‹ Œuvres de VoltaireChapitre 156 sur 182 · II. DE VOLT AI R E · texte numérisé non relu

II. DE VOLT AI R E

Déjà de la carrière L'auguste vérité vient m'ouvrir la barrière; Déjà ces tourbillons l'un par l'autre pressés , Se mouvant sans espace, et sans règle entassés, Ces fantômes savants à mes yeux disparaissent. Un jour plus pur me luit : les mouvements renaissent ; L'espace qui de Dieu contient l'immensité Voit rouler dans son sein l'univers limité; Cet univers si vaste à notre faible vue,

' C'est ce qu'on lit daus la première édition , sur laquelle Voltaire a fait ses remarques. Racine a mis depuis : - Quels barbares docteurs auraient «• pu , elc. « B.

▲ M. RACINE. I74a. 5l3

Et qui n'est qu'an «tome, un point dans l'étendue.

Êpitrt à madame Du C lia te Ut, a 1 - îo.

M. BACINE.

Là, d'un cubique amas, berceau de la nature, Sortent trois éléments de diverse figure. Là ces angles qu'entre eux brise leur frottement , Quand Dieu qui dans le plein met tout en Pour la première fois fit tourner la matière.

Newton ne la voit pas ; mais il voit ou croit voir Dans un vide étendu tous les corps se mouvoir.

Ch. V, a37-43.

Adoucit-il les traits de sa main vengeresse*? Punira-t-il , hélas ! des moments de faiblesse, Des plaisirs passagers , pleins de trouble et d'ennui Par des tourmente affreux, éternels comme lui?

Mais , pour quelque douceur rapidement goûtée , Qui console en sa soif une ame tourmentée, Croirons-nous qu'en effet il s'irrite si fort , Et pour un peu de miel condamne-t-il à mort ?

Ch. VI, a3-a6.

J'omets quelques autres exemples , et je ne veux point entrer dans le détail des vers qu'il faut absolument que l'auteur corrige, pareeque je l'estime assez pour croire qu'il les sentira lui-même, ou qu'il consultera quelqu'un de nos académiciens qui ont le plus de goût. Ce n'est pas toujours les poètes qu'il faut consulter en poésie. M. Patru était le conseil de M. Despréaux. Il paraît que M. Racine ne devait pas s'adres-

*M. de Voltaire me permettra d'adoucir ainsi ces vers, dont le sens me parait trop dur quand il est positif. — J'ai déjà fait remarquer que Voltaire n'avait pas donne ces Constds sous son nom : dans la Henriade, chant VII t vers aa5-a6 , on lit :

Il adoucit Ica traits de m main **ug eretse ; Il De uit point panir, etc. B.

Mélamgxs. II. 33

ser à Rousseau sur un tel ouvrage. Le peu de nos vers alexandrins que Rousseau a faits prouvent qu'il n 'avait pas le goût de ee genre de versification ; et ses épîtres font voir que le raisonnement n'était pas toutà-fait de son ressort. En effet , dans ses meilleures épîtres, comme dans celle à Marot, il y a trop de paralogismes; et celle qu'on vient d'imprimer à la suite du poëmc de la Religion n'est pas assurément ce qu'il a fait de mieux en fait de raison et de poésie.

Rousseau , dans cette épître , attaque toujours la secte ancienne qui attribuait tout au hasard. Encore une fois, il ne faut pas se battre contre ces fantômes; il faut attaquer dans leur fort, mais avec une extrême charité, ces incrédules, lesquels admettent un Dieu tout puissant et tout bon, qui n'a rien fait que de bien, et qui nous donne la mesure de connaissances et de félicités proportionnée à notre nature; qui ne peut jamais changer; qui imprime dans tous les cœurs la loi naturelle; qui est et qui à toujours été le père de tous les hommes; n'ayant point de prédilection pour un peuple; ne regardant point les autres créatures dans sa fureur; ne nous ayant point donné la raison pour exiger que Ton croie ce que cette raison réprouve; ne nous éclairant point pour nous aveugler, etc.

Voilà les dogmes monstrueux, voilà les subtilités si évidemment criminelles qu'il fallait détruire; mais en vérité Rousseau en était-il capable? en était-il digne? et le ton d'autorité, le langage des Bourdaloue et des Massillon convenait-il à une bouche souillée de ce que jamais la sodomie et la bestialité ont fourni de plus horrible à la licence? (Ji

A M. RAClIfE. 174^- 5 1 5

meas 1 ? Rousseau ne devrait employer le reste de sa vie qu a demander humblement pardon à Dieu et aux hommes, et non à parler en docteur de ce qui lui était si étranger. Qu'eût-on dit de La Fontaine s'il eût pris le ton sévère pour prêcher la pudeur ? Castigas turpia , turpis. Aussi cette épître de Rousseau est une des plus faibles déclamations, en style marotique, qu'il ait faites depuis son exil de France.

Ce que M. Racine veut faire approuver de cette épitre sert même à la faire condamner. Est-il possible qu'on puisse y goûter « des bruyantes armées d'esprits «subtils, qui, pygmées ingénieux, se haussent bur- « lesquement contre le ciel sur des montagnes d'argu- « ments entassés 1 ? » N'est-ce pas là réunir à-la-fois le guindé du P. Lcmoine et le bas comique? N'est-ce pas un double monstre ? Certes , vouloir accréditer ce style, pire mille fois que le style précieux qu'on a tant condamné, ce serait ruiner entièrement le peu de bon goût qui reste en France.

M. Racine a fait imprimer aussi sa réponse en vers à Rousseau; il est à souhaiter que M. Racine travaille cette épître aussi bien que son poème , qu'il la varie davantage, qu'il lui ôte ce ton déclamateur qui est l'opposé de ce genre d'écrire, qu'il y sème plus de ces vers aisés qu'on retient par cœur, et qui deviennent proverbes. Je lui demande encore un peu plus de politesse. On peut, on doit réfuter Bayle, et je souhaite que ceux qui s'en mêlent soient assez dialecticiens pour nais s'il faut, combattre ses er-

1 Psaume xnx, v. 16. B.

» Rousseau , Epitre à L. Racine, 85-87. B.

5l6 CONSEILS A M. RACINE.

rcurs, il ne faut pas rappeler cœur cruel, homme ajfreux1. Les injures atroces n'ont jamais fait de tortqu a ceux qui les ont dites. Qui se met ainsi en colère a trop l'air de n avoir pas raison. Tu prends ton tonnerre, au lieu de répondre , dit Ménippe à Jupiter, tu as donc tort. Mais, si Jupiter a tort, combien sommes-nous condamnables lorsque nous insultons ainsi à la mémoire d'un philosophe qui, après tout, a rendu tant de services à la littérature , et dont les ouvrages sont le fondement des bibliothèques chez toutes les nations de l'Europe !

Je finirai par prier M. Racine, pour l'intérêt de sa gloire, de ne point tant invectiver contre les auteurs ses confrères. Cette indécence n'est plus d'usage; les honnêtes gens la réprouvent. Il faut imiter la plupart des physiciens de toutes les académies, qui rapportent toujours avec éloge les opinions de ceux même qu'ils combatteut. Si Despréaux revenait au monde, il condamnerait lui-même ses premières satires.

Je me flatte que M. Racine recevra avec charité ce que la charité m'a inspiré, et qu'il sentira qu'on ne prend la liberté de donner des conseils qu'à ceux qu'on estime. . , Wjnnfâb

« Dans aon tpitre à Rousseau, vers r53 , Racine en effet apostrophe

Bayle en ces termes:

Cœur cruel ! bon» m* anreui !

Dans la même pièce il axait dit, vers 71-71:

A-t on tu dan* leur» vers ces sublimes génies Paire aux dépens de Dieu rire leurs Creaies ?

Et pour qu'on sût bien que c'était contre YÉpitre à C//w»/> (voyez , tome XII, la pièce intitulée: Le Pour et le Contre), Racine ajoutait en note: -Épitre - très impie d'un auteur inconnu. » B.

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