CHAPITRE IX
la fiioilitéde retourner sur ses pas et d'éviter Tentrevue... se teuir caché jusqu'au moment où le cheval lancé au galop passerait devant lui pouvait offrir du danger pour la belle écuyère..* et tandis qu'il hésitait sur le parti à prendre , il pouvait fort bien se faire qu'il manquât tout-à-fait Foccasion de se présenter à miss Mov\'bray. Il le sentit , forma la résolution prompte et désespérée de ne pas lais* ser échapper l'instant décisif ; et au moment où le chemin plus rt* pide força le cheval à ralentir son pas , Tyrrel parut au milieu du ravin ^ en fece de la jeune dame et à quelques toises en avant.
Elle releva les rênes et s'arrêta comme frappée de la foudre... f Clara! Tyrrel! » Ce furent les seuls mots qu'ils échangèrent» jusqu'à ce que Tyrrel j traînant ses pieds aussi lentement que s'ils eussent été de plomb , diminuât graduellement la distance qui les séparait. Alors « miss Mowbray s'écria avec feu : « N'avancez pas.«» n'avancez pas !.. . J'ai supporté jusqu'ici votre présence; mais si vous approchez davantage , j'en deviendrai folle. — Que craignez- Tous ? 1 dit Tyrrel d'une voix sombre { f que pouvez-vous craindre?* Et il continua de se rapprocher jusqu'à ce qu'ils fussent à un pas l'un de l'autre.
Cependant Clara , laissant échapper la bride , joignit les mains et les éleva au ciel , murmurant d'une voix presque imperceptible : « Grand Dieu ! ... si cette apparitiw est le fruit de mon imagination échauffée » Cais-la s'évanouir ; si elle est réelle , donne-moi des forces pour la supporter I... Dites-moi , je vous en contjure, êtes- vous Francis Tyrrel? ou n'est-ce qu'une de ces visions errantes qui ont traversé parfois mon chemin et brillé à mes yeux d'un éclat passager , sans jamais oser soutenir la fixité de mon regard. — Je suis Francis Tyrrel » répondit-il , de même que celle à qui je parle est Clara Mowbray^ — Alors , Dieu ait pitié de nous deux ! » dit Clara d'un ton profondément ému.
• Qu'il en ait pitié, s'écria Tyrrel. Mais d'où vient cet excès d'agitation?... Il n'y a qu'un moment que vous m'avez vu, miss Mowbray... votre voix résonne encore à mes oreilles... il n'y a qu'un moment que vous m'avez parlé. . . et cela au milieu d'étrangers... Pourquoi, ne pas conserver votre sang-froid lorsque nous nous trouvons dans un lieu où aucun œil humain ne peut nous voir , aucune oreille humaine nous entendre ? — Serait-il vrai? demanda 4 Clara ; était-ce en effet vous-n^ême que j'ai vu il n'y a qu'un instant ?... Je le pensais , et j'ai dit quelque chose alors... mais mon cerveau s'est bien dérangé depuis que nous ne nous sommes yus..«
Cependant je suis bien maintenant... toiit-à-feit bien... J'ai invité toute la société à venir à Shaws-Castle... mon frère m'avait dit de le faire... J'espère que j*aurai le plaisir d'y voir M. Tyrrel... quoiqu'il y ait , je crois , quelque vieille querelle entre mon frère et vous. — Hélas ! Clara , vous vous méprenez. J'ai à peine vu votre ft'ère , • répliqua Tyrrel , très abattu , et ne sachant sur quel ton lui adrjesser la parole pour apaiser un désordre d'esprit qu'il ne pouvait plus méconnaître.
« C'est vrai... c'est vrai,» dit-elle, après un moment de réflexion, « mon frère était alors au collège. C'est avec mon père, mon pauvre père , que vous eûtes quelque querelle... Maïs vous viendrez à Shaws-Castle jeudi à deux heures ?... John sera content de vous voir... Il est aimable quand il veut... et alors nous parlerons de Tancien temps. Il faut que je continue ma route pour aller faire les préparatifs... Bon soir ! »
Elle l'eût laissé là , s'il n'eût saisi avec précaution les rênes de son cheval, c Je ferai route avec vous, Clara, dit-il, la route est rude et dangereuse... vous ne devriez pas aller vite... Je marcherai à côté de vous , et nous parlerons de l'ancien temps plus à notre aise qu'en compagnie. — C'est vrai... très vrai , monsieur Tyrrel... j'y consens de bon cœur. Mon frère m'oblige quelquefais à aller en compagnie là-bàs , dans cet endroit maudit ; j'y Tais parce que cela hii fait plaisir , et parce qu'ils me laissent agir à ma fantaisie , arriver ou partir quand bon me semble. Savez-vous bien , Tyrrel, que très souvent quand j'y suis et que J^n a l'œil sur moi, je puis me montrer vive et joyeuse, tout comme si vous et moi ne nous étions jamais rencontrés ? — Plût à Dieu que cela ne fût point arrivé , • dît Tyrrel d'une voix tremblante , • puisque telle doit être la fin de tout! — Et pourquoi le chagrin ne serait-il pas la suite inévitable des fautes et des folies? A-t-on jamais trouvé le bonheur dans la désobéissance ? et quand est-ce qu'un sommeil profond a visité un oreiller sanglant ? Voilà ce que je me dis à moi même , Tyrrel, et voilà ce que vous devez apprendre à vous dire aussi ; et alors vous porterez votre fardeau aussi gaîment que j'endure le mien. Si nous n'avons pas plus que nous n'avons mérité , pourquoi nous plaindrions-nous? Vous répandez dés larmes, je crois... n'est-ce pas là un enfantillage?.,. On dit que c'est un soulagement... S'il en est ainsi , continuez à pleurer , je regarderai d'un autre côté. »
Tyrrel marchait près du cheval , s'efforçant en vain de se remettre assez pour répondre.
(CHAPITIŒjIX. 273
« Pauvre Tyrrel! » reprit Clara après un intervalle de silence... • pauvre Frank Tyrrel !... Peut-être direz-vous à votre tour : Pauvre Clara !... mais je ne suis pas si pauvre que vous en courage... La tempête peut me faire plier , elle ne me renversera jamais. >
Il y eut encore une longue pause, car Tyrrel ne savait sur quel ton il pourrait adresser la parole à cette jeune infortunée , sans ré* veiller des souvenirs à la fois pénibles à son cœur , et dangereux en raison de Tétat précaire de sa santé.
Enfin elle continua elle-même :
« A quoi bon tout cela? Tyrrel.... et même pourquoi êtes-vous venu ici?... pourquoi, il n'y a qu'un instant, vous ai-je trouvé criant et querellant parmi les plus grands criailleurs et les plus grands querelleurs du monde?... Vous aviez plus de retenue... plus de raison. Un autre... oui, un autre, que vous et moi avons connu autrefois... eût pu commettre une pareille folie, et il eût agi peut-être conséquemment avec lui-même ; mais vous qui prétendez à la sagesse... fi ! fi ! et méme^ puisque nous en parlons , quelle sagesse y avait-il à venir en aucune fa^on ?. . . quel bien peut amener votre séjour ? Assurément vous n'avez pas besoin de renouveler le sentiment de votre propre malheur , ou d'augmenter le mien. — Augmenter le vôtre... Dieu m'en préserve!... répondit Tyrrel. Non... je suis venu ici parce que , après avoir erré tant d'années , il me tardait de revoir le lieu où toutes mes espérances étaient ensevelies. — Oui... ensevelies est le mot , répliqua-t-elle , ruinées et ensevelies ; la tige en a été brisée lorsqu'elle promettait le plus de fleurs^ J'y pense souvent , Tyrrel, et il y a des moments où , Dieu me soit en aide ! je ne puis guère penser à autre chose... Regardez-moi... vous vous rappelez ce que j'étais... voyez ce que le chagrin et la solitude m'ont faite. »
Elle rejeta le voile qui entourait son chapeau de feutre , et qui lui avait jusqu'alors caché le visage. C'étaient les mêmes traits qu'il avait connus autrefois dans toute la fraîcheur de la beauté ^ mais quoique la beauté restât encore , la fraîcheur avait disparu pour ja-< mais... Ni l'agitation produite par l'exercice... ni celle qui naissait de la douleur et de la confusion de cette entrevue si soudaine, n'avaient pu faire monter aux joues de la pauvre Clara une teinte momentanée de rougeur : blanche comme le marbre, on l'aurait prise pour une belle statue.
c Estil possible ! s'écria involontairement Tyrrel , le chagrin peut-il avoir tait de tels ravages ? -r Le chagrin , répliqua Qara
est la maladie de Tàme, et sa eompagne est la maladie Au corps... elles sont sœurs jumelles, ô Frank! et se trouvent rarement séparées pour long-temps. Quelquefois ta souffrance corporelle vient la première y obscurcit nos yeux et paralyse nos mains avant que le feu de notre âme et de notre intelligence soit éteint... Mais remarquez ce que je vous dis... bientôt après vient sa cruelle sœur avec son urne fatale : elle répand une rosée glacée sur nos espérances et nos amours , sur nos souvenirs et sur nos sentiments : elle nous prouve que rien en nous n'est capable de survivre à la destruction de nos forces physiques. — Hélas! s'écria Tyrrel, en est-ce donc venu à ce point? — A ce point! • répliqua-t-elle, parlant d'après Id suite rapide et irrégulière de ses idées, plutôt qu'elle n'envisageait le sens de eette triste exclamation. < Oui, c'est à ce point que cela eh viendra toujours tant que nos ftmes immortelles seront unies à la substance périssable qui compose nos corps. 11 est un autre état , Tyrrel , dans lequel tout sera autrement... Plût à Dieu que le temps ttd arrivé pour nous ! >
Elle demeura un instant comme absorbée dans des pensées mélancoliques que Tyrrel craignit de troubler. La volubilité avec laquelle elle parlait n'indiquait que trop clairement le désordre de son âme. Frank se vit obligé de renfermer sa propre douleur de crainte d'ajouter encore au trouble de sa malheureuse amie.
« Je ne pensais pas, continua-t-elle , qu'après une si horrible séparation, et au bout de tant d'années, je pusse i^us revoir avec tant de calme. Mais quoique ce que nous étions l'un à l'autre anciennement ne puisse jamais s'oublier, tout est fini aujourd'hui, et nous ne sommes plus qu'amis... n'est-il pas vrai? •
Tyrrel fut incapable de répondre.
c Mais il ne feut pas que je reste ici jusqu'à ce que la soirée de- Vienne plus sombre. . . Nous nous reverrons , Tyrrel. . . nous nous reverrons comme amis... rien de plus... Vous viendrez me voir à Shaws-Castle?... Nous n'avons plus besoin de nous cacher maintenant... Mon pauvre père est dans sa tombé , et ses préventions dorment avec lui... Mon itère John est bon, quoique rude et sévère parfois ; en vérité , Tyrrel , je crois qu'il m'aime , bien qu'il me fasse trembler en fronçant le sourcil dans lès moments où je suis en galté .et où je parle trop... Mais il m'aime; au moins je le pense, car très certainement moi je l'aime : c'est pour lui que j'essaie d'aller parmi ces insensés , et d'endurer leurs folies i tout bien considéré , je Joue la f^rce de ta vie admirablement bien. Nous ne sonnnei qot