XXV J II
Channing, dont j’ai ailleurs esquissé la vie (4), avait un grand avantage sur la plupart des aboîitionistcs; ses convictions étaient aussi ardentes, mais il n’avait pas les mêmes passions et il parlait de l’esclavage en connaissance de cause, et sans préjugés. Chrétien sincère, ce qu’il voyait dans le nègre, c’était une âme immortelle, destinée à posséder la vérité et à s’élever jusqu’à Dieu ; pour lui, l’esclavage qui tient l’homme dans l’abrutissement, était donc le plus grand des crimes ; mais en môme temps il savait par expérience que rien n’est plus dangereux que de juger les hommes et les choses d’un point de vue exclusif, et au lieu de s’abandonner à un courroux qui semblait légitime, il défendait la cause des maîtres dans son propre cœur, et ne se décida à écrire que lorsqu’une longue patience lui eut permis de faire la part de la justice dans l’injustice môme. Si Channing est sans pitié pour l’esclavage, il excuse souvent le maître; il sait combien l’habitude nous rend insensibles à des maux que voient des yeux moins prévenus, et comment l’éducation donne cette dangereuse sécurité qui nous fait prendre souvent pour un droit, ce qui n’est qu’une usurpation et un préjugé.
Les idées que Channing s’était faites de l’esclavage après l’avoir étudié sur place, je les trouve exprimées avec autant de sagesse que de sensibilité, dans une lettre qu’il écrivait en 4834, avant l’agitation, lettre datée d’une des Antilles, Sainte-Croix, ou Channing avait été chercher un peu de repos et un climat plus doux pour sa poitrine épuisée.
« Sainte-Croix, 10 mars 1831 (2). Je suis de plus en plus convaincu que les grands maux de l’esclavage sont de nature morale. Il y a sans doute de cruelles .souffrances physiques, mais elles se ramènent presque toutes à des causes morales. Je crois que les
(1) La vie de Channing est en tète des OEui'res sociales .
(2) Memoirsof IV. E . Channing. Part. III, ch. 1Y.