CHAPITRE I
lieu dans ses murs , sur les bons tours qui avaient été joués sous l'influence des liqueurs de ses celliers. Tout cela néanmoins est passé depuis long-temps :
Ce fat un lieu de joie , ainii qu'on noos le dit ; Mais tent tient Tattrister : c^est nn séjour mandit
Le digne couple (serviteurs et protégés de la famille de Mowbray) qui tint d'abord cette auberge était mort assez riche, laissant une fille unique. Ils avaient acquis peu à peu non seulement la propriété de Tauberge dont ils n'étaient originairement que les locataires, mais encore quelques bonnes prairies du côté de la rivière, biens dont les lairds de Saint-Ronan s'étaient défaits pièce à pièce, par Fetlet de circonstances nécessiteuses, comme pour assurer une dot à une fille, ou pour procurer dans l'armée une commission à un fils cadet ', ou enfin pour d'autres occasions importantes. Ainsi Meg Dods * était devenue une héritière assez désirable; et, comme telle, elle eut Thonneur de refuser trois gros fermiers, deux lairds propriétaires , et un opulent maquignon, qui tour à tour lui demandèrent sa main.
Plusieurs paris furent faits pour le succès du maquigi^on, mais les teneurs furent bien trompés. Décidée à garder les rênes entre ses mains , Meg ne voulut point prendre un mari qui pût bientôt s'arroger des droits de maître. Persévérant dans son système de bonheur solitaire, despote comme la reine Elisabeth elle-même, elle régla tout à sa tète, et conserva la main haute non seulement sur ses domestiques mâles et femelles, mais encore sur l'étranger qui s'arrêtait chez elle. S'il arrivait que celui-ci osât s'opposer à la volonté souveraine ou au bon plaisir de Meg, ou qu'il désirât un autre appartement, d'autres mets, elle réconduisait aussitôt avec cette réponse qui , selon Érasme , imposait silence aux plaintes dans les auberges allemandes de son temps : Quœre aliud hospitium *; ou comme s'exprimait Meg : c Tournez-moi les talons , et cherchez un autre gîte. » Comme cela équivalait à un exil distant de plus de seize milles de la résidence de Meg, l'infortuné contre lequel une telle malédiction était portée n'avait d'autre ressource que de tâcher d'apaiser le courroux de son hôtesse et de se résigner à sa volonté comme à celle du destin. Il font cependant rendre â Meg
ft. On sait que les gradei s^achèteni encore dans Parraée britannique, a. v. S. Meg , abréfiation popnlaire da nom da Margnerite. S. Cherebei nn antre gîte* a. m.
»0 LES EkXJX DE SAIMÏ-RONAM.
Dogs eetté Jaati<$e, biee qae]aon g&itvernemeBt fèt aéfta^ et {Mresqtie despotique^ on ne pouvait Taeeuser de tyrannie^ ear elle n'exer<2ait son autorité que pour le bien de ses sujets.
Jamais les caveaux du vieux laird n'avaient contenu , même de son vivant, des vins supérieurs à aucun de ceux que Meg offrait à ses hôtes. La seule difficulté était de déterminer Meg à donner {ttëciséthent la liqueur ^ue vdus désirlé2. On peut âjotftér que éOtiveùt elté détenait réti(ré quaild efte jugeait qu'uiié cdmpagdte avait à^ez bu , et en pareil éas elle refusait obstinétti^lit de âonùer Un éeul fiàcon de plus. La cuiàinë était aussi son orgueil et èa gloire : elle veillait elle-même à Tàpprét de chaque plat, et ri j eh avait qiielqués ùn§ auxquels elle he permettait i personhë de bettré la main, comme le poulet aux poireaux , et les tranbhes de î^eau au jus , qui rivalisaient datas leur gehrë avec Ué côtelette^ de hotrë ancienne amie , mlàtr^ss fiali dé f érrybrîdge. le Ihigë ib fable et de lit se préparait à la maiscm : H était cdhséqtretnnleift de là mèillehre qualité et tenu dans le Ineiîléur ordre : malheur à la fchambrîèrè eu qui ^on œil de Ijnx eût décotftert la ttaoltidre négligence touchant la propreté ! et même considérant le pays ' M là profession de Meg, houè hë t^otivdtts explique^ pourquoi elle était si scrupuleuse à cet égard , si ce n'e^t en supposant qu'elle y trouvait ufa prétexte aussi naturel que fréquent pouf gronder ^es servantes, exercice danâ lequel elle déployait tant d'éloquence et d'énergie, qu'elle hé poutaîf s'en acquitter sané tm certàih ptàisir,
JTbus devons également citer la ihbdéMion dé Më^ dàhs ses ëomptes, ce qui, à là fin du banquet, èoulageaif ^ôiïvettt te eœur de l'hôte déjà saisi de quelque appréhehSiOfa. Un Schelllng * pOUr le déjeuner, trois scheîliiigé pour \é dîner, ^ compris une pmté de vieux porto; dix-huit pencës ' pour iin boti sdupér : tefë étaient fes prîx cdùfàntâ de Tàuberge de Saiint-Ronân $ous cette iôtéèsë db î'àhcien monde, au commencement du dît-neuviëme siècle; êhcorfe it'exigeaît-elle ces prix qu'avec regret en songeant que cetii de son digne père étaient moin^ élevés dé moitié ; mais te malhéùi* dés temps rendait sa position plus difficile et hé lui permettaR point d'être aussi généreuse.
Malgré ces rares et ptécieux avantagés, Patibërgé de Sâîtit-
i. Ut ÉconalvM f^nwfr i^oiBlftomètre aa«l f^Mq^ret 4m lei Âmifitàê. ». s. 2. On sait que le icheUiny n«t i flr. 1& eeit a. Ir« S^. G'egt-à-4ire , 1 fr. 80 cent a. ■•
GHàPITRB L ail
Ranaii èe r^sMitit de la déeadenee du bourg » ee ^'û tml ârtti^tfer à diverses eircoBsta&ces. D'abord la grande rouie atait été détoomée de Feftdrôit oà die passait auparatant , la aiodtéë étant Bieartridre^ eoumie le disaient les postillons, pour les pannes dieraui. On pensait eependant que le refiis oUsdné de Meg de leur donner à boire gratuitement et de se prèt^ â Tédhange ^u'fls proposaient y d'une certaine portion de rayoinedeleu^bètes ëOtttre du porter et du wbisky ^ on pensait i dis*je , que ee refus n'atatl pas peuitMoé sur l'opinion de eesbraves gens , etqu'avee le seconirS delà pioche, on eût pu rendre le diemin pins fiieile. C'était une ittjure 4tte Meg me pardonnait pas aisément anx geniitsboflÉmes de la contrée qu'elle se souvenait d'avoir vus, pour la plupaH; lorsqu'ils étaient imcore enfiints. « Leur père, disait-elle, n'aurait pas agi aiiiSi env^ra une tévtme sans appui. > D'un antre c4té , la décadence éat tiHàge Inl-mèine, qui atait été habité par un grand nombre de tenameierf fendataires et par quelques lairds pr(^f iétaires, a^sflt fêit Inen du tort à l'auberge i car ils s'y réunissaient jadis, au mofiis Sdn fmila semaine sous le nom de elab des straiêûrs^ pour Bofre de l'eaa-de->vie on du tvhiskf m^ngésf avec de la bière : ees atfliitagi» irtaienl disparu.
Le caractère et les manières de l'hôtesse écartaient d'àflleuh tontes les pratique^ apparteniott à eette ctasise nombreuse de gen$ fot no r^cmnaissent pas dans r^iginsfiité une excuse suffisante pour violer impunément le décorum, ou qui, accotttumés peut-6tre à être mat Sertis chez enx , aiment i Jouer le grafid Seigneur dans iM auberge, k recevoir tin certain ilotnbre de courbettes, et attendent des discours respectueux et des adulations en réponse If des &llet m dktble * t qu'ils léncent ^ la fi gure dès garçon^, à fhMesM et à tOttCe sa matson. Ceux qui s'abandonnaient à do parcAHes sorties i l'anb^erge de Saint Ronan recevaient dé Sfèg Dods la monnaie^ ée leur pièce , heureux de s'échapper de là maièbn sans avofar ei les^ yeux de la tète arrachés entièrcmràt , et tix^ être phia étourdis que s'ils eussent entendu la formidable dédri^ge d'une artifferie de bataille.
Lé nature avait formé l'honnête Meg pour de parèlli combat* ^ et comme son ftme courageuse s'y plaisait , tous %e% dehors étaient à l'avenant , comme dit Tony Lumpkin * . Ses cheveux d'une
I. God damned ! Dievi Toni dankne; c^ell aâd des malédictions employées pHt mtoglftit mécomeiit. i. ■• a. PefionMse de la pièce d« Goldimitti , Sh$ itoopi io eonqwr. a« if.
couleur douteuse , entre le noir et le gris, tendaient à s'échapper en mèches de dessous sa coiffe lorsqu'elle entrait dans une Tiolente agitation; ses mains décharnées se terminaient par des ongles tranchants ; ses yeux étaient verts , ses lèvres minces , son corps robuste, sa poitrine large quoique un peu aplatie, son souffle parfaitement libre, enfin sa voix eût défié tout un chœur de marchandes de poisson ' . . . Elle avait coutume de dire d'elle-même , dans ses moments de bonne humeur, que son aboiement était plus redoutable que sa morsure *; mais quel besoin aurait-elle eu d*syouter une autre arme à cette langue, qui, une fois mise en plein mouvement , se faisait entendre depuis Téglise jusqu'au château de Saint-Ronan?
De si notables qualités avaient toutefois peu de charmes pour les voyageurs en ces temps de folie et de légèreté. L'auberge de Meg devint de moios en moins fréquentée. Ce qui porta le mal à l'extrême ftit un caprice d'une dame de haut rang , qui s'imagina avoir recouvré la santé par l'usage de Teau minérale d'une source qui coulait'fà un mille et demi du village. Un docteur à la mode voulut bien publier une analyse chimique de cette eau salutaire , avec une liste de plusieurs cures qu'elle avait amenées. Un spéculateur acheta le terrain , y fit construire des maisons , des boutiques , des rues entières. Eqfih on réalisa une souscription pour élever une auberge, que l'on décora du nom magnifique d'hôtel ; et par suite , l'abandon de Meg Dods devint universel.
Elle avait cependant encore ses amis et ses partisans , dont la plupart pensaient que , femme non mariée , ayant tout ce qu'il feut pour être bien vue dans le monde , elle finirait par se retirer sagement de la vie publique et par abattre une enseigne qui n'attirait plus de chalands. Mais l'esprit altier de Meg méprisait toute soumission directe ou indirecte. « La porte de mon père , disait-elle , doit être ouverte sur la route jusqu'à ce que la fille de mon père en soit emportée les pieds en avant : ce n'est pas pour le profit ! ... du profit? il y a perte réelle! mais je ne veux pas qu'ils viennent m'étourdir. Ah ! il leur faut un hôtel , et une femme honnête ne peut pas les servir! Qu'ils aillent donc à l'hôtel , si cela leur plaît;
1. Pith^omen , dit le texte ; ce que non» n^ayons pas osé traduire par une aatr« expression dn goût de Vadé , celle de poissarde, ▲. m.
2. H&r hark was worse than her bile , c^est-à-dire qa^elle aboyait plus qu^eUe n« mordait, a. m.