CHAPITRE I
le ruisseau de Saiut-Ronau. Du côté du sud, où la pente était moins rapide , le terrain , jusqu'au sommet de la colline y avait été soigneusement disposé en terrasses successives , qui étaient, ou plutôt qui avaient été jointes Tune à l'autre par des escaliers en pierres grossièrement (aillées. En temps de paix ces terrasses formaient les jardins du château , et en temps de guerre elles ajoutaient à sa sécurité $ car chacune d'elles commandait à l'autre , tie manière qu'elles pouvaient être séparément et succesMvement défendues, toutes étant exposées au feu de la place. Celle-ci se composait d'une tour massive et carrée , d'imposante dimension , environnée , suivant l'usage, de bâtiments plus bas et d'un mur crénelé. Du côté du nord , une grande montagne se joignait par un de ses flancs à Féminence sur laquelle était situé le château : ce point était défendu par trois grandes tranchées successives. Une autre tranchée non moins profonde , à l'entrée principale du château , du côté de l'est , formait le complément des fortifications et la fin de la rue du village que nous avons décrite.
Dans les anciens jardins du château , et sur tous les côtés, à l'exception de l'ouest qui était bordé d*un précipice, de grands et vieux arbres avaient enfoncé leurs racines dans les entrailles de la terre , et couvraient de leur épais ombrage le rocher et les antiques murailles en débris , augmentant ainsi l'effet majestueux de l'édifice ruiné qui s'élevait du centre.
Assis sur le seuil de cet ancien château , ôii jadis un orgueilleux portier se redressait fièrement ' , le voyageur pouvait planer du regard sur le village entier : doué d'une imagination un peu vive, il pouvait se figurer sans peine que toutes les maisons avaient été soudainement arrêtées au moment où elles tombaient du haut de la montagne rapide , et fixées par la baguette d'un magicien dans Tarrangement bizarre qu'elles offraient maintenant. C'était comme une pause subite dans la marche cadencée des pierres que la lyre d'Amphion rassemblait jadis pour fonder la ville future de Thèbes. Mais pour un tel observateur, l'idée mélancolique, éveillée par l'apparence désolée du village , détruisait bientôt les songes plus riants de l'imagination. Originairement construites sur l'humble plan usité, il y a environ cent années , dans l'architecture des chaumières écossaises , la plupart de ces maisons avaient été depuis lon^-temps abandonnées , et leurs toits écroulés , leurs poutres enfumées , et leurs murailles en ruines annonçaient le triomphe de la Désolation
t. Voyez U ballade du roi Estmere, dans lea Rtliquet ie Percy,
USJS EAT7X DB SJJNT-RONAIf .
sur la BlUàre *. Dans quelques mes, des sdives vernies par la suie subsistaient encore en tout ou en partie comme des squelettes d'édifioes ; et qudques l|uttes, à peu près couvres de chaume , sem* blaient encore babîtées , bien qu'à peine habitables ; car la ftimée des feux de tourbe à l'aide desquels le villageois préparait son hum-* ble nourriture s'échappait non seulement des cheminées , son issue naturelle , mais encore des diflKrentes crevasses de la toiture. Cependant la nature , qui change toujours » mais qui renouvelle m changeant , compensait » par Texubérance de la végétation , la décadence sans cesse plus marquée des travaux de Thomme. De modestes arbustes , autrefois plantés autour des petits jardins , étaient maintenant de grands arbres forestiers ; les arbres fruitiîers avaient étendu leurs branches au delà des limites étroites des enclos , et les haies s'étaient élancées en buissons touffus et irréguliers , tandis que des myriades d'orties, de liserons et de ciguë, cachant les ruines des murailles , se hâtaient de changer cette scène de désolation en une lisière pittoresque de forêts.
Cependant il existait encore à Saint-Ronan deux maisons en assei bon état ; elles servaient , l'une aux besoins spirituels des habitants , l'autre aux besoins terrestres des voyageurs : c'étaient la manse * du pasteur et l'auberge du village. Nous dirons seulement de la première , qu'elle ne feisait pas exception à la règle générale que les propriétaires écossais semblent s'être imposée de loger leurs ministres dans les maisons les moins coûteuses , mais les plus laides et les plus incommodes que le génie du maçon puisse inventer. Elle avait le nombre ordinaire de cheminées , c'est-à-dire deux , qui , s'élevant comme deux oreilles d'âne à Tune et à l'autre extrémité, répondaient aussi mal que de coutume au dessein pour lequel elles avaient été construites. L'édifice ouvrait à la forie des éléments toutes les portes et ouvertures d'usage , sujet habituel des plaintes qu'un ministre écossais adresse ^ ses frères , les membres de la pa^ roisse. Enfin , pour compléter le tableau , le pasteur étant célibataire, les pourceaux n'étaient exclus ni du jardin pi de la cour ; les carreaux de vitre cassés étaient réparés avec du papier gris; et Iq désordre et la malpropreté d'une petite ferme occupée par un paysan ruiné déshonoraient l'asile d'un homme qui , indépendamment
8. The cl$rgyman*t mame, c^e8t-&-dire le presbytère } déDominftUon encore a»i(é« •nicoue,A.M.
CSAHTBK I.
éé <on «siratftèff» eùoléàmtiqm , était mtmi et bien pé , ÇËUHqut passabtemeBt erigiiiat.
A eàté de la manse 8' élevait Tégliie de Saint-Bosao , édifice petft et ancien , sans autre pavé que la terre battue, et garai de ii|isérft« blés petits bancs jadis en ehène sculpté, ipais raccommodés 4vec du bois blanc. La ferme extérieure de Téglise était d'un dessin élégant , ayant été bAtie dans les temps où dominait le eulte de Rome : or, nous ne pouvms refuser à Ffirobltecture des eathdiques eette grâce qu^en bon protestant nous dénims i leur doctrine. L'édifice élevait à peine sa voûte grisâtre au dessus des monticules fiméraires que la piété avait élev^ tout autour ; il était si petit et si bas que les tertres des tombeaux atteignaient presque les feaè^ très saxonnes qui lui donnaient du jour : de manièreque Von eût pi| prendre le bâtiment lui-mtme pour une voûte funéraire ou un mausolée d'une dimension supérieure. La petite tmir carrée avec Fan* cien beffiroi empêchait seule de Tassimiler eompléten^ent à un mor nument sépulcral.
Lorsque le* bedeau à tête grise tournait d'une main tremblante la clef de la porte principale, ^antiquaire pénétrait dans un ancien édifice où , d'après le style de l'architecture et quelques monuments des Mowbray de Saint-Rcman , que le vieillard ne manquait poigt de feire rémarquer, il reconnaissait génériiemçntune constructioii du xni" siècle^.
Ces Mowbray de Saint-Ronaa semblent avoir fermé à une cer-e taine époque une femiUe très puissante. Us étaient alliés et amis de la maison de Douglas, dans ces temps où le pouvoir excessif d| eette race héroïque fit trembler les Stuarts sur le tréne d'Ecosse* Par suite , comme notre naïf historié le dit lutHuéme , persemie n'osant résister à un Douglas , ni même à un serviteur des Douglas, vu que si on l'eût fiîit, on aurait pu s'en rep^tir, la fcmille de SaintrRonan partagea leur prx)$périté , et prit possession de presque toute la riche vallée sur laquelle dominait le château que nous avons décrit.
Mais au retour de la marée S sous ie règne de Jacques H, les Sain^Ronan se virent dépouillés de la plus grande partie de leurs belles acquisitiras , et tes évâtiements sid)séquents réduisirent encore leur importance. Néanmoins, vers le mâieu du dix-septième siècle, c'était encore une femille hautement considérée. Sir Régi* nald Mowbray, après la fimeste bataille de Dunbar, se signala par
i. LocuU^ft MsUUie , pour ; hr$pt$ H V9n$ 9hw»g9a§
aw LES EAUX DE SAINT-RONAW.
la défense opiniâtre de son château contre les armes de Cromwell, qui , irrité de l'opposition qu'il avait inopinément rencontrée dans cet obscur recoin de rAngleterre , fit démanteler la forteresse et employa la mine pour en iaire sauter les murailles.
Après cette catastrophe, le vieux chftteau fut abandonné et tomba en riiines ; mais la révolution finie, lorsque sir Reginàld fut de retour y il se bâtit une maison suivant le goût de ce siècle , et il eut la sagesse d'en approprier les dimensions à la fortune déchue de sa femille. Cette demeure était située à peu près au milieu du village dont le voisinage n'était pas alors regardé comme un inconvénient. On Favait assise sur une portion de terrain mieux nivelée que le reste ; car, nous l'avons déjà dit, les maisons des villageois, perchées les unes au dessus de^ autres et comme encaissées ilans le rocher , n'avaient guère , chacune sur son gradin , que le terrain occupé par l'édifice même. Mais celle du laird avait une cour sur le devant et un petit jardin derrière , lequel était lié à un autre enclos; et celui-ci, occupant trois terrasses, descendait parallèlement au verger de l'ancien château jusqu'au bord de la rivière.
La Camille occupait encore ce nouvel édifice environ cinquante ans avant l'époque où commence notre histoire. Alors, la maison ayâmt été endommagée par un incendie , et le laird de ce temps ayant hérité d'un séjour plus agréable et plus commode à trois milles du village, l'habitation que nous venons de décrire fut abandonnée à son tour. Ce seigneur , voulant peut-être couvrir les frais du déménagement , fit couper en même temps un ancien petit bois qui servait d'asile à de nombreux corbeaux; ce fait donna lieu, parmi les villageois , à ce commun dicton : « La décadence de Saint-Ronan commengii quand le laird Lawrence et les corneilles s'en allèrent. >
La maison ne fut cependant pas abandonnée aux hiboux et aux oiseaux des ruines ; au contraire , pendant bien des années , elle fut témoin de plus de plaisirs et de fêtes que lorsqu'elle avait été la sombre demeure d'un grave baron du vieux temps '. Bref, elle fût convertie en auberge et décorée d'une grande enseigne représentant d'un côté saint Ronan qui , avec sa crosse épiscopale , accrochait le pied fourchu de l'esprit malin, comme on en peut lire l'histoire dans sa véritable légende : de l'autre côté , on voyait les armoiries des Mowbray. C'était Thôtellerie la plus fréquentée des environs ; on racontait mille anecdotes sur les joyeuses parties qui avaient eu
I. A^ld lang tune , dit to t^xte ; refriin d^aD« chanson de Ban». ▲. h.