‹ OEUVRES DE WALTER SCOTT (volume 2)Chapitre 2 sur 161 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Edouard YI. Celle du voyageur était plus propre , vu la riche étoffe dont elle était faite , à briller dans un lieu public , qu'à garantir d*an orage ou d'ime averse. On y remarquait encore les deux couleurs , car elle était composée de différentes taillades bleues et violettes ; et rhomme qui la portait , sans doute pour se donner un certain air de distinction , Favait ornée d'une plume de dimension considérable, et aussi des couleurs favorites. Les traits au dessus desquels se balançait cette espèce de panache n'avaient absolument rien de remarquable pour l'expression. Néanmoins, dans un pays aussi triste que l'ouest de l'Ecosse , Q aurait été difficile de passer près de cet individu sans lui accorder plus d'attention qu'il n'en aurait excité dans un lieu où la nature du paysage aurait été plus propre à captiver les regards des passants.

Un œil vif, un air sociable qui semblaient dire : f Oui, regardez-moi , je suis un homme qui vaut la peine d'être remarqué , » donnaient de l'individu une idée qui pouvait être favorable ou défavorable , suivant le caractère des personnes que rencontrait le voyageur. Un chevalier ou un soldat aurait pu s'imaginer simplement qu'il avait rencontré un joyeux gaillard , bien capable de chanter une chanson , de conter une histoire un peu leste , et de boire sa part d'un fiacon , doué enfin de toutes les qualités qui constituent un gai camarade d'hôtellerie , sinon que peut-être il ne mettait pas trop d'empressement à payer son écot. D'un autre côté , un ecclésiastique aurait trouvé que le personnage habtUé de bleu et de vio^ let avait des mœurs un peu trop relâchées , et ne savait pas asse^ contenir sa gaîté pour que sa compagnie pût convenir à un ministre des autels. Cependant on voyait sur la physionomie du ménestrel' une certaine assurance , d'oà il était permis de conclure qu'il n'au^ rait pas été déplacé dans des scènes sérieuses. Un riche voyageur (et le nombre n'en était pas considérable à cette époque) aurait pu redouter en lui un voleur de profession , ou un homme capable de profiter de l'occasion pour devenir tel ; une femme aurait craint de sa part une conduite peu respectueuse , et un jeune homme, une personne timide, eût songé tout de suite à un meurtre ou à* de coupables violences. Néanmoins , s'il ne portait pas d'armes cachées, le ménestrel était mal équipé pour entreprendre aucune voie de fait. Sa seule arme visible était un petit sabre recourbé, semblable à ce que nous appelons aujourd'hui un coutelas ; et l'époque aurait justifié tout individu , si pacifiques que fussent ses intentions, de s'armer ainsi contre les dangers de la route. Mais si

lÔ LE CHATEAU faANGEREUX.

un premier regard pouvait en eertaines ocoasions être défavorable i-n«tre voyageur , un coup d'œil jeté sur son compagnon devait eâ tout cas lui servir de justification et de garantie. Et pourtant ce dernier était enveloppé dans son manteau qui, lui couvrant en partie le visage , laissait beancoup à deviner.

Ce second voyageur paraissait être un doux et gentil gargon enoore dans la fleur de la jeunesse, il portait la robe d'Esciavonie » Tètement ordinaire du pèlerin, plus serrée autour de son corps que la rigueur du temps ne semblait l'exiger. Sa figure, vue imparfaitement sous le capucfaon , était prévenante au plus haut degré , et quoiqu'il portât aussi une épée, il était facile de voir que c'était plutôt pour se conformer à Tusage que dans le dessein de s'en ser- Tir. On |N)uvait remarquer des traces de chagrin sur son front, et de larmes sur ses joues ; telle était même sa tristesse , qu'elle semblait exciter la sympathie de son compagnon plus indiflCérent. Ils causaient ensemble , et le plus âgé des deux , tout en prenant Fair respectueux qui convient à Finférieur parlant à son supérieur, semblait , par le ton et les gestes, témoigner à son camarade de roiite autant d'intérêt que d'affection.

c Bertram, mon ami, dit le jeune voyageur, de combien soâmes-nous encore éloignés du château de Douglas ? Nous avons déjà parcouru plus de trente milles, et c'était là, disais-tu, la distance de Cammock... ou comment appdles-tu l'hôtellerie que nous avons quittée à la pointe du jour? — Cumnock, ma très chère dame... Je vous demande mille fois pardon, mon gracieux jeune seigneur. — Âppelle-moi Augustin, répliqua son camarade , si tu veux parler comme il convient pour le moment. — Oh ! pour ce qui est de cela, dit Bertram y si Votre Seigneurie peut condescendre jusqu'à mettre de côté sa qualité , mon savoir-vivre ne m'est si solidement cousu au corps que je ne puisse le quitter et le reprendre ensuite sans eh perdre un seul lambeau ; et puisque Votre Seigneurie < à qui j'ai juré obéissance , a bien voulu m'ordonner de la traiter comme mon propre fils , il serait honteux à moi de ne pas lui témoigner Tafliectron d'uRiJpère. Ah! je puis bien jurer mes grands dieux que je vous dois des attentions toutes paternelles , fuoique je n'ignore pas qu'entre nous dwx c'est le fiik qui a joué le rôle du père, le père 911 a été soutenu par la tendresse et la libéralité du fils. En efliet , Bertram a-t-il jamaU eu fsAtn ou soif, sans que h grande table de Berkely * satisfit tous ses beseins? —Je voudrais , répfiqua la jeune

t. Blaek-^toek, dit le texte, pour désirer U tiible permanente qui le troaTtit évM la vmde itUe d^nn ban»n. a. ■•

CHA^tTRÈL li

personne, je Tôiidràié qù^il en eût toujours été ainsi. À quoi bon les montagnes de boèû^ et lés océans de bière que produisent , diton , nos domaines , s'il se trouve , parmi nos vassaux , un seul être qui souffre de là fsiim; et surtout si c'est toi , Bertram, toi qui as servi pendant plus de trente ans comme ménestrel dans notre maison. — Assurément , madame , répondit Bertram , ce serait une catastrophe semblable à celle qu'on raconte du baron de Fastenbugb y lorsque sa derniëris souris mourut de faim dans la paneterie même ; et si j'échappe à ce voyage sans une telle calamité , je me croirai pour le reste de ma vie à l'abri de la soif et de la fomine. — I\i as déjà souffert une ou deux fois de pareils dangers , mon pauvre ami. — Ce que j'ai pu souffrir n'est rien; et je serais un ingrat si je donnais un nom sérieux à l'inconvénient de manquer un déjeuner ou d'arriver trop tard pour dîner. Mais je ne comprends pas en vérité que Votre Seigneurie puisse endurer si long-temps un accoutrement si lourà, Yom devez sentir aussi que ce n'est pas une plaisanterie que de voyager dans ces monbghes y où les milles écossais ont si bonne mesure. Quant au château de Douglas, ma foi, il est èiicore éloigné dé cinq milles environ , pour ne rien dire de ce qu'on appelle en Ecosse un bittock , ce qui équivaut bien à un mille de plus. — Il s'agît alors de savoir , » dit lajeune personne en poussant un soupir , « ce que nous fei'ons quand , après être venus de si loin, nous trouverons formées les portes dû château, car elles le se* roht certes avant notre arrivée. — J'en donnerais ma parole , répondit Bertram. Les portes de t)ouglas, confiées à la garde de Bir John de Walton , ne s'ouvrent pas si aisément que celles de la dépensé de notre château. Si Votre Seîgheurie veut suivre mon conseil, nous retournerons vers le sud, et en deux jours au plus tard nous serons dans un pays où l'on peut satisfaire les besoins de son estomac dans le plus bref délai possible , comme le proclament toutes les enseignes des auberges. Or, le secret de ce petit voyage ne sera connu de personne en ce monde , aussi vrai que je suis un ménestrel juré et un homme d'honneur. — Je te remercie du conseil, mon honnête Bertram , mais je ne puis en profiter. Si ta connaissance de ce triste pays pouvait t'indiquer quelque maison décente, qu^elle appartînt à des genfs riches ou pauvres, je m'y éta^ blirais volontiers jusqu'à demain matin.. Les portes du château de Douglas seront alors ouvertes pour des étrangers d'une apparence aussi pacifique que la nôtre, et... et... je l'espère , nous trouverons bien le temps de faire à notre] toUette les changements propret à

nous assurer un bon accueil , de passer le peigne dans nos cheveux^ vous comprenez enfin. — Ah ! madame, s'il ne s'agissait pas de sir John de Walton , je me hasarderais à vous répondre qu'une chevelure en désordre, et un air plus effronté que ne peut l'être celui de Votre Seigneurie , seraient un déguisement fort convenable pour le rôle de fils d'un ménestrel que vous désirez remplir dans la fête qui se prépare. — Comment souffi'ez-vous en effet que vos jeunes élèves soient si malpropres et si effrontés, Bertram? Quant à moi^ je ne les imiterai pas en ce point ; et que sir John soit actuellement au château de Douglas ou se trouve absent , je me présenterai devant les soldats qui remplissent les honorables fonctions de portier,^ le visage rafraîchi et la chevelure quelque peu en ordre. Quant à m'en retourner sans avoir vu un château qui m'apparait presque dans tous mes rêves... Bref, Bertram, tu peux t'en aller, mais je ne te suivrai pas. — Et si jamais je quitte Votre Seigneurie dans une pareille situation , à présent surtout que votre fantaisie est si près de se trouver satisfaite , il faudra que le diable , oui , le diable en personne, m'arrache d'auprès de vous. Revenons au logement : non loin d'ici est située la maison d'un certain Tom Dickson de Hazelside, un des plus honnêtes habitants dela^vallée ; quoique simple cultivateur, il occupait parmi les guerriers, lorsque j'étais dans ce pays , un rang aussi haut que les plus nobles gentilshommes ralliés autour des drapeaux de Douglas. — Il est donc soldat? — Lorsque son pays ou son seigneur a besoin de son épée... et , à vrai dire, on jouit rarement ici des douceurs de la paix. D'ailleurs, il n'a d'ennemis personnels que les loups qui viennent attaquer ses troupeaux. — Mais n'oublie pas, mon fidèle guide, que le sang qui coule dans nos veines est anglais , et que par conséquent nous devons redouter tous ceux qui se proclament ennemis de la Croix- Rouge. — Ne craignez rien de cet homme. Vous pouvez vous fier à lui comme au plus digne chevalier et gentilhomme du monde. Il nous sera facile de le décider à nous recevoir avec une contredanse ou une chanson ; et ceci peut vous rappeler que j'ai la résolution , pourvu que Votre Seigneurie le veuille bien , de me plier un peu au goût des Écossais. Les pauvres gens aiment tant la musique ! n'eussent-ils qu'un sou d'argent ', ils le donneraient volontiers pour encourager la gaie science. Ah ! je vous promets qu'ils nous accueilleront comme si nous étions nés sur leurs sauvages montagnes ; et pour toutes les commodités que pourra fournir la maison

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