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la vie publique. Les gens de cœur, les amis sincères de la liberté, qui n,c peuvent accepter un pareil patronage, se confinent dans la vie privé ; les plus ardents restent dans le Congrès, mais sans espoir d’arriver jamais au pouvoir; de là un affaiblissement politique qui frappe l'observateur et qui justifie plus d’une accusation portée contre les Etats- Unis. La cause de la liberté, dans le monde entier, souffre ainsi de l’injustice de quelques Etats, et c’est ce que Channinga victorieusement démontré. Il a raison quand il accuse ses compatriotes de manquer à leur mission et de compromettre le nom de République. L’Amérique a baissé dans l’opinion ; il n’est pas de monarchie en Europe qui ne croie lui être supérieure en civilisation et qui, en preuve, ne puisse alléguer qu’elle n’est point souillée par l’esclavage, comme la démocratie prétendue des Etats-Unis.
Comment le Sud a-t-il fini par asservir ainsi les Etats libres ; il est aisé de s’en rendre compte, c’est l’histoire de toutes les coalitions. Deux minorités compactes et qui s’entendent font la loi au pays; mais le besoin de dominer 11 e s’est pas arrêté là, et il a engagé le Sud dans une nouvelle voie d’injustice.
On sait que le Sénat des Etats-Unis est composé de. deux membres par chacun des Etats de la confédération, sans égard à leur population respective; le Delaware, par exemple , qui a 92,000 habitants, nomme deux sénateurs aussi bien que New-York qui a plus de trois millions de citoyens. Maintenir l’égalité entre le chiffre des Etats libres et celui des Etats à esclaves, c’est la pensée constante du Sud, et comme l’Ouest a été excepté de la servitude ainsi que nous l’avons vu plus haut (1) et que de nouveaux Etats s’y forment sans cesse, l’égalité du Sud serait bientôt détruite si l’on ne formait aussi de nouveaux Etats à
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esclaves. De là une politique d’ambition, qui s’est emparée du Texas, et qui convoite le Mexique et Cuba. Ce n’est pas par soif de conquête, par désir d’agrandissement que le Sud rêve d’expéditions injustifiables, c’est pour ne pas déeheoir. Cuba, annexée à la confédération, ne donnerait aucun avantage à la Caroline ; les propriétaires actuels de l’ile espagnole ne seraient pas dépossédés et deviendraient citoyens de l’Union; mais Cuba pourrait se diviser en deux ou trois Etats indépendants, et l’esclavage aurait quatre ou six voix de plus dans le Sénat. Là est toute la question, ce qui nous semble et ce qui est une politique de conquêtes, passe là-bas pour une politique de salut.
On ne veut pas du Canada, car ce serait donner à la liberté des chances de plus; mais on veut du Mexique pour y rétablir l’esclavage, et ôter tout espoir aux partisans de l'émancipation.
Channing a vu le commencement de cette politique qui accuse un renversement complet dans les idées américaines, l’abandon de toutes les maximes et de tous les principes de la constitution. C’est en 1837, à l’occasion du Texas, qu’il a écrit la lettre à M. Henri Clav, qui termine ce volume. Tandis que de toutes parts on applaudissait à cet envahissement d’un pays libre par une poignée d’aventuriers, Channing eut le courage de défendre la cause du Mexique opprimé par la force, et il osa révéler la vraie pensée de la conquête. Ce que voulaient les Américains, ce n’était pas un nouveau territoire, les terres ne manquaient pas dans l'ancienne Louisiane, c’était étendre l’esclavage, éloigner de leurs frontières le voisinage dangereux d’un pays libre, trouver un écoulement pour les nègres du Maryland et de la Virginie. On a nièces exécrables motifs; ils sont vrais cependant et il reste à l’Amérique du Nord cette tache ineffaçable, qu’en plein xixe siècle, ses enfants ont été conquérir une terre d’où le Mexique avait proscrit l’esclavage, et que leur prerhier acte a été d’y établir la servitude. Après cela comment parler de
la barbarie du Mexique? Et, ù propos de l’esclavage, à quoi bon se plaindre qu’on a reçu de l’Angleterre cette lèpre qu’on voudrait en vain rejeter ? La Virginie peut alléguer cette excuse ; niais qui forçait d’établir l’esclavage dans le Texas, et sur qui retombe la responsabilité d’un pareil crime?
Dans cette lettre à M. Clay, qui s’était fait le défenseur de l’annexion, Channing s’élève à une hauteur de vues remarquable, et avec cette sûreté que donne l’étude des choses humaines, et surtout de cette loi de justice qui gouverne le monde, il prédit à ses concitoyens que cette conquête, qui leur paraît si brillante, sera la ruine de l’Union.
« Par cet acte, dit-il, noire pays entre dans une carrière d’empiétements, de guerres et de crimes, et méritera et appellera sur lui le châtiment et la douleur. La prise du Texas ne restera pas un fait isolé, elle pèsera sur notre avenir ; elle se rattachera par une nécessité de fer à une longue suite de rapines et de carnages. L’annexion du Texas sera le commencement de conquêtes qui, si une juste Providence ne les frappe pas , ne s'arrêteront qu’à l’Isthme de Darien. »
[ Channing n’a vu ni la guerre du Mexique ni les expéditions de Cuba, il n’a pas entendu un ministre des affaires étrangères déclarerque les Etats-Unis aviseraient si l’abolition de l’esclavage changeait la situation matérielle de Cuba et mettait en péril la sécurité du gouvernement américain (l), il n’a pas vu le représentant de la plus grande des démocraties proclamer à la face du monde, la politique que la Russie affecte à l’endroit de la Turquie; mais Channing avait annoncé d’avance où la logique des événements mènerait fatalement la République. La moitié de ses prédictions s'est achevée, l’esclavage à poussé l’Amérique dans la voie des conquêtes; croire que l’autre moitié de ses craintes ne s’ac-
(1) Dépêche de M, Marcyà M. Soulé, ambassadeur en Espigne, du 13 novembre 1831.
— M.\ Il —
complira pas et que l’Union n’est point menacée, c'est pousser un peu loin la confiance dans le présent, et fermer les yeux sur un avenir qui déjà se laisse entrevoir.
Et en effet, dans ces dernières années, deux mesures énormes, le bill des fugitifs, et le bill des territoires Nebraska et Kanzas, ont à la fois donné au Sud une prépondérance manifeste, et causé dans le Nord une irritation qui peut se terminer de façon fâcheuse. La division est dans les esprits, de là à passer dans les faits il y a moins loin que ne pensent les politiques, toujours absorbés dans les intérêts de l’heure présente.
Le bill des fugitifs, rendu en 1850, nous est connu par Y Oncle Tnm ; car c’est contre cette loi que le roman tout entier est dirigé, <-t tel a été l'effet produit sur l’opinion par miss Beeclier Stowe, qu’on peut dire que son livre a porté au bill des fugitifs un coup dont il ne se relèvera pas. Cette loi, maintenant fameuse, autorise le maître à poursuivre et à faire saisir dans les États libres les esclaves qui ont fui la plantation, met à son service les officiers fédéraux, et lui livre le fugitif sans défense, sans jugement , sans appel. Ce bill qui s’autorise d’une disposition particulière de la Constitution (1), faite en faveur des pays d’esclaves, disposition confirmée par un acte fédéral du 12 février 1793, ch. 51, ce bill a pour lui la légalité, mais c’est cette fausse légalité qui viole les droits de l’humanité, et que Channing a victorieusement confondue. C’est une tache fâcheuse dans la Constitution, qu’une loi qui viole manifestement le principe même de l’Union, l’indépendance des États; aussi ne laut-il pas s’étonner si cette loi est restée sans exécution tant que l’esprit de liberté, l’esprit des fondateurs de la Constitution a vécu en Amérique.
Dans le droit politique de la Confédération, chacun des
t) Art. S, sert. 2 , §3. Slorv, On the Constitution. § 1807-
— xi.\ ni —
États est une république parfaite en soi, maîtresse de sa législation intérieure, unie à ses alliés par le lien fédéral , et à des conditions égales, en d'autres tenues, et comme le nom l’indique, tous ces États indépendants sont simplement des Étais unis. La Constitution fédérale garantit donc la liberté et l’indépendance des États pour tout ce qui estd’affaires et de lois intérieures; or, l’esclavage est mis dans cette catégorie, et il semble, par conséquent, que le Congrès n’a nul droit d’intervenir dans cette question. Si jamais, avons-nous dit plus haut, l’abolition a lieu, elle sera l’œuvre particulière de chacun des États où règne l’esclavage. Maintenant il est clair que ce principe est absolu, et que s’il empêche le Congrès d’abolir l’esclavage, il l'empêche également de forcer les États libres à participer au mal qu'ils abhorent. Que fait cependant la loi des fugitifs ? C’est une loi qui oblige les magistrats, les officiers, les citoyens des États libres à saisir l’esclave qui s’est soustrait à une domination tyrannique, à un pouvoir que le droit des gens ne reconnaît pas ; en d'autres ternies, la loi contraint les États libres à se rendre complices de l’esclavage, en faisant la police de la servitude, en prêtant main-forte au despotisme du Sud. Qu'est cela, sinon soutenir l’esclavage en sous-ordre, et renoncer aux principes de liberté et d'humanité qui animaient les auteurs de la Constitution ? C’est abdiquer la souveraineté des États, car si le Congrès peut forcer tous les citoyens de la Confédération à maintenir l’esclavage, pourquoi ne décréterait-il pas l’extension territoriale de la serv itude, et 11e mettrait-il pas des esclaves partout? Le fait serait énorme, mais ne serait qu’une application nouvelle d’un principe déjà établi.
Cette, loi, qui a porté à l’esprit de la Constitution une atteinte si forte, et qui révolte les sentiments les plus nobles du cœur humain, a déjà excité des émeutes ; plus d'un magistrat s’est refusé d’exécuter la loi, et l’un d’eux, un juge suprême de la cour de Yermont, a demandé qu’avant de saisir l’esclave et de rendre au maître sa propriété,
on lui présentât en justice l’acte de vente consenti par le Tout-Puissant. On peut-être sur qu’il sortira des embarras sérieux de cette mesure inconstitutionnelle et inique. Le Sud triomphe en ce moment, mais il est aisé de prévoir une réaction prochaine, et qui sait si le principe même d’intervention qu’il a fait établir ne se retournera pas contre lui?
Veut-on se faire une idée de la répugnance que soulève la loi des fugitifs, et en même temps de l’énergique résistance qui se prépare dans les cœurs, restés fidèles aux grandes traditions de la liberté, qu’on lise le passage suivant, tiré d’un discours prononcé par Théodore Parker (1). Parker, qui n’est pas connu en France, est l'un des esprits les plus étranges de notre siècle ; il a fondé à lui seul une église où il enseigne le Théisme pur, et cette église il la soutient par la vigueur de sa parole, donnant ce spectacle inouï de la philosophieérigéccn religion et pratiquée comme un culte. Le secret de Parker, ce qui lui permet de poursuivre cette œuvre impossible, c’est qu'il emprunte au christianisme sa morale, et se fait le défenseur des opprimés. La sanglante ironie de son discours fait songer aux tribuns de l’antiquité, et la façon dont il traite les Pharisiens du Nouveau-Monde prouve que la liberté est moins malade aux Etats-Unis qu’on ne le suppose charitablement.
« Je m’étonne souvent du bavardage de ces gens qui nous demandent d’observer le bill des fugitifs, une des lois les plus odieuses dans un monde d’odieuses lois ; une loi qu’on ne pouvait pas faire, qu’on ne doit pas respecter. Je m’étonne qu’on ose nous dire que la loi de Dieu, loi écrite dans le ciel et dans nos cœurs, ne nous ordonne jamais de désobéir à une loi humaine. Très-bien; acceptons qu’il en soit ainsi. Alors c’était le devoir de Daniel de renoncer à son culte sur l’ordre de Darius; et cependant Daniel priait trois fois par jour et les fenêtres ouvertes. Alors c’était le devoir de
(I) Discourse or lhe siale of nalion , publié par le 2\ r ew York Tribune.
Jeun et de Pierre, que de renoncer à la prédication du christianisme et cependant ils répondirent : Jugez vous-mêmes s’il est juste devant Dieu d’obéir aux hommes plutôt qu’à Dieu. Alors c'était le devoir d’Arnram et de Jochabed de prendre leur nouveau-né Moïse et de le jet ter dans le Nil ; car la loi du roi Pharaon qui ordonnait celte mesure était une loi constitutionnelle , et à Gosen on aimait aussi peu qu'à Boston la sentimentalité politique. Et cependant Daniel n'obéit pas; Jean et Pierre ne cessèrent point de prêcher l’Evangile; Amrarn et Jochabed refusèrent l'obéissance passive aux décrets du roi. Je crois que toute la force de l’homme le plus fort, employé pendant tout cet hiver aura quelque peine à renverser le jugement que le monde a prononcé sur ces trois résolutions. Mais l’essai en est permis.
» Il y a encore un autre, cas dans la Bible, où la loi ordonnait une chose tandisque la conscience ordonnait justement le contraire. Voici les termes de la loi : « Les grands prêtres et les Pharisiens » rendirent un décret afin que toute personne sachant où serait le « Christ allât le dénoncer pour qu'on pùt le prendre. » Naturellement le devoir officiel de chaque disciple qui savait où était le Christ, c’était de le livrer aux magistrats. Que Jacques et Jean abandonnassent tout pour s’attacher à lui avec beaucoup d’autres qui ne connaissaient pas la loi de Moïse et qui étaient maudits, que Marthe et Marie en prissent soin, qu’elles baignassent ses pieds de leurs larmes, et qu’elles les essuyassent avec leurs cheveux, il n’y avait là aucun mérite, car chacun peut remplir des devoirs qui lui sont agréables. Mais on trouva un disciple qui pouvait lui remplir un devoir désagréable. Il alla courageusement trouver le maréchal du district de Jérusalem, qui se nommait Centurion, et lui livra son Sauveur. N'avait -il aucun attachement pour Jésus ? sans doute; mais il savait être maître de ses préjugés, tandis que Marie et Jean ne le pouvaient pas. Judas Iscariote a un assez mauvais renom dans la chrétienté; le Nouveau-Testament le nomme le fils de la perdition, et représente son action comme un péché; ii dit même que Satan s’était emparé de lui pour lui faire commettre cet acte odieux. Mais il semble qu’il y ait là une erreur tout au moins si nous eu croyons nos lois républicaines et nos hommes d’État, Iscariote ne fit que remplir ses obligations constitutionnelles. Il prit ses trente deniers, à peu près quinze dollars (un Yankee l’eût fait pour dix, car il a moins de préjugés), c’était le prix
légal du service rendu. 11 est vrai que les chrétiens ont tenu cet argent pour criminel, et que même les Pharisiens, qui ne s'inquiétaient pas beaucoup de la loi de Dieu, n’osèrent pas souiller le temple avec ce prix du sang ; mais ce n'en était pas moins de l’argent honorablement gagné, un salaire tout aussi honorable que celui que reçoivent pour un pareil service les commissaires ou députés du gouvernement des Etats-Unis. Quelle erreur ! Judas Iscariote n’est pas un traître ; c’était un grand patriote. Il vainquit ses préjugés, remplit un devoir pénible, rendit un service de la plus haute moralité; il maintint l’empire de la loi et de la constitution, et il fit tout ce qu'il put pour sauver l’Union. C’était un saint; il n’est pas d’un cheveu moins grand que le premier des apôtres. Im loi de Dieu nous ordonne de ne jamais désobéir à la loi humaine ;