XI.II
et sa* raison: Quel rapport va-t-il entre ces termes : la nourriture et la liberté? C’est la gloire de Channing d’avoir fait pleine justice de ce sophisme, (pii ne touche pas seulement l’esclavage. En combien de pays ne s’imagine-t-on pas que le bien-être est la justification du despotisme, et (pie le peuple n’a pas le droit de se plaindre quand il a de l’ouvrage et un salaire. Est-ce donc dans le Coran qu'il est écrit : que l'homme ne vil pas seulement de pain, mais de la parole de Dieu?
Le traité de Channing, accueilli avec plus de faveur qu’il n’osait l'espérer, n’eut pas cependant de succès immédiat. Un homme modéré, qui se jette entre deux partis dans leur première fureur, n’a guères d’autre chance que d’être maltraité des deux côtés, et s’il en fut autrement, Channing le dut à sa réputation de charité etde modération. l)u reste, loin do s'affaiblir par les attaques des abolitionistes, la cause de l'esclavage prenait un nouveau caractère, elle devenait politique; ce n’était plus seulement de son droit menace que s’inquiétait le Sud, il voulait la suprématie dans l’Union, ou tout au moins il voulait s'assurer dans le Sénat une égalité telle, qu’il fût impossible au Congrès de jamais toucher à l’esclavage, même indirectement. C'est ainsi que cette terrible question est venue se mêler à la politique des Etats-Unis, et que depuis vingt ans elle la domine , et fait complètement dévier l’Amérique de la voie ouverte par Washington et ses amis. La grande affaire aujourd'hui, quand on nomme un président, n’est pas de savoir s’il est capable ou vertueux, mais s’il est favorable à l’esclavage, ou tout au moins s’il n’entreprendra rien contre lui. C’est une raison de cette nature qui a fait la fortune du président actuel, M. Pierce; et il est sur qu’un ennemi de l’esclavage, fût-il un des hommes les plus éminents du pays, M. Everelt, par exemple, n’a aucune chance de parvenir à la direction suprême, des Etats-Unis. C’en est assez pour comprendre combien, depuis trente ans, le niveau moral a baissé.
C’est ce que dernièrement, lors de la discussion du bill Nebraska, exprimait avec grande noblesse M. Sumner, représentant du Massachussets, dans le sénat de Washington.
« Un ostracisme arrogant et implacable poursuit mainte- » nanl, non-seulement celui qui se prononce contre l’es- » clavage, mais quiconque ne veut pas s’en faire le soutien. » On a introduit une nouvelle qualification pour les fonctions » publiques, qui eu aurait exclu les pères de la République, » même Washington, Jefferson et Franklin. C’est là un » fait étrange, mais incontestable. Si ces illustres personnages » descendaient des sphères qu’ils habitent, s’ils rentraient » dans ce monde qu'ils ont noblement consacré à la liberté, » leur opinion bien connue contre l’esclavage empêcherait » qu’aucun des vieux partis politiques leur offrit la prési- » dence. Et John Jay, notre premier grand juge, ce modèle » de la vertu judiciaire, lui qui haïssait l’esclavage comme » il aimait la justice, John Jay ne pourrait pas reprendre ces » fonctions auxquelles son nom est à tout jamais attaché » sur la terre. C’est à ce point que notre gouvernement est » sorti de l’ancienne voie (1). »
On s’étonne quelquefois de ce fait étrange, que l’Amérique, au moment de la révolution, ait trouvé parmi ses fermiers, scs marchands, ses ouvriers, des généraux, des administrateurs, des hommes d'Etat, et qu’aujourd’hui elle ne trouve plus de politiques éminents parmi des générations riches, aisées, et à qui la fortune donne toutes les ressources de l'éducation ; la raison en est dans cette influence de l’esclavage. Le Sud, qui n’a qu’un intérêt, est toujours prêt à soutenir tout parti, whig ou tory, démocrate ou fédéraliste, libre échangiste ou protectionniste, qui accepte et soutient l'esclavage. Le Sud jette ainsi son poids victorieux dans la balance et du même coup démoralise
1) London Qu'irlerly lieview, octobre 185i, p. 128.