‹ Œuvres de W. E. Channing De l'esclavageChapitre 9 sur 27 · X.XIV · texte numérisé non relu

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ennemis de l'esclavage ont exagéré la peine physique infligée par le mallre, et il en est résulté que le maître, ayant la conscience d’être traité injustement, repousse avec colère l’intervention du philanthrope, et soutient que les nègres sont dans une meilleure condition que les paysans de la plupart des pays; et il y a si peu de sagesse et de justice dans les institutions sociales, que le maître n’a que trop raison.

» Les esclaves ont de la nourriture en quantité suffisante, et elle «*» leur est fournie avec une parfaite régularité; ainsi les premiers besoins de la vie sont satisfaits. Ils ont l’habitude de vendre une partie de ce qu’on leur donne pour vivre, et portent aussi au marché des fruits et de la volaille, si bien qu’ils peuvent se procurer les jouissances qu’ils estiment le plus, du tabac, du sel, de la viande, et surtout des habits. Leur apparence prouve qu’ils ne souffrent point de manque de nourriture. Vous ne voyez jamais chez les femmes cet air de misère et de fatigue, si commun en Suisse et en Allerfiagne. Quant au vêlement, la seconde nécessité de la vie, le climat ne demande pas de grandes dépenses, et les esclaves souffrent moins que les journaliers des climats froids. A Noël et au jour de l’an, qui sont des espèces de saturnales pour les esclaves, on les voit entrer dans la maison de leurs maîtres, chanter et danser aussi familièrement que chez eux, et se parer, surtout les femmes, d’habits non-seulement à la mode, mais coûteux. Quand au logement, il n’y a pas de comparaison entre la case des esclaves et la hutte où vit le paysan Irlandais. Il ne leur manque que la propreté pour être logés aussi bien qu’ils peuvent le désirer.

» En ce qui louche le labeur, ils ne travaillent jamais autant que nos ouvriers et nos journaliers qui font deux fois plus de besogne en un jour.

» Et cependant les esclaves sont surchargés comme les ouvriers de tout pays. Ce qui fait la dureté de leur condition c’est qu'il n’y a pas d’intermittence dans leur labeur. Ici, l’été est perpétuel, et la canne à sucre a besoin d’une année pour mûrir; il faut donc que l'esclave travaille depuis le commencement jusqu'à la fin de l’année sans ces intervalles de repos que le changement de saison amène dans les autres climats. Et puis son travail est forcé; il n’y a pas d'intérêt ; il n’y gagne rien, littéralement rien : aussi ces stimulantsque la Providence a faits pour glléger et égayée

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la peine, manquent entièrement au nègre, et cela suffit pour ajouter au travail un poids intolérable.

» Le nègre souffre-l-il de la cruauté du maître? Ces souffrances ont beaucoup diminué, par suite de l’abolition de la traite, ce qui a donné plus de prix à la vie de l’esclave, et par le triomphe de sentiments plus humains, triomphe dil à la sympathie de l’Europe pour cette classe dégradée. 11 y a sans doute des cruautés commises, et il n’cn peut pas être autrement, car les agents qui vivent en contact avec les esclaves sont en général des gens sans éducation, qui ont des principes très-faibles et des passions très-fortes, et qui sont tout à fait iudignes du pouvoir qu’on leur confie; aussi, malgré le maître, ils abusent de leur autorité, et augmentent la corruption des nègres par leur immoralité. Malgré tout, je crois qu’une bande de nègres reçoit moins de coups qu’une compagnie de soldats dans notre armée. Ils sont soumis à une discipline moins dure, et en ce qui louche la condition physique ^ on ne peut pas les comparer à des soldats en campagne.

»> Et cependant ils souffrent beaucoup. Mais c’est surtout dans le mal moral qu’il faut chercher la cause de ces souffrances. Leur condition ne tend qu’à dégrader leur intelligence et leur cœur, à en faire des animaux, à les faire tomber au-dessous de la brute. C’est là qu’est la misère de l’esclavage, et je ne crois pas qu’on puisse l’exprimer trop fortement.

»Ce qui m’affecte le plus, c’est de penser qu’en des pays qui se disent chrétiens, la plus grande partie des hommes sont réduits par l’injustice et par la force à un état qui flétrit toute leur nature, leur interdit toute amélioration, et leur impose la misère de l’ignorance et du vice. L’esclavage flétrit les affections naturelles. Ici le mariage est chose inconnue. Sur une des plantations où j’ai demeuré, il n’y avait que six esclaves mariés ; dans une autre, il n’y avait qu’un seul mariage.En outre, la dépendance mutuelle, qui fortifie nos affections, est inconnue. L’homme ne prend aucun soin de la femme avec laquelle il vit; c’est du maître que la femmeallend la nourriture et le vêlement, et si le mari est malade on l’envoie à l'infirmerie commune ; il n’y a point de place pour les bons offices de la vie conjugale. Les enfants ne dépendent pas davantage de leurs parents, et le père n’est pas chargé du soin de ses fils. Il ne gagne rien pour eux, et ne s’inquiète pas de leur bien-être à venir. C'est ainsi que le pauvre nègre est

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exclu de l’école que la nature a établie pour la culture de nos affections et de notre caractère, et le tort qu'on lui fait est irréparable.

» Les mêmes causes sont destructives de l’énergie, de la prévoyance, de l’empire sursoi-méme. L’esclave ne s’inquiète guère, plus de lui-même que ne fait la brute. Il n’a pas d’intérét à défendre, rien n’occupe sa pensée sinon le petit coin de terre qu’on lui abandonne. Quelle que soit sa façon de vivre, il est sûr d'être nourri et vêtu. Sa condition ne peut pas devenir meilleure. L’avenir ne lui offre rien de mieux que le présent. Aussi est-il la créature de l’heure présente, des sens, des appétits, des passions. Il n’a pas plus de prévoyance que la brute, et il est plus adonné aux jouissances grossières.

» Remarquez encore que la condition de l’esclave dérange toutes ses idées morales. Victime de l’oppression et de l’injustice, et cela dés le berceau, il ne peut pas comprendre les droits de l'humanité et de la justice. Toute sa vie est une école de malhonnêteté et de fraude. Tous ses droits sont violés ; la violation du droit est donc pour lui l’ordre de la nature. Aussi, voler et mentir sont sa vocation autant que son labeur journalier, et on ne peut pas l’amener à comprendre que cela est mal. Toute sa nature intellectuelle et morale est bouleversée et perdue.

» C’est le plus triste aspect de la condition servile, mais le mal ne s’arrête pas là. La dégradation morale amène de grandes souffrances physiques. Il est aisé de comprendre comment, en l’absence de toute retenue dans le mariage, de tout calcul pour l’avenir, de toute prévoyance, les esclaves s'abandonnent auxexcès. La débauche et l’ivrognerie ruinent la santé et la vie des nègres, si bien que leur nombre diminue, quoiqu’ils ne manquent pas d'un certain bienêtre. Ils ne soignent pas mieux leur santé que les enfants, ou plutôt ils favorisent un certain degré de maladie, parce que cela les exempte de travailler. On comprend aussi comment, habitués à souffrir de l’injustice et de la dureté, et n’ayant point d’affections domestiques, ils sont disposés à être injustes et cruels les uns pour les autres. La race africaine n’a pas le caractère sombre, féroce, vindicatif des Indiens, mais néanmoins les esclaves sont querelleurs, et à leurs autres misères ils ajoutent des animosités et des injustices mutuelles.

» J’ai voulu vous signaler ce que je considère comme le grand

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mal de l’esclavage. C'est ce qui rend l'émancipation dillicile, tout en en montrant la nécessité ; car le mal est inséparable de la servitude. En face de cette condition misérable, les amis des nègres doivent marcher avec la plus grande prudence. Les noirs sont incapables de se conduire eux-mêmes, et ils perdront dans l’opinion publique la cause de l’émancipation, si on leur confie tout d’un coup des privilèges dont ils abuseront. »

On voit combien Channing était préparé pour entrer dans la discussion ; discussion fort délicate, et qui, pour ne pas blesser des passions déjà irritées, demandait une prudence extrême sans rien céder toutefois des droits éternels de la justice et de l’humanité. De toutes parts on accumulait les raisonnements et les faits pour attaquer ou défendre l’esclavage. C’est au nom de la religion, de la justice, de la fraternité humaine, de la charité que les abolitionistes demandaient l’émancipation ; c’est au nom de la religion , de la loi, de la différence des races, du bien-être des noirs que les hommes du Sud défendaient l’esclavage. Ce que les maîtres ont accumulé de sophismes et de fausses raisons est incroyable, et ces sophismes, qui ont cours aux États-Unis, montrent trop clairement combien l’intérêt et la passion peuvent aveugler les esprits les plus distingués. Assurément il y a dans le Sud des axiomes qui sont considérés comme incontestables, et qu’il serait impossible de faire accepter en Europe par le bon sens de nos ouvriers. On en jugera par les citations suivantes, qui feront mieux connaître à quels adversaires répondait Channing.

Nous n’imaginons pas qu’on puisse jamais invoquer en faveur de l’esclavage une religion qui proclame que tous les hommes sont frères, comme étant tous enfants d’un même père qui est au ciel ; car assurément rien n’est plus contraire à cette sainte fraternité que le despotisme exercé par un homme sur ses semblables. Cependant c’est une maxime reçue dans le Sud que la bible et l’Évangile ne con-

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damnent en rien la servitude; bien plus, on invoque leslivres saints en faveur de l'esclavage, et voici par exemple comment, en 1829, le célèbre M. Benton, un patriote, un démocrate, pouvait s’exprimer en plein sénat des États-Unis (i) ;

«J’admire, c’est-à-dire je regarde avec étonnement la sublime moralité de ces gens qui ne peuvent supporter la contemplation abstraite de l’esclavage à la distance de cinq cents milles. Cela est bien au-dessus, c’est-à-dire c’est une affectation de perfection bien au-dessus de la moralité des chrétiens primitifs, des apôtres du Christ, du Christ lui-méme. Le Christ et les apôtres ont paru dans une province de l’empire Romain, quand cet empire s’appelait le monde, et que ee monde était rempli d’esclaves. On en estimait le nombre à quarante millions; c’était le quart de la population totale. 11 y avait de simples particuliers qui possédaient jusqu'à vingt mille esclaves. Un affranchi, un homme qui avait été esclave lui-méme, mourut possesseur de quatre mille esclaves. Ce sont là les chiffres. Les droits des maîtres sur celte multitude d'êtres humains, c'était le droit de vie et de mort ; sans que la loi défendit l’esclave, sans que l’opinion le protégeât. Une loi d’une atrocité incroyable rendait tous les esclaves responsables de la vie de leur maître; c’était la loi qui condamnait à mort tous les esclaves de la maison où le maitre avait été assassiné, et sous l’empire de celte loi on vit quatre cents personnes exécutées d'un seul coup. Et ces esclaves, c’étaient des hommes blancs, venus d’Europe ou de l'Asie mineure, c’étaient des Grecs ou d’autres peuples à qui nous devons les productions les plus estimées de l'esprit humain. Jésus-Christ vit tout cela, le nombre des esclaves, leur condition misérable, leur couleur qui était la même que la sienne, et cependant il n’a rien dit contre l’esclavage ; il n’a pas prêché de doctrine qui conduisit à l'insurrection et au massacre; il n’a rien dit qui chez nous puisse autoriser la race inférieure des noirs à exterminer la race supérieure des blancs, dans les rangs de laquelle il a paru sur la terre. LeChrisl a prêché une doctrine toute contraire, qui enseigne à l’esclave le devoir de la fidélité et de l’obéissance, qui enseigne au maître l’humanité et la

(1) Benton, Thirly years view, New-York 18.H, t. 1, p. 126.

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bonté. Ses apôtres ont lait comme lui; saint Paul renvoie à son maître l’esclave fugitif, Onésime, avec une lettre d’excuse et de prière. Ce n’était pas lui qui eût recueilli un esclave fugitif, encore moins l’eût-il détaché de son maître, encore moins eût-il excité une insurrection. »

Qu’on ne croie pas que ce langage soit particulier à la tribune, qui n’est pas toujours chrétienne. Les Églises du Sud se sont faites les complices de l’esclavage, et l’ont pris sous leur protection. Madame Beecher Stowe, dans la Clef de la cabane de l'oncle Tom , a accumulé les preuves de celte prévarication chez les Églises protestantes ; je citerai, comme une des plus remarquables, la décision suivante d’une communauté presbytérienne (t) de la Caroline du Sud (Harmony Presbilery of South Carolina).

« Attendu qu’un certain nombre de personnes en Écosse et en Angleterre, et d’autres du nord, de l’est et de l’ouest de notre pays, ont dénoncé l’esclavage comme contraire aux lois de Dieu, et que quelques-unes de ces personnes ont présenté à l’assemblée générale denotreéglisc et au Congrès de la nation, des mémoires et pétitions avec l’intention avouée de flétrir les propriétaires d’esclaves, et d’abolir la relation de maître et de serviteur ; et attendu que de ces procédés, des faits, des raisonnements et des circonstances il résulte clairement que ces personnes ne savent pas ce qu'elles disent, ni pourquoi elles affirment, cl qu’avec cette ignorance elles montrent un esprit de justice affecté et de sainteté exclusive, etc.

» 1° Il est résolu que comme le royaume de notre Seigneur n’est pas de ce monde, son église n’a aucun droit d’abolir, altérer, ou modifier aucune institution ou ordonnance humaine, politique ou civile, etc.

» 2° Il est résolu que l’esclavage a existé depuis les jours de ces bons vieux maîtres d’esclaves et patriarches, Abraham, Isaac et Jacob (qui sont maintenant dans le royaume descieux), jusqu’au temps où l’apôtre saint Paul renvoya un fugitif à son maître Philémon, et écrivit à ce propriétaire d’esclaves une lettre chrétienne

(i) Key lo Uncle Tom's cabin , p. 296. The american church and Slavery.

et fraternelle qui existe encore dans le canon des Écritures. Il est résolu que l’esclavage a toujours existé depuis les jours des apôtres et existe encore aujourd’hui.

» 3° II est résolu que comme les devoirs relatifs du maître et de l’esclave sont enseignés dans les écritures delà même façon que ceux du père et de l’enfant, du mari et de la femme, l’existence même de l’esclavage n’est pas opposée à la volonté divine, et quiconque a une conscience trop tendre pour reconnaître la légitimité de cette relation est juste plus qu'il ne convient, et sage au delà de ce qui est écrit ; il a soumis sa tête au joug humain, a sacrifié sa liberté chrétienne, et laissé la parole infaillible de Dieu pour les imaginations et les doctrines des hommes. »

Je ne sais si l’on a rien écrit, de plus fort contre l’esclavage que cette pièce hypocrite, qui fait du Christ le soutien du despotisme des hommes, et avilit Dieu même pour en faire le complice de la servitude. On lira les belles pages que Channing a consacrées à la réfutation de ces doctrines, qui rendraient la religion odieuse, si la religion était coupable de la faiblesse de ses ministres. En montrant que l’esprit du christianisme est un esprit de justice et d’humanité, mais en même temps un esprit de paix et de progrès ; en nous faisant pénétrer dans cette action intérieure, dans ce renouvellement des cœurs, qui est le triomphe de la parole divine, Channing a vengé à la fois la liberté et l’Evangile. Mais quelle est donc cette lèpre abominable qui gagne jusqu’à l’Église, et qui asservit la religion ?

Le second argument des propriétaires d’esclaves c’est que la loi leur donne plein pouvoir sur la personne des nègres. Or, pour eux, c’est la loi qui but le droit. C’est la théorie de Hobbes, la doctrine qui ne reconnaît ni bien ni mal absolu, et qui, de la volonté du législateur, fait la mesure de la justice; c’est par conséquent la doctrine du despotisme; il est au moins singulier de l'entendre proclamer dans une république, si justement fière de ses institutions. Et cependant ces maximes funestes ont été soutenues en plein Sénat par un des politiques les plus célèbres des États-Unis, M. Henri Clay. Ce

que la loi déclare ma propriété, a-t-il dit, est ma propriété. Oïl trouvera dans les liemarques sur la question de l'Esclavage une réfutation complète de cette fausse et dangereuse théorie. M. Clay était avocat, Channing n'était qu’un simple pasteur, et s’était occupé de théologie plus que de droit. Mais dans cette discussion il s’est montré bien autrement jurisconsulte que son adversaire, et Domat lui-mème ne désavouerait pas les pages que Channing a écrites sur l’essence du droit de propriété, sur les droits naturels, sur T intervention morale d’un peuple dans les affaires d’un autre peuple. Il y a la des principes fortement établis, des conséquences clairement déduites, une dialectique excellente, mise au service de la vérité. Aujourd’hui, quand on lit le discours de M. Clay (1) et la réponse de Channing, on est frappé de ce qu’il y a de faible et de faux dans le discours du célèbre orateur, de ce qu’il y a de solide et de juste dans la réfutation de son humble adversaire. Le temps, qui a flétri les sophismes, a donné une verdeur nouvelle à la vérité. 11 semble que Channing écrit aujourd’hui. C’est là de quoi donner du courage à ceux qui défendent sans ambition une bonne cause. L’avenir est à la raison et au droit. Souvent c’est après la mort de l'écrivain que les principes qu'il a défendus triomphent enfin ; il faut que les générations passent pour que leurs passions et leurs erreurs intéressées passent avec elles. Mais pour qui aime la justice et se confie en Dieu, compter qu’un jour viendra où la vérité dissipera tous les nuages, et se dire que tout obscur qu’on soit on aura servi l’humanité, cela vaut mieux que la fortune et que la gloire. C’est le sentiment de ce devoir rempli qui a soutenu Channing et lui a fait sacrifier sa vie et sa popularité à ia défense des opprimés.

(1 ) Speech on pétitions for Lite abolition of slavcry. Voyez

Life and specches of Henri Cla> , New-York, 18t3, t. n, p.3,‘>5.

Après la religion et la loi qu’ils invoquent si faussement i à leur aide, les défenseurs de l’esclavage allèguent l’infériorité de la race noire et l’inimitié des deux peuples. L’in- ' fériorité naturelle des nègres a été défendue par un savant professeur, émigré de Suisse aux États-Unis, et qui a payé sa bienvenue dans sa patrie d’adoption par une découverte venue fort à propos au secours des préjugés populaires. Toutefois, il s’en faut que la science ait accepté l'assertion de M. Agassiz, assertion qui, jusqu’à présent, manque de preuves. Outre que le squelette est le même dans les deux races, et que dès la seconde génération on remarque chez le nègre né aux États-Unis un développement du cerveau qui rapproche la configuration de sa tète de celle des blancs, il y a cette objection à faire au système de M. Agassiz, que fùt-il certain, il ne prouverait rien en faveur de l’esclavage. Car alors même qu’il serait démontré que le nègre forme non pas une simple variété du genre humain, mais bien une espèce distincte, et si l’on veut moins intelligente, cela n’empêcherait pas que cette race inférieure n’eût la parole et la raison, et que le nègre, au lieu d’ètre destiné au j service d’autrui comme l’animal, ne fût un individu né pour aimer sa femme, élever ses enfants et disposer de sa vie.-:'" Cette infériorité pourrait justifier la tutelle bienfaisante de l’État, mais non certes la tyrannie du maître.

Mais, je le répète, cette infériorité naturelle, rien ne la démontre ; l’infériorité de l’éducation, elle existe sans doute, et il faut plus d’un jour pour y remédier : mais c’est un problème de même espèce que l’ignorance du peuple. Une politique égoïste déclare cette ignorance irrémédiable et s’en fait un titre pour asservir la plus grande part de la nation ; une politique chrétienne n’y voit qu’un devoir à remplir et une injustice à réparer. Elle fait la part des temps et ne demande pas pour le peuple une liberté ou plutôt une autorité politique qui ne serait pour lui qu’une arme dans la main d’un enfant ; mais loin d’interdire l’espérance aux classes déshéritées, elle

leur distribue l'éducation d'une main libérale, et prépare tout pour une prochaine émancipation. Les vilains du xi® siècle étaient aussi ignorants et non moins brutaux que les nègres; où en serions-nous cependant, si on avait traité nos ancêtres avec le dédain de l'ethnologie américaine, et

si, au nom d’une infériorité que toute la noblesse reconnaissait, on eût perpétué leur servitude? Repoussons loin de nous ces préjugés odieux et intéressés. L’Évangile ne distingue point entre les hommes ; il ne connaît que des frères, tous enfants de Dieu. Là est une science qu'on n’a point encore dépassée ; il sera toujours bon de s’y tenir.

Quant à l’inimitié des deux peuples, elle est vraie en ce sens que les Américains, dans leur orgueil, ont pour les nègres une antipathie que les peuples des colonies catholiques. Espagnols, Portugais, Français, n’ont jamais partagé. Pour le nègre, c’est, de l’aveu général, la race la plus affectueuse qui existe, et cette douceur même l’a livrée à l’esclavage, tandis qu’on n’v a jamais plié l’Indien, toujours prêt à se venger. Cette inimitié est le grand obstacle à l'émancipation ; le noir est un objet d’horreur et de dégoût pour les Américains, et il y a contre lui la même antipathie dans les pays libres que dans le Sud. C’est là une difficulté que n’ont pas connu l'antiquité ni le moyen âge. L’esclave était de même race que le maître, et le jour où on l’affranchissait et où il prenait le costume de l’homme libre, rien ne le distinguait plus des autres citoyens. Au contraire, la différence de couleur perpétue la servitude au sein même de la liberté, et les mœurs repoussent tout contact avec celui qui en porte la marque sur toute sa personne. Noir et esclave, c’est tout un. Les âmes sensibles du Sud, et il y en a beaucoup, les politiques, qui considèrent l’esclavage comme une lèpre terrible, et il y en a plus encore, ne voient donc qu’un remède, c’est l’émigration , c’est la transportation de la race noire, et c’est dans cette intention qu’on a fondé en Afrique la colonie de Libéria, où chaque année on envoie un certain

nombre d’affranchis. Channing, sans blâmer la colonisation, montre que c’est un moyen chimérique, si l’on en attend la tin de l’esclavage. I)e 1840 à 1850 le nombre des noirs a augmente de 717,000; c’est un accroissement de 71,000 âmes par an ; quelle société suffirait à faire les frais d’une pareille émigration? Sans doute, vers la fin du dernier siècle, ilya eu un moment où l’on aurait pu essayer de mesures semblables et c’est ce que demandait Jefferson; aujourd’hui il est trop tard ; il faut affronter le mal directement, et non pas essayer de vains palliatifs. On ne chassera pas les noirs de l’Amérique, il faut qu’ils y vivent, esclaves ou libres. La répugnance des blancs est-elle un titre valable pour imposer la servitude à un peuple innocent ? Telle est aujourd’hui toute la question.

Mais, dit-on , si l’on donne la liberté et les droits de citoyen aux nègres, ce sera la guerre civile entre les deux races, ou tout au moins Y amalgame, c'est-à-dire la confusion du sang, et l'amoindrissement, la dégénérescence des blancs. 11 est trop aisé à Channing de répondre que si jamais la guerre éclate, ce sera l’esclavage et non pas la liberté qui la fera naître. Et quand à la confusion du sang, la juste répugnance des deux races y pourvoira. Si quelque chose peut diminuer le nombre des mulàtocs, c’est la liberté ; aujourd’hui que la femme noire ou mulâtresse est un instrument de débauche, le sang se mêle, et on voit ce triste spectacle d’esclaves fils d'un père libre, de femmes vendues à l’encan, et portant dans leurs veines le plus noble sang de la Virginie. Si la négresse était libre, de pareils mélanges seraient plus rares qu’aujourd’hui.

11 est bien vrai que la juxta-position sur le même territoire de deux races de couleur différente, et séparées parla nature et par les préjugés, a quelque chose d’étrange et même d’inquiétant. Mais on suppose toujours que le nègre, une fois affranchi, aura la pleine liberté politique, et que du premier coup on donnera les droits de citoyen à des gens

incapables d’en user. Cria n'est pas une conséquence forcée de l'abolition, et j’aurais voulu que Channing fut plus explicite sur ce point. Affranchir les nègres et en faire des citoyens actifs, sont deux choses différentes, et, selon moi, séparées par une longue suite d'années, car il faut plus d’un jour’pour foire l’éducation politique d’une race aussi déchue, et pour redresser des âmes que la servitude a pliées. Affranchir le noir, c’est lui reconnaître les droits de l'individu et en faire un homme. Qu’on ne sépare plus l’époux et l'épouse, le père et les enfants; qu’on laisse au nègre les fruits de son labeur propre, et, alors même qu’on l’obligerait à ne pas quitter le sol où il est né, et que pour le rachat de sa personne, on lui demanderait chaque semaine quelques jours de son travail, je dirais encore qu’il est libre, et je ne sais si ce moyen plus lent ne serait pas plus sûr. C’est ainsi, du moins, que les choses se sont passées sur l’ancien continent : le serf est devenu un vilain, puis, peu à peu, le vilain a racheté sa corvée, et il est devenu un paysan et enfin un citoyen. Rien ne se fait par soubresauts, en politique pas plus que dans la nature, et, à demander l'abolition immédiate , on marche, selon moi, à l’abîme, et on compromet la cause la plus sainte. L’exemple de l’émancipation anglaise et française ne conclut pas, car les conditions étaient différentes, et le problème n’avait pas la même gravité.

On dit qu’aujourd’hui, dans le Sud, on cherche à entrer dans cette voie : ne plus séparer les familles, et donner aux nègres de l’éducation. Si l’on poursuit résolument et chrétiennement cette entreprise, si la loi en lait l’œuvre de tous, c’est l’émancipation et dans un temps très-court. Le maître sera bientôt las de nourrir une famille dont rien ne gène l’accroissement, et il en viendra à faire avec le nègre des abonnements de travail, comme autrefois nos pères avec les serfs de leurs domaines : ce sera la liberté. S’il y a plus d’un moyen terme entre la servitude et la liberté, considérées comme conditions sociales, il n’y en a point entre l’homme esclave et

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l’homme libre. L’un est une brute, l’autre est un individu ; le dernier a des droits, le premier n’en a pas, et si on lui eu reconnaît un seul, il faut bientôt les lui reconnaître tous. Si le nègre a une famille, il faut lui laisser les moyens de la nourrir par son travail, voilà la propriété ; s’il possède quelque chose que le maître ne puisse lui prendre, on ne peut lui refuser de racheter avec son pécule la propriété la plus précieuse, celle de sa propre personne, et voilà la liberté qui vient à' la suite de la propriété. Ce sont là des idées qui ne sont pas encore répandues, et que n’a pas connues Channing, autrement il eut été moins vague dans ses moyens d’émancipation, et peut-être moins absolu dans les conditions ; c’est sur ce terrain, je crois, que la transaction peut se faire entre les craintes du Midi et les espérances trop vives du Nord. Un servage temporaire, une épreuve de quelques années, d’une génération peut-être, suffirait pour assurer l’émancipation ; le vilenage ferait encore une fois, mais de façon plus rapide, le passage de la servitude à la liberté.

Channing n’est pas assez net dans les moyens qu’il propose pour parer aux dangers d’une brusque émancipation, et c’est le seul reproche que je lui adresserai, la seule tache que je découvre dans son livre. Mais à côté de ce léger défaut qu’il me soit permis de signaler des parties admirables, ce sont les passages où Channing répond à l’argument qui compare l’esclave au paysan, et qui oppose le bien-être du nègre à la misère et à la faim de l’Irlandais. Ce raisonnement spécieux est au fonds matérialiste ; il suppose que l’homme, comme l’animal, n'a d’autres besoins que de manger et de se défendre des injures du temps, autrement il ne prouve rien. Si l’homme a des besoins intellectuels et moraux qu’il lui faut satisfaire aussi bien que les besoins de son corps, il n’y a pas de com- | paraison à établir entre le nègre et l’Irlandais; le noir est mieux nourri, mais le paysan a une femme et des enfants qui sont à lui ; personne non plus ne peut l’empêcher de diriger sa vie comme il l’entend, de cultiver son intelligence

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