CHAPITRE IX. lOi
ceptairat le passage dans la rue en ruines , tandis qu'elle éclairait le chemin. Sir Âymer^ donnant son cheval à un homme de sa suite , et ordonnant à Fabian de se tenir prêt à répondre au pre^ mier signal , la suivit en marchant aussi vite que la lenteur de sa conductrice le lui permettait.
Tous deux se plongèrent bientôt dans les restes de la vieille église , toute ruinée par les dégâts qu'y avait causés une soldatesque grossière ^et tellement remplie de décombres , que le chevalier s'étonnait que la vieille femme pût se frayer un passage. Elle ne cessait pas de parler tandis qu'elle avançait en trébuchant. Parfois elle appelait d'une voix criarde : « Powheîd ! Lazare Powheid ! » Puis elle marmottait entre ses dents : « Oui , oui , le vieillard est occupé à remplir quelqu'un de ses devoirs , comme il dit; je m'étonne qu'il s'en acquitte dans des temps comme ceux-ci. Mais n'importe , je parie qu'ils lui dureront toute sa vie , et toute là mienne : au reste , ces temps , le Seigneur nous protège ! autant que je puis voir , sont encore assez bons pour ceux qui y vivent. — Êtes-vous sûre , bonne femme , répliqua le chevalier , qu'il y ait âme vivante dans ces ruines ? Pour moi , je serais plutôt tenté de croire que vous me conduisez vers un charnier de morts. — Peut-être avez- vous raison , » dit la vieille avcQ un infernal sourire ; « les voûtes sépulcrales et les charniers conviennent bien aux vieilles gens des deux sexes ; et quand un vieux fossoyeur demeure près des morts , eh bien! comme vous savez , il vit au milieu de ses pratiques. . .. . Holà ! hé ! Powheid ! Lazare Powheid ! voici un gentilhomme qui veut vous parler ; et , » ajouta-t-elle avec une sorte d'emphase , < un noble gentilhommCv anglais , un des honorables de la garnison ! »
On entendit alors le pas d'un vieillard qui avançait, mais si lentement que la lumière vacillante qu'il tenait à la main brilla sur les murs en ruines quelque temps avant de montrer la personne qui la portait.
L'ombre du vieillard se projeta aussi sur la muraille éclairée avant qu'on pût l'apercevoir lui-même. Ses vêtements étaient fort en désordre, attendu qu'il avait précipitamment quitté son lit ; car depuis que la lumière artificielle leur était défendue par les règlements de la garnison, les liabitants de la ville de Douglas passaient à dormir le temps qu'il leur était impossible d'utiliser d'aucune manière. Le fossoyeur était un grand homme sec, amaigri par les ans et par les privations ; son corps était courbé par suite de son occupation habituelle de creuser des fosses , et son œil s'abaissait natu-
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rellement vers le lieu de ses travaux. Sa main soutenait un flam* beau, ou plutôt une petite lampe, qu'il tourna de manière à éclairer le visage de l'étranger ; eu même temps il laissa voir au jeune chevalier les traits de l'homme en fece duquel il se trouvait; et ces traits y quoique ni beaux ni agréables , étaient imposants, subtils et vénérables; Us portaient un certain air de dignité, que l'âge et même la sioipli? pauvreté peuvent donner parfois, attendu qu'il en résulte cette dernière et mélancolique espèce d'indépendance propre aux gens dont la situation peut à peine , par aucun moyen imaginable i être rendue pire que ne l'ont déjà^Me les années et la fortune. L'habit de frère lai ajoutait à 3on extérieur une sorte de C3irac|ère religieux.
« Qu^ me voulez-vous, jeune homme? dit le fossoyeur. Votre air de jeunesse et vos gais vêtements indiquent une perspnne qui n'a besoin de mon ministère ni pour elle-même ni pour d'autres. — Je suis, il est vrai, répliqua le c)iev aller, un homme vivant, et en conséquence je n'ai pas besoin que la pioche ou la pell^ travailla pour moi; je ne suis pas, comme vous voyez, vêtu de deuil, et en conaéquence je ne viens point réclamer votre office pour un ami ; mais je voudrais vou$ adresser quelques questions. — H fout nécessairement vouloir ce que vous voulez , puisque vous êtes à présent un de nos maîtres , et, comme je pense, un homme puissant, répliqua le fossoyeur. Suivez-moi par ici dans ma pauvre habitation. J'en ai eu une meilleure dans mon temps : néanmoins, le ciel le sait, celle-ci est assez bonne pour moi, lorsque bien des gens de plus grande importance sont réduits à se contenter d'une demeure encore plus chétive. »
Il ouvrit une porte basse qui fermait, quoique' grossièrement , l'entrée d'un appartement voûté, où il paraissait que le vieillard avait, loin du monde des vivants , établi sa misérable et solitaire demeure. Le sol , composé de larges dalles, réunies ensemble aveo un certain soin, et Qà et là couvertes de lettres et d'hiéroglyphes comme si elles avaient jadis servi à distinguer des sépulcres, était assez bien balayé : un feu qui brûlait à l'autre extrémité de la chambre dirigeait sa fomée par un trou qui servait de cheminée. La pioche et la pelle, ainsi que d'autres instruments dont fait usage le chambellan de la mort, gisaient épars dans l'aiiparfement, et, avec deux ou trois escabelles grossières et une table, pour la confection desquelles quelque main inexpérimentée s'était probablement acquittée du travail d'un menuisier , formaient pres^
que tout rameiAlemeut , si nous y ajouto&ê le lit de paille du f ieillard , plaeé dans un eoin , et tout en désordre comme si l'on venait de le quitter. Vers l'extrémité de la chambre qui faisait fiiee à la porte, la muraUIe était presque entièrement recouverte par un large icusson aernblaUe à ceux qu'on suspend d'ordinaire sur les tombes des personnages de haut rang, présentant les quartiers d'usage au nombre de soixante chacun» eoBvenablementblasonnésetdifférentr les uns des autres, placés, comme ornements, autour du champ principal des armoiries.
c Asseyons-nous , dit le vieillard , cette posture permettra mieus à mes oreilles aifetbiies de comprendre ce que vous avez à me dire, et l'asthme qui me travaille me fera moins souffrir et me permets tra de vous répondre \Am aisément. •
En effet , une toux bruyante , sëshe et asthmatique attestait la Violence de la maladie dont il venait de parier, et le jeune cheva-? lier suivit l'exemple de son h6te en «'asseyant au coin du feu sur âne des méchantes esoabellet. Le vieillard alla prendre dans un coin de la chambre un tablier plein de morceaux de planches brisées^ dont quelques unes étaient recouvertes de drap noir» ou marquetées de clous noirs aussi , ou même dorés^.
« Vous reeonnattree que ce nouvel aliment est nécessaire k mon ^, dit le vieillard, pour conserver un certain degré de chaleur dans cet appartemeQt délabré^ en outre, les exhalaisons cadavéreuses dont cette voûte pourrait se remplir si on laisêait le feu s^éteindre , n« sont pas indiflérentes pour les membres de gens délicats et bien portairts comme Votre Sdgneurie , quoique Je m'y sois ha*^ bitué, moi. Ces planches vont finir par s'enflammer, quoiqu'il (Mlle on certain temps pour que l'humidité de la tombe soit vaincue par l'dir plus sec et par la chaleur de la tourbe. •
En elFet , les reliques «^ulcrales dont le vieillard avait rempli son àtre commencèrent par degrés à produire une épaisse vapeur onctueuse qui jeta enfin de la lumière, et, la flamme montant jusqu'à Touverture par où s'échappait la fumée , répandit un air moins sombre dans le triste appartement. Les ditférentes pièces du large ^sfton reçurent et renvoyèrent les rayons de lumière avec tout l'éclat que pouvait produire un si lugubre o^jet : tout Tapparte* Bient enfin s'anima d'une gatlé fantastique, étrangement mêlée aux idées sombres que «es ornements étaient propres à produire dani l'esprit.
« Vous êtes surpris, dit le vieillard, et peutrètre, sfa^e chevalier ,
m LE CHATEAU DANGEREUX.
n'avez-yous encore jamais vu ces restçs de la mort servant à rendre rhabitation des vivants plus commode qu'elle ne Faurait été autrement. -— Commode ! > répliqua le chevalier de Valence en haussant les épaules; c je serais |iâché , vieillard » de savoir que j'eusse un chien aussi mal logé que vous Têtes , vous dont pourtant les cheveux gris ont vu de meilleurs jours. — * Peut-être oui, répondit le fossoyeur , peut-être non ; mais ce n'était pas , je le suppose , concernant ma propre histoire que Votre Seigneurie paraissait disposée à m'adresser quelques questions : je prendrai donc la liberté de vous demander sur quoi vous venez me consulter. — Je vais vous parler franchement, et vous reconnaîtrez tout de suite qu'il me feut une réponse courte et claire. Je viens de rencontrer dans les rues de ce village un individu que m'a montré un rayon f urtif de la lune , et qui a eu Taudace de déployer la bannière et de pousser le cri de guerre des Douglas ; même , si je puis en croire mes yeus: qui ne l'ont vu qu'un instant, ce hardi cavalier avait les traits et le teint noir qui distinguent Douglas. On m'a envoyé vers vous comme vers une personne qui est à içême de m'expliquer cette circonstance extraordmaire ; car , en ma qualité de chevalier anglais, et coiûme engagé au service du roi Edouard, je suis particulièrement tenu de Téclaircir. — Permettez-moi d'établir une distinction. Les Douglas des premières générations sont mes proches voisins, et suivant mes superstitieux concitoyens, ce sont mes amis et mes visiteurs : je puis prendre sur ma conscience d'être responsable de leur conduite, et empêcher qu'aucun des vieux barons qui forment, dit-on, les racines de ce grand arbre généalogique, ne revienne troubler par son cri de guerre les villes ou villages du pays natal : non , aucun d'eux ne brandira au clair de lune Farmure noire qui s'est depuis long-temps rouillée sur leurs tombeaux.
Cet brayes cheTalien ne sont plas qae poms iére ; La ronille a déroré lear lanee meurtrière ; Et , laiitf doute do ciel remplissant les desseins , Lear» âmes ont gagné la démente des saints '•
Promenez vos regards dans cette enceinte, sire chevalier «.vous avez au dessus et autour de vous les hommes dont nous parlons. Au-dessous de nous , dans un petit caveau qui n'a point été ouvert depuis le temps où ces cheveux rares et grisonnants étaient épais et bruns , repose le premier homme que je puis nommer comme