CHAPITRE XXXV. St
Encouragée par le ton plus calme et presque affectueux que pre* nait son frère, Clara ne put s'empêcher de dire, quoiqu'à voix très basse : c J'espère qu'il n*en sera point ainsi; j'espère qu'il considér rera son rang, son honneur et son repos, avant de me faire partager sa fortune. — Qu'il ait un seul scrupule, s'il l'ose, mais il ne peut hésiter; il sait que, dès l'instant où il cesserait de consentir à vous prendre pour femme , il signerait sa sentence de mort ou la mienne, et peut-être celle de tous deux. En outre, ses vues sont d'une nature qui ne lui permettra pas d'y renoncer par une scrupuleuse délicatesse. C'est pourquoi, Clara, n'entretenez pas dans votre cœur l'idée de pouvoir échapper à un tel mariage. Il est écrit sur le livre fatal... jurez que vous p'hésiterez pas. — Eh bien, non l » répondit-elle presque hors d'haleine , et craignant qu'il ne retombât encore dans un des accès de fureur qui l'avaient d^à saisi.
c Ne murmurez pas, n'énoncez pas la moindre objection; mais soumettez-vous à votre destinée : elle est inévitable. — Je... m'y... soumettrai, » répondit Clara, toujours d'une voix tremblante.
« Et moi , je vous épargnerai , du moins quant à présent , toute question sur la faute que vous avez confessée. Des bruits relatifs à votre conduite sont parvenus à moi lorsque j'étais en Angleterre. Qui aurait pu les croire en vous voyant tous les jours, en connaissant comme moi la vie que vous meniez? Mais je veux garder le silence sur tout cela pour le moment... peut-être n'y reviendrai-je jamais, c'est-à-dire si vous ne contrariez pas mes volontés, si vous ne cherchez pas à éviter un destin que les circonstances rendent inévitable. Voilà qu'il se fait tard... allez vous mettre au lit, Clara... Songez à ce que je vous ai dit, comme aune chose qu'exige la nécessité, et non pas mon caprice. »
Il lui tendit alors la main , et elle y posa la sienne en tremblant. De cette manière et avec une espèce de solennité lugubre , il accompagna sa sœur à travers une longue galerie où étaient suspendus de vieux portraits de famille , et au bout de laquelle se trouvait la chambre de Clara. La lune qui , en ce moment, penjait une masse épaisse de nuages, éclairait les deux derniers descendants de cette ancienne famille, pendant qu'ils traversaient en silence et se tenant par la main , plutôt comme des ombres que comme des êtres vivants, le long corridor où étaient rangés les portraits de leurs aïeux. Les mêmes pensées agitaient leur esprit, mais ils n'essayèrent ni l'un ni l'autre de dire , tandis qu'ils Jetaient à la dérobée un regard sur les peintures pâles et décolorées, combien peuleurs ancêtres pré-
ni * LES EAUi DE «AîNT-RONAIf.
toydient qu'une telle catastrophe afRigerait leui* maison ! A la porte de la chambre à coucher, Mowbray Iflcha la main de sa sœur, et dit : « Clara, vou» àeiet ce soir remercier Dieu c|ui tous a prfeerifée d'un grand danger , et moi d*uû forfait épouvantable. — Je le remercierai , répondit^Ile , je le remercierai. » Et comme si ses frayeurs eussent été de nouteati é? eillée^ par cette allusion à la gcèoe qui venait d'atdir lieu, elle se hâta de souhailer le bonsoir à son i^ère , et ne fut pas plus tôt entrée dans son appartement, qu'il reotendit tourner la c^ef dans Id serrure et tirer les deux Terreux.
il Je vous comprends, Clara, * ditMowbray entre ses dents, lorsqu'il entendit les deux verroux tomber l'un après l'autre. « Mais dussiez-vous creuser un terrier sous Ben^^Nevîs, vous n'échapperiez pan au destin qui vous e^t réservé. Non I • répéta-t-il , en traversant d'un pas lent et solennel la galerie éclairée par la lune , ne sachant s'il allait retourner au salon ou se retirer dans sa chambre solitaire. Toutrà-coup son attention fût attirée par un grand bruit dans la cour.
La nuit n'était pis, il est vrai, fort avancée, mais il y avait si long-temps qu'on ne recevait plus de visites au château de Shaws, que , si Mowbray n'avait pas entendu le roulement d'une voiture èur le pavé, il aurait cru que c'étaient des brigands et non des visiteurs qui arrivaient. Mais lorsque le bruit des roues et des chevaux devint plus distinct, il se figura que ce devait être le comte Etherington qui venait l'entretenir des bruits désavantageuï qui couraient sur le compte de sa sœur , et lui déclarer qu'il ne voulait plus la prendre pour femme. Avide de connaître la vérité et d'obtenir un éclaircissement, il rentra dans l'appartement qu'il venait de quitter , et où les lumières brûlaient encore ; puis appelant ) haute voix Patrick qu'il entendit parlt^r au postillon , Il lui ordonna d'introduire dans le salon de sa sœur la personne qui arrivait. Ce ne fut point le pas léger du jeune comte qui parcourut la longae galerie -, et monta les deux ou trois marches qui la terminaient , mais une démarche grave et lourde ; ce ne fot pas non plus la gra^ eîeuse figure d'Etherington qui se montra quand la porte s'ouvrit, mais les membres vigoureux et carrés de M. Pérégrin Touchwood.
ctfAprfRE XXXVI. m