■ Non satis est pulchra esse poemata; dulcia sunto ». •

Moins les raisonneurs sont convaincants, plus on a besoin de séduire par les grâces du discours ; par exemple, voici, page i3o, un argument proposé en vers didactiques :

Quand votre Dieu pour vous n'aurait qu'indifférence 3, Pourrait-il, oubliant sa gloire qu'on offense, Permettre à cette* erreur, qu'il semble autoriser, D'abuser de son nom pour nous tyranniser?

On sent combien cet argument est faux; car Dieu permet que les hommes soient trompés par le mahométisme, dont les préceptes sout extrêmement sévères, puisqu'ils ordonnent la prière cinq fois par jour, la plus rigoureuse abstinence , l'aumône du dixième de son bien , sous peine de damnation. Jésus-Christ permet encore que les hommes soient trompés dans la plus belle partie de la terre, depuis près de trois mille ans, par l'admirable et austère morale de Confucius. Ainsi un argument si faux, présenté si sèchement, est capable de faire un grand tort au fond de l'ouvrage.

Il y en a malheureusement quelques uns de ce

' C'est le texle de l'édition originale. Les autres éditions portent: t/uiï veut, ce qui est une foule. Rariue, IV, 1 y , dît : Je laitue à Sannaur son audace profane. B.

* Horaee , An poêt., yç. B. — J Chant V, vers 38 1-84. B.

genre; je conseillerais donc, encore une fois, à l'estimable auteur d'argumenter moins et d'embellir davantage. Pourquoi dire qu'il y a plus de chrétiens que de musulmans sur la terre ? On sait que le fait est au moins très douteux. Que prouverait-il quand il serait vrai? Nulle erreur, nulle mauvaise preuve ne doit entrer dans un ouvrage consacré à la divine vérité. Je ne veux point blâmer le projet de mettre en vers les Pensées de Pascal; mais en rimant ces Pensées , il faut et les ennoblir, et être exact, et en inventer de nouvelles.

Je demande où Ton va , d'où l'on vient, qui nous sommes » ; Et je les vois courir, peu touchés de nos maux , A des amusements qu'ils nomment leurs travaux. On détruit, on élève, on s'intrigue, on projette.

Le lecteur s'attend alors à une description de ces travaux, de ces destructions, de ces intrigues, et de ce torrent du monde qui entraîne tous les hommes loin d'eux-mêmes; mais au lieu de cette idée grande et nécessaire, voici ce qu'on trouve 7 :

Sans cesse l'on écrit, et sans cesse on répète. L'un, jaloux de ses vers, vains fruits d'un doux repos, Croit que Dieu ne l'a fait que pour ranger des mots ; L'autre, assis pour entendre et juger nos querelles, Dicte un amas d'arrêts qui les rend éternelles.

S'arrêter à ces petites images , non seulement c'est tomber , mais c'est s'écarter de son chemin en tombant : il peint deux occupations sédentaires, au lieu de faire passer sous mes yeux le rapide spectacle de la roue de la fortune qui emporte le genre humain ; il

' Chant II, 33a- îS. B — 'Chanl II, 336 4" K

A M. RACINE. 1742. 5o7

confond un amusement avec l'occupation la plus cligne des hommes, qui est celle de rendre la justice; de plus, il est faux qu'un arrêt du parlement , en jugeant un procès, l'éternisé.

Cent fois j'ai souhaité (j'en fais l'aveu honteux ) 1 Pouvoir de mes malheurs me distraire comme eux , Et, risquant sans remords mon ame infortunée * Attendre du hasard ma triste destinée.

Premièrement, comment a-t-il souhaité pouvoir se distraire comme ceux qui font des vers, dans le temps même qu'il fait des vers? Secondement, quelle alternative ou de faire des vers, ou de juger des procès? Troisièmement, tous les juges risquent-ils, sans remords, leur ame infortunée? Quatrièmement, qui est-ce qui attend sa triste destinée du hasard, tandis que les écoliers de seconde savent aujourd'hui que le hasard n'est qu'un nom ? C'est donc à tort que dès le commencement de son poëmc, à la page 6, il dit * :

O toi qui vainement fais ton Dieu du hasard !

Car , encore une fois , il n'y a aucun livre écrit depuis cent ans où l'on attribue quelque chose au hasard. Le grand système des matérialistes est la nécessité.

J'apporte à M. Racine ce petit exemple entre plusieurs autres, ne doutant pas qu'un esprit comme le sien ne sente de quel prix est la justesse, et ne remédie à ces légers défauts partout où il les trouvera dans son livre.

11 néglige, dans son poème sur notre religion, le

'Chaut II, 3i i 4,. K. * Chaut l*r, n 3. fi.

grand fondement de cette religion même, qui est la nécessité d'un rédempteur; et, au lieu de parler de cette nécessité, il apporte en preuve de la mission de Jésus-Christ je ne sais quel bruit, qui ne courut que du temps de Vespasien, que l'empire romain serait à un homme qui viendrait de Judée : c'est exposer notre sainte religion au mépris des déistes dont la terre est couverte. Ils dédaignent nos bonnes raisons quand on leur en rapporte de si mauvaises ; la cause de notre Sauveur Jésus-Christ s'affaiblit par l'inattention du poète.

C'est ainsi que nous avons vu depuis quelque temps le Mercure galant rempli d'étranges dissertations sur Jésus-Christ et les prophètes, par des hommes un peu incompétents, qui voulaient expliquer des prophéties que Grotius, Huet, Calmet, Hardouin, n'ont pu entendre. On a vu, avec une extrême douleur, les choses sacrées ainsi profanées et livrées à l'injuste dérision des esprits forts. Je conjure donc instamment M. Racine d'employer de meilleures preuves avec l'éloquence dont il est capable. Je ne veux que la perfection de l'ouvrage , la gloire de l'auteur, le bien des lettres et du public.

Je prends la liberté de l'engager à faire encore de nouveaux efforts quand il lutte contre les anciens et les modernes dans ses descriptions. Par exemple, M. de Voltaire, dans un de ses discours en vers1, s'est ainsi expliqué :

Le sage Dufaî, parmi ces plants divers,

• Quatrième Discours sur r homme, vers a3-3o : voyez tome XU. La citalion faile ici présente une transition. B.

a m. mciNF. 174^- 5oy

Végétaux rassemblés des bouts de l'univers ,

Me dira-t-îl pourquoi la tendre sensilive

Se flétrit sous nos mains , honteuse et fugitive;. . . .

Pourquoi ce ver changeant se bâtit un tombeau ,

S'enterre, et ressuscite avec un corps nouveau,

Et , le front couronné , tout brillant d'étincelles ,

S'élance dans les airs en déployant ses ailes ?

Ce même ver, dit M. Racine

Chez ses frères rampants, qu'il méprise aujourd'hui, Sur la terre autrefois traînant sa vie obscure. Semblait vouloir cacher sa honteuse figure : Mais les temps sont changés; sa mort fut un sommeil ; On le vit plein de gloire à son brillant réveil , Laissant dans le tombeau sa dépouille grossière, Par un sublime essor voler vers la lumière.

M. Racine a l'esprit trop juste pour ne pas convenir, sans peine, que ces vers ont encore besoin d'être un peu retouchés. Il ne dit pas précisément ce qu'il doit dire. Il dit : Sa mort fut un sommeil, et il n'a pas parlé auparavant de cette prétendue mort. Les temps sont cliangès, est une expression qui convient aux événements de la fortune, et non pas à un effet physique. On ne doit pas dire d'une mouche qu'elle est pleine de gloire y ni que son essor est sublime. C'est dire mal que de dire trop; c'est énerver que d'exagérer. Choisissons quelques autres endroits ou il se rencontre avec le même auteur.

U. DE VOLTAIBE.

Demande/ à Sylva par quel secret mystère 1 Ce pain , cet aliment dans mon corps digéré ,

« Chant I*r, 178-8',. B.

«Ce premier vers est dans les variantes; les quatre autres dans le Icxle du quatrième Discours sur F homme : voyez tome XII. B.

5io

Se transforme en un lait doucement préparé ;

Comment , toujours filtré dans ses routes certaines ,

En longs ruisseaux de pourpre il court enfler mes veines.

m. b ac m H.

Mais qui donne à mon sang cette ardeur salutaire 1 ? Sans mon ordre il nourrit ma chaleur nécessaire ; D'un mouvement égal il agite mon cœur; Dans ce centre fécond il forme sa liqueur, Il vient me réchauffer par sa rapide course.

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