‹ Œuvres de W. E. Channing De l'esclavageChapitre 6 sur 27 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

dans nos mains? Xon, ils ont seulement échangé une servitude pour une autre, et je dirai même pour une meilleure; car ils sont transportés sur une terre où le soleil de l'Islamisme épanche sa lumière et brille dans toute sa splendeur, et ils ont l’occasion de connaître la vraie doctrine, et de sauver ainsi leurs âmes immortelles. Ceux qui restent dans leur pays n’ont pas ce bonheur. Renvoyer nos esclaves dans leur patrie, c’est les renvoyer de la lumière dans les ténèbres.

»Je répète ma demande. Qu’en ferons-nous? On dit qu’on pour-* rait les établir dans le désert, ou il y a de la terre en abondance pour les nourrir, et où ils pourraient prospérer dans un état libre?

» Mais je crois qu’ils sont trop peu disposés à travailler sans y être forcés, et trop ignorants pour établir un bon gouvernement ; les Arabes du désert les auront bientôt troublés, détruits ou remis en esclavage. Quand ils nous servent, nous prenons soin de les fournir de toutes choses, et nous les traitons avec humanité. Les ouvriers de leur pays sont, à ce qu’on m’assure, moins bien nourris, moins bien logés, moins bien vêtus. Ainsi la condition de la plupart de nos esclaves est déjà améliorée, et ne demande, aucun autre adoucissement. Ickleur vie est en sûreté. Ils ne sont pas exposés à être enrôlés comme soldats, et forcés de se couper la gorge entre Chrétiens, comme cela a lieu dans leurs guerres. Quand à ces bigots, à ces fous religieux qui nous fatiguent de leurs niaises pétitions, si dans un accès de leur zèle aveugle ils ont affranchi leurs esclaves, ce n’est ni la générosité ni l’humanité qui les a poussés à cet acte, c’était la conscience du péché qui pèse lourdement sur eux, et l'espérance que le mérite imaginaire de cette bonne œuvre les sauvera de la damnation.

» Comme ils se trompent grossièrement en s’imaginant que l’AIcoran condamne l'esclavage! Pour n’en pas citer davantage, n’y a-t-il pas deux préceptes qui prouvent clairement le contraire : Maîtres, traitez vos esclaves avec bonté. — Esclaves, servez vos maîtres fidèlement et de bon cœur? Le livre sacré ne peut pas condamner non plus le pillage des infidèles, car il est bien connu que dans l’Alcoran Dieu donne le monde et tout ce qu’il contient aux fidèles Musulmans, qui doivent en jouir aussitôt quils le conquièrent. Qu’on ne nous parle donc plus de cette proposition détestable : l’affranchissement des esclaves chrétiens. L’adopter, c’est déprécier

nos terres et nos maisons, et par conséquent dépouiller de leur propriété une foule de bons citoyens; c’est créer le mécontentement universel, et provoquer des insurrections au grand danger de l’État, au risque d’une confusion générale. Je ne doute donc pas que ce sage Conseil ne mette le bien-être et le bonheur de tout une nation de vrai croyants au-dessus de la fantaisie de quelque Erikaset qu’il ne repousse leur pétition. »

Le résultat fut, comme Martin nous l’apprend, que le Divan adopta la résolution suivante : La doctrine qui prétend qu’il est injuste de piller les Chrétiens et de les jeter en esclavage, est au moins problématique, mais l’inlérét de l’État à continuer cette pratique, est évident; par conséquent il faut rejeter la pétition. — Et en conséquence elle fut rejetée.

Et puisque des motifs semblables produisent en général dans l’esprit des hommes, des opinions et des résolutions pareilles, ne peut-on pas conclure de ce récit que les pétitions contre la traite adressées au parlement d'Angleterre, pour ne pas parler d'autres législatures, et les débats sur ce sujet, auront une même conclusion.

Mars 23, 1790. histohiccs.

A ces illustres amis de la liberté, il faut joindre un homme qui, moins connu en France, a laissé aux Etats-Unis un nom justement honoré ; c’est John Jay, un des principaux auteurs de la constitution, un des conseillers les plus chers de Washington. Jay fut toute sa vie le défenseur de l’émancipation; il la voulait, non comme une faveur, mais comme un droit. Jusqu'à ce que l'esclavage soit aboli, écrivait-il en 1780, les prières que l’Amérique adresse au ciel pour la liberté, seront impies. Le mot est fort, mais il est juste (1). Jay mettait d’accord sa conduite et ses principes. A l’époque où il était à Paris, occupé de signer le traité de paix, on le voit rédiger l’acte suivant, où respire cet amour vrai de l’humanité, qui, au milieu de bien des erreurs, est la gloire du xvm c siècle. Nous sommes plus sages que nos pères, mais nous n’aimons pas comme eux la liberté ni la justice.

(!) Life o f John Jay, New -York 1833; 1. 1, p. 230.

« A tous ceux qui verront ces présentes, ou qu elles intéresser ront, Moi, John Jay, de la ville de New-York en Amérique, mais résidant actuellement à Chaillot près Paris en France, Salut. Attendu que dans le mois de décembre de l’année 1779 j’ai acheté à la Martinique un entant nègre, nommé Benoit, qui depuis lors ne m’a pas quitté :

» Et attendu que les enfants des hommes sont également libres suivant les lois de la nature, et ne peuvent' sans injustice être réduits ni tenus en esclavage; attendu, par conséquent, qu’il est juste que le susdit Benoit soit affranchi quand il m’aura servi assez longtemps pour que ses services fassent une compensation équitable à l’argent qu’il m a coûté, et attendu qu’en me servant encore trois années, il y aura suivant moi compensation : Sachez tous que si le susdit Benoit continue à me servir fidèlement pendant trois années à compter d’aujourd’hui, il sera libre à celle époque. Je déclare pour moi, pour mes héritiers, exécuteurs testamentaires ou administrateurs, que tous mes droits sur le susdit Benoit seront alors expirés, nuis et sans valeur, et qu’il sera dés lors libre en toutes choses, comme s’il n’avait jamais été esclave. Eu foi de quoi je mets ici mon seing et mon sceau. A Chaillot, le 21 e jour de mars, l’an de Notre Seigneur 1784.

« JOHN jav. (l. s.) (1). »

Dès qu’elles se sentirent maîtresses de leurs actions, les colonies situées sous un climat tempéré rejetèrent l’esclavage avant même que la guerre de la révolution ne fût achevée. Ce fut la Pensylvanie qui, la première, en 1780, donna ce noble exemple, en votant l’extinction graduelle de l’esclavage La même année, le Massachussets prit des mesures qui équivalaient à l’abolition immédiate de la servitude. Les autres colonies de la Nouvelle-Angleterre suivirent bientôt l’exemple de la Pensylvanie, et ce fut ainsi que peu à peu l’esclavage disparut de tous les États situés au nord du Delaware. Dans les recensements de 1 830 et de 1 840 on voit

(1) Life of John Jay, New-York 1833; t. 1, p. i30.

encore quelques esclaves à New- York (1), en Pensylvanie, dans le Connecticut ; il n’y en a plus en 18o0 ; le New-Jersey seul fait exception, il y reste sur le tableau des esclaves deux cent trente-six personnes qui portent le titre d’apprends ; ce sont les derniers des affranchis (2). •

Après cette heureuse réforme, l’esclavage se trouva donc confiné dans six États seulement, sur les treize qui formaient la confédération. Ceâ six États étaient le Delaw r are, le Maryland, la Virginie, les deux Carolines et la Géorgie. Le Kentucky et le Tencssee sont des démembrements de la Virginie ; l’Alabama est un démembrement de Û Géorgie. Puis, à ces États à esclaves sont venus s’ajouter la Floride, cédée par l’Espagne, et la Louisiane, cédée par la France, deux pays où l’esclavage existait. L’Arkansas, le Mississipi, le Missouri faisaient partie du territoire de la Louisiane, et ont aussi des esclaves. Tels sont, avec le Texas dont je parlerai plus loin, les Etats qui ont conservé la plaie de la servitude.

11 peut sembler étrange que l’esclavage soit resté dans un pays où les hommes les plus distingués, les patriotes les plus considérables le condamnaient comme une injustice et un danger, où la constitution même, tout en le tolérant, refusait d’en prononcer le nom, et on peut s’étonner que le Congrès, où la majorité appartenait aux Etats libres, n’ait jamais pris le parti de l’émancipation ; mais cet étonnement cesse quand on connaît la constitution des Etats-Unis. La Louisiane, la Virginie ne sont pas les provinces d'un empire, comme autrefois la Guyenne ou la Normandie étaient des provinces de France, ce sont des États indépendants comme la Prusse ou la Saxe dans la confédération germanique, et on n’a confié au Congrès général qu’une faible part de la souveraineté. L’Union ne s’occupe que des intérêts communs,

(1) 20,343 en 1800, 15,017 en 1810, 10,088 en 1820,75 en 1830, 4 en 1840.

(2) American almanach, 1855, p. 187.

définis par la constitution ; l’Esclavage n’est point dans cette catégorie; c’est une question intérieure. Chacun des États est donc maître absolu d’accorder ou de refuser l’émancipation, et c’est à lui seul qu’il appartient de régler les conditions de la servitude ou de l’affranchissement. En ce point, il n’y a jamais eu d’objection sérieuse. Channing, tout désireux qu’il soit de voir cesser l’esclavage, proclame aussi haut que personne la souveraineté des Etats, principe fondamental de l’Union. Si jamais l’affranchissement a lieu dans la Virginie ou le Maryland, c’est que la Virginie ou le Maryland l’auront voulu ; il peut y avoir une pression de l’opinion publique, il n’v aura jamais une loi du Congrès, car cette loi serait une violation de la constitution. A supposer, ce qui est impossible, que le Congrès usurpât un pouvoir qui ne lui appartient pas, la Cour suprême, le tribunal fédéral des Etats- Unis, empêcherait l’exécution de la loi; et, dans la république, la représentation nationale elle-même est obligée de plier devant la souveraineté de la justice.

Mais si le Congrès est désarmé devant les souverainetés particulières, il n’en est pas de même quand il s’agit d’organiser ces vastes territoires sans population, ces déserts qui deviennent si vite des Etats. En ce point le Congrès a montré plus d’une fois son amour de la liberté. C’est ainsi qu’en 1787 une loi rédigée par Jefferson et également adoptée par les députés du Sud et du Nord, organisa le territoire au nord-ouest de l’Ohio et déclara qu’il n'y aurait point d'esclavage ni de servitude involontaire dans le susdit territoire. Grâce à cette loi protectrice, l’Ouest, le Far West , réservé à la liberté, est devenu en un demi-siècle la partie la plus riche des Etats-Unis, celle qui aujourd’hui pèse le plus dans la balance. L’Ohio, le Michigan, l’indiana, l’Illinois,

. le Wisconsin, l’iowa, sont sortis comme autant d’essaims de cette terre fécondée par la liberté. Il y a là six grands Etats qui, en 1790, n’étaient que forêts et prairies parcourues par quelques sauvages, et qui en 18o0 comptaient déjà près de

cinq millions d’habitants, dont un tier3 est venu d’Europe pour demander à l’Amérique l’indépendance et du travail.

De 1818 à 1820, la controverse, et ce qu’on a nommé le Compromis du Missouri, montra encore combien l’opinion était peu favorable à l’extension de l’esclavage. Le Missouri, qui jusque-là n’était qu’un territoire, c’est-à-dire un pays ayant moins de quarante mille habitants, et soumis en cette qualité à la juridiction du Congrès, le Missouri ayant dépassé le chiffre voulu de population se donna une constitution dans laquelle il reconnut l’esclavage, et défendit même à sa législature de jamais s’en mêler ; moyen sûr d’empêcher qu’on ne fit de l’abolition une promesse électorale ou un moyen d’opposition et de popularité. Cette disposition fut vue de mauvais œil par le Congrès ; deux fois la chambre des représentants vota pour que l’esclavage fût exclu du nouvel Etat; deux fois le Sénat, se faisant le patron d’un abus, vota ^admission du Missouri avec sa constitution. De guerre lasse, on consentit à admettre le Missouri dans l’Union, mais en stipulant qu’on ne pourrait plus établir l’esclavage dans ce qui restait de la province de la Louisiane au nord et à l’ouest du Missouri. Une parallèle tirée par 36 degrés 30 minutes de latitude nord sépara la liberté de la servitude. Le Sud accepta ce compromis, où M. Clay eut la plus grande part; il y gagnait deux voix de plus dans le Sénat, et l’extension de l'esclavage dans les nouveaux Etats qui se formeraient au midi de la parallèle. En effet, c’est ainsi que l’esclavage fut reçu sans difficulté dans l’Arkansaset le Texas. Le Nord céda par une faiblesse qu’on lui a souvent reprochée; il crut sauver l’avenir en sacrifiant leprésent. Désormais l’esclavage était renfermé dans des limites nettement fixées, tandis qu’il restait tout un monde pour y former des Etats libres, et qui un jour auraient la suprématie dans le Congrès.

Cette controverse du Missouri, qui dura trois ans et souleva une agitation des plus vives, fut une révélation. On vit alors pour la première fois que l’esclavage, loin d’avoir

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perdu pied depuis 1787, avait énormément grandi, et devenait pour TlJnion une question qui dominait toutes les autres. D'une part les esclaves s’étaient multipliés et étaient devenus une source de richesses considérables pour le Midi. De l’autre l’émancipation accomplie dans les Etats au nord du Delaware les avait politiquement séparés du Sud, tandis qu’au contraire l’esclavage donnait à tous les Etats du Sud un intérêt commun. L’humanité disparaissait devant l’industrie et la politique.

En 1787, l’esclavage n’avait qu’une valeur industrielle assez médiocre. La principale production du Maryland et de la Virginie, c’était le tabac, et comme cette culture ainsi que le climat n’ont rien de dangereux pour la santé des blancs , rien ne serait plus aisé que d'abolir la servitude dans ces deux Etats, et il est possible même que la production y gagnât. Dans les deux Carolines et la Géorgie, l’indigo et le riz étaient les richesses du pays; mais l’Inde fournissait ces deux articles à meilleur marché, et il est à croire que l’esclavage n’aurait pas survécu longtemps à l’abolition de la traite, quand l’invention d’un obscur ouvrier du Massachussets dota l’Amérique d’un outil qui permit la production du coton et du même coup riva les chaînes de l'esclave, je veux parler du Saio-Gin, ou machine à éplucher le coton, inventée en 1793, par Withney. Le coton courte soie, la seule espèce qui soit cultivable dans la plupart des terres, donne une gousse où la graine adhère si fortement à la bourre, qu’à les séparer à la main, un homme travaillant tout un jour ne nettoierait pas une livre de coton. En 1793, l’Amérique n’exportait que 187,000 livres de coton, et probablement ce n’était que du coton longue soie; en 1794, l’année même qui suivait l’invention de Withney, l’exportation fut décuplée. En 1795, elle atteignait six millions delivres; en 1800, c’était 18 millions; en 1819 quatre-vingt treize millions. Depuis lors le commerce n’a fait que grandir, et par exemple, •n 1831, l’Amérique a exporté des coton^ pour une somme

de 112 millions de dollars, c’est-à-dire pour environ 600 millions de francs. C’est le travail servile qui a fourni cette immense production.

Le sucre a été une autre cause d’asservissement, au moins dans la Louisiane; et comme le marché est immense, et que cette culture impose un travail forcé et qui use vite le malheureux ouvrier, la demande des nègres s’accroît tous les jours, et une demande qui va au loin chercher des bras, car la Louisiane consomme plus d’esclaves qu'elle n’en produit.

Ce besoin d’esclaves pour les pays qui cultivent le coton, le sucre et le riz, la traite y a satisfait aussi longtemps que l’Amérique a permis cet horrible commerce ; mais depuis qu’on a suivi l’exemple chrétien si généreusement donné par l’Angleterre et adopté par toute l’Europe, il a fallu s'adresser à l’intérieur, et alors s’est établi au Maryland et dans la Virginie, une industrie inconnue, l’élève des nègres. Comme la culture du tabac a épuisé les meilleures terres, l’occupation la plus lucrative aujourd’hui dans ces deux Etats, c’est d’élever des noirs pour l’exportation, comme ailleurs ou élève des chevaux ou des bœufs.

Voici comment, en 1831, un représentant du peuple, M. Gholson, défendait ce droit étrange devant la législature de la Virginie.

« C’est peut-être une erreur, mais les gens solides, les hommes de vieille roche ont toujours considéré que le propriétaire du sol a un droit raisonnable aux produits annuels de la terre, le propriétaire d’un jardin a le même droit sur les fruits de ses arbres, le propriétaire de juments sur leur croît, le propriétaire de femmes esclaves sur leur fruit. Nous n’avons pas celte intelligence aiguisée, cette finesse de légiste qui permet de distinguer entre choses semblables. La maxime légale ; Parlus sequilur venlrem, est de même ûge que le droit de propriété lui-même, et elle est fondée en sagesse et en justice. C’est en s’appuyant sur la justice et l'inviolabilité de cette maxime que le maître renonce momentanément au service de la femme esclave, la soigne pendant sa grossesse, et

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