‹ OEUVRES DE WALTER SCOTT (volume 2)Chapitre 154 sur 161 · CHAPITRE XXXVI. SU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI. SU

la fameuse maison de commerce Touchwood , Scroggie et eompa*gnie : or les associés d'un homme sont comme ses pères et ses frères , et un premier commis peut être comparé à une espèce de cousin germain. — Je n'ai nullement eu l'intention de vous offenser, monsieur Touchwood , je voulais seulement dire ceci : quoicpie vous n'attachiez aucune valeur à votre alliance avec ma famille , néanmoins je ne puis oublier que ce fait existe; et, en conséquence , je vous souhaite la bienvenue au château de Shaws. — Merci, grand merci , monsieur Mo\ybray ! je savais bien que vous envisageriez la chose comme il faut. A vous dire vrai , je n'aurais pas pris la peine de venir mendier en quelque sorte votre connaissance et votre cousinage , si je n'avais pensé que vous deviez être plus traitable dans votre adversité que votre père dans sa prospérité. — Avez-vous donc connu mon père , monsieur ? — Oui , vraiment. Je vins autre* fois ici , et je lui fus présenté ; je vous ai vus enfants vous et votre sœur; je songeais alors à faire mon testament, et je vous y aurais couchés tous deux avant de partir pour doubler le cap de Bonne- Espérance; mais, corbleu! j'aurais voulu que mon pauvre père pût voir comme je fus accueilli! Si le bonhomme eût flairé mes .'acs d'argent, il aurait sans doute été plus traitable ;. enfin les choses allèrent passablement pendant un an ou deux, jusqu'à ce qu'on me donnât à entendre qu'on avait besoin de ma chambre : on attendait je ne sais quel diable de duc, et mon lit devait servir à son valet. Oh ! damnés soient tous les gentils cousins, me dis-je, et je m'en allai faire une seconde fois le tour du monde , sans plus penser aux Mowbray , si ce n'est depuis un an ou à peu près. — Et, je vous prie , comment vous les ètes-vous rappelés ? — J'étais établi à Smyrne depuis quelque temps ; je liai connaissance avec Francis Tyrrel. — Frère naturel de lord Etherington? — Oui, quant à présent ; mais , soit dit en passant, il est assez probable qu'il deviendra lui-même comte d'Etherington , et ce beau coquin , bâtard. — Par le diable! vous me surprenez, monsieur Touchwood. — Je m'en doutais bien. Mais la chose n'en est pas moins certaine. Les preuves en sont déposées dans le co(Fre*fort de notre maison de commerce à Londres ; elles nous ont été envoyées par le vieux comte ; car il se repentit long-temps avant sa mort de sa conduite à l'égard de mademoiselle Martigny, mais il n'eut pasle courage de rendre justice à son fils légitime avant que le fossoyeur eût travaillé pour lui. — Juste ciel! monsieur, et saviez-vous aussi que j'allais donner ma sceur unique ea mariage à un imposteur ? — En quoi cela me regar-

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dMt-fl? Grande aurait été votre colère si on vous avait soupçonné de n*étre pas assez adroit pour veiller vous-même aux intérêts de votre sœur, ou aux vdtres. D^ailleurs lord Etheringrton était un pauvre diable qui allait cesser d*étre comte et perdre sa fortune; et comme en épousant votre jolie sœur il entrait en possession du beau domaine de Nettlewood, ma ibi! Je ne voyais là qu'un heureux moyen de réparer son désastre. — Très heureux pour lui en effet, et très convenable surtout; mais, je vous prie, monsieur, que serait devenu l'honneur de ma famille? — Et que m'importait l'honneur de votre famille, à moi, à moins que je ne doive m'intéresser à elle, parce que j'ai été déshérité à cause d'elle? Vous me devez néanmoins plus de reconnaissance que vous ne pensez ; car maintenant qu'il m'est démontré que cet Etherington , ou plutôt ce Bulmer, n'est sous tous les rapports qu'un misérable , je ne voudrais pas lui voir épouser une Jioonètc fille , dût-elle y gagner tout le comté d'York, au lieu du domaine de Nettletvood seulement. Je suis donc venu vous avertir »

L'étrangeté des nouvelles que M. Touchwood lui communiquait si brusquement faisait tourner la tête au jeune laîrd j tout comme il arrive à un homme dont s'empare le vertige lorsqu'il se voit au bord du précipice. Touchwood remarqua sa consternation.

« Prenez un verre de vin , monsieur Mowbray , > dit-il avec complaisance ; « rien ne réussit mieux à éclaircir les idées , et n'ayez pas peur de moi , quoique je tombe aussi brusquement sur vous avec ces surprenantes nouvelles. Vous verrez que je suis un homme franc , simple , ordinaire , qui al mes défauts et mes ridicules tout eomme les autres. J'ai parcouru quatre à cinq milles tout exprès pour arranger vos petites affaires à l'instant où elles vous semblent désespérées. — Je vous remercie de vos bonnes intentions, monsieur ; pourtant je dois avouer que votre intervention m'aurait été plus utile si vous m'aviez franchement avoué, et plus tôt surtout, ce que voiis saviez de lord Etherington ; mais , dans l'état actuel des choses, je suis bien avancé; je lui al promis ma sœur; j'ai contracté envers lui des obligations personnelles ; et d'autres molife encore me font craindre d'être forcé de tenir ma parole envers cet homme. Quels que soient son titre et son nom , il faudra bien (pc je lui paie les mille et tant de livres que j'ai perdues ! — Qu'à cela ne tienne, je paierai pour vous. Je le peux, car je n'ai pas travaillé pour ne rien recueillir ! Oui , mon dessein en ce moment est d<5 vofls fendre, vous, moQèieur de Saint^Ronatij atissi libre que ïbotmeM

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bois. Pourquoi garder encore cet air grate, jeune bomtne? J'espère que TOUS n'êtes pas assez foù pour croire votre dignité otK^nsée , parce que le plébéien Scroggie vient au secours de votre terriblement grande et ancienne maison de Mov^bray? -- Je ne suis pas assez fou en effet pour refuser une assistance qui est pour mol comme la corde que l'on jette à Tbomme qui se noie; fnais il 7 a une circonstance... » Il s'arrêta court et avala un verre de vin... « une circonstance à laquelle il m'est pénible de ftiré allusion... Cepen*dant vous semblez être mon ami . et je ne puis mieux vous le prou* ver qu'en vous disant que les propos de lady Pénélope Penfcafher sur le compte de ma sœur rendent son établissement indispensable. — Honte, honte à vous, monsieur Mowbray ! Irez-vous donc vendre votre chair et votre sang ft un homme tel que ce Bulmer , main* tenant que vous le connaissez , simplement parce qu'une vieille fille , désolée de ne pouvoir goûter du mariage , répand de méchants propos sur votre sœur? Un beau respect que vous montrei là pour rhonorable nom de Mov^bray I Et sans doute la jeune personne est de votre avis... elle ne demande qu'un époux, n'importe lequel ? — Pardonnez moi , monsieur Touchwood , elle pense tout différemmeiftà cet égard; et tout à l'heure encore je la pressais eu vain de consentir à ce mariage, insensé que j'étais ! Dieu m'est.té-^ moin que si j'agissais ainsi , c^est qu'il ne me semblait pas y avoir moyen de sortir autrement de ces embarras compliqués. Mais je remets entre vos mains la conduite de cette affaire, tout en avouant que je suis extrêmement surpris de vous voir si bien informé. — Vous parlez très sençément , jeune homme , car je sais bien des

choses que vous ne savez pas. Ainsi, soupçonneriez-VOus, par

exemple , que ce prétendu comte d'Étherington et votre sœur ont déjà reçu la bénédiction nuptiale? — Prenez garde, monsieur! » s'écria Mowbray avec colère, « n'abusez pas de ma patience.... ce n'est ni le lieu , ni le temps , ni le sujet d'une impertinente plaisanterie. — Aussi vrai que je vis de pain , je parle sérieusement : monsieur Cargill a rempli la cérémonie; et deux personnes qui vivent encore , témoins de ce mariage , ont entendu prononcer ces mots : Moi , Clara , Je vous prends pour époux , vous , Francis ; ou telle autre phrase que le rituel écossais substitue à cette sainte formule... Vous prenez un air d'incrédulité, mais écoutez-moi jusqu'au bout. Ce mariage ne vaut pas un maravédis , car elle a cru épouser ud autre homme... en un mot, Francis Tyrrel, qui est actuellement oe que l'autre prét^td être, noble et riche. -^ Je ne puis eompreftifre

un mot de tout cela. Il faut que faille tout de suite trouver ma sœur 9 et que je lui demande si ces merveilleuses communications ont le moindre fondement. — M'en faites rien : je vous expliquerai tout moi-même. Et d'abord je vous dirai, pour qu'aucun souptjon ne plane sur ce pauvre M. Cargill , qu'il n'a consenti à leur donner la bénédiction nuptiale , que parce qu'on a flétri la réputation de votre sœur pour lui feire croire qu*un prompt marjage était le seul moyen de sauver son honneur. . . — Si je le croyais , si je pouvais le croire !... et pourtant voilà qui semble expliquer en partie la mystérieuse conduite de ma sœur.... Oui, si je pouvais le croire, je tomberais à genoux, et je vous adorerais comme un ange du ciel! — Une singulière espèce d'ange ! » dit Toucbwood en regardant avec modestie ses courtes et grosses jambes ; c avez-vous jamais entendu parler d'un ange en guêtres ? Mais rasseyez- vous; soyez homme de sens, et écoutez toute cette étrange histoire. » Mowbray reprit donc son siège , et Touchwood lui conta à sai manière, et avec une foule de remarques incidentes , les anc ennes amours de Clara et de Tyrrel... les raisons qui avaient d*abord porté fiulmer à encourager leur liaison, dans l'espoir que son frère s'attirerait par un mariage clandestin la haine implacable de son père... le changement qui s'opéra dans ses vues quand il s'apei Qut de limportance attachée par le vieux comte à l'union de miss Mowbray avec son héritier présumé.... le stratagème auquel le désespoir l'avait fait recourir en se substituant à son frère. .. et toutes les conséquences qu'il est inutile de rappeler ici , puisqu'elles sont détaillées au long par Étherington lui-même dans sa correspondance avec le capitaine Jekill.

c Et quelles preuves avez-vous de la vérité de cette étrange histoire ? » demanda Mowbray presque stupéfié par toutes les choses étonnantes qu'il venait d'apprendre.

• J'ai le témoignage d'un bomme, répondit Touchwood, quia été l'agent de toutes ces manœuvres , depuis la première jusqu'à la dernière ; vous devinez sans doute que je parle de Solmes; et voici comment je fis la connaissance de ce coquin. Pensant, je suppose, que feu le comte d'Étherington avait ouMié de récompenser à leur juste valeur les services du valet de son fils, il répara cet oubli par un petit mandat de 100 livres sur notre maison , au nom et avec la signature apparente du défunt ; on découvrit cette petite supercherie , et M. Solmes, porteur du billet, aurait probablement fini par la potence si je ne l'eusse sauvé à condition qu'il me don-

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nerait tous les détails que je viens de vous communiquer. Ce que j'avais connu de Tyrrel à Srayrne m'avait inspiré beaucoup dlniérèl pour lui, et vous pensez bien que cet intérêt ne fit qu'augmenter quand j'appris les persécutions qu'il avait à soufFrir par la perfidie de son frère; mais, grâce au domestique, j'ai déjoué tous les complots du maître. Par exemple , dès que j'ai su que Bulmer venait ici , j'ai envoyé un avis anonyme à Tyrrel , persuadé qu'il partirait avec la rapidité du diable pour le contrecarrer... Mais vous ne devineriez guère comment je suis parvenu à savoir les conditions du traité que Jekill était chargé par Bulmer de proposer à mon ami Tyrrel... J'ai écouté à la porte , oui, monsieur, écouté. Un gentilhomme tel que vous aimerait mieux sans doute couper le cou d'un homme qu'écouter à une porte , dût- il par là empêcher un meurtre. Bref, instruit de ce qui se machinait , j'ai facilement dégoûté Jekill de sa commission , de sorte que maintenant Bulmer ne peut se fier qu'à Solmes, et que celui-ci me rapporte tout. »

Tandis que Touchwood parlait ainsi, le laird de Saînt-^Ronaa prenait intérieurement sa résolution. Il n'était pas encore aussi inexpérimenté que le voyageur le supposait; il reconnut sans peine qu'il avait affaire à un vieillard obstiné, capricieux, qui, avec les meilleures intentions du monde , voulait toujours agir à sa guise , et, comme les petits politiques, était disposé à conduire avec intrigue et mystère des choses qu'il aurait mieux valu diriger avec adresse et franchise ; mais il s'aperçut en même temps que Touchwood, comme parent éloigné, riche, sans enfants, et disposé à devenir son ami, était un homme à ménager. Faisant donc taire l'orgueil qui le dominait comme fils unique et seul héritier d'un no* ble patrimoine , il déclara qu'il s'en rapporterait absolument aux conseils d'un ami si plein d'expérience et de sagacité.

M. Touchwood demanda alors Thospitalité pour la nuit ^ recommanda d'allumer un grand feu dans sa chambre, de veiller à ce que les draps du lit fussent bien secs , et pria .««urtout qu'on ne iît pas le lit sur un niveau trop exact ; mais qu'on ménageât de la tète aux pieds une inclinaison d'environ dix-huit pouces; puis il se retira, annonçant qu'il avait à se lever de bonne heure pour une affaire de vie et de mort qui regardait aussi M. Mowbray.

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