‹ Œuvres de Walter Scott (volume 3)Chapitre 36 sur 91 · LES AVENTURES DE MARTIN WALDEGK · texte numérisé non relu

LES AVENTURES DE MARTIN WALDEGK

Les solitudes de la forêt de Hartz, en Allemagne, et surtout les montagnes nommées Blockberg, ou plutôt Brockeuberg, sontla scène 'privilégiée des contes où figurent des- sorcières > des démons et des apparitions. La plupart des habitans de ce çauton étant bûcherons ou miueurs , leur geure de vie les rend plus accesnibles aux supersiitioQS vulgaires , et ik attribiieut soaveut au pouvoir de la magie ou à l'intei^ventiondes esprits le^ phénomènes natureb qui frappent leurs yeuxdans la solitude de leurs bois ou dana la profondeur des,mines. Parmi les diflérimtes fables qui courent dans ce pays sauvage , la. plus réjgaitdue est celle qui suppose que la fovèt de Hartz est habitée par un démon qu'on représente sous la forme d'un homme de taille gigantesque , portant une couronne et une ceinture de feuilles de chêne, et tenant eu maiu un pin arraché de terre avec ses racines, n est certain quW grand nombre d^ personnes prétendent l'avoir vu du fond d'un valiop se promener ainsi sur le penchant d'une montagne > et leiiait de cette apparition est si généralement admis , que le scepticisme mpd^me ne trouve d'autre excuse , pour refuser d'y croire , que de l'attribuer à uoe illusion d'optique ^

Dans lés anciens temps ce démon avjiit un commerce plus fréquent avec les habitans ;.et , suivant les traditions du pays» il intervenait souvent dans les affaires cks mortels, avec le caprice aJssez ordinaire à cette classe d'êtres, c'est*à^ire tantôt peur leur nuire, tantôt pour leur être utile. Mais on- remarquait qu^avec le tenq^ ses dons d&yenaient funestes, même à oeux qu'il favorisait. Les pasteurs > en faisant de longs sermons pour l'instruction de leurs

I. L'idée première d^ cette histoire est emprunte'e à lin volume de légendet populaireSi quoique l'aottor ne puisse se Yapp<!ler lequel.

%, L'ombra dé U penopnê qui voit le Tanlâiiie tftant refléchie sur un n«A§e, coutne l'inage de la lanterne mag;ique sur un papier blanc , est su ppostfe avoir formtf Tapparitioo.

L'âIfTKKJAIEE. n»

owdUes , prenaient souvent pour texte l'imiiOFtaiite Ae n'âvoii* ail* cune relation, dil^cte ni indirecteavec le démon de Hfcrtz; et Iqs vieilfards ont souyent raconté à léura e&faiia .l'Jiistoim de Martiii Waldéok ,, quand ils les voyaient rire d'un danger ^oi lear pA« ratissait imaginaire.

— Un missionnaire capucin s'était mis en posaeisioti de, la chaire de l'église couverte en chaume d*uh petit fanmean nommé Morgenbrodt 9 sit^é dans la forêt de Hartz. De là il tonnait colitre la corruption des habitans et ^ntre les communications ({pi'ito avaient avec des sorcières, des esprits, des fées, et surtout avec le détestable démonde HartE«^a doctrine de Luther avait <l^à commencé à se répandre dans les. campagnes ^ car on place cette aventare sous^ le règne de Charles V, et les paysians ne firent que rire du zèle que déplçyait le révérend père. Mais sa véhémence augmentait en proportion du mépris qu^on y opposait, et le mépris %n proportion de la véhémence. Les hsdiitans n'aimaieqt point qu'on confondît un démon paisible, auquel ils. étaient habitués, qui avait habité* le Brockenb^g depuis de^, siècles, aveo Belphégbr, Astaroth et même Belzébuth, et qu'on le condamnât sans miséricorde à être précipité dans l'abiraesans fond.. La crainte que le démon ne se vengeât sur eui de la ccmdaoaijiation portée contre lui en leur présence .d'une manière si peu libérale, se joi« gnit k l'intérêt qu'ils lui portaient de temps iininémoriai. — Unnoissionnaire capucin, dirent-ils, qui est ici aujourd'hui , et qui demain sera ailleurs,, peut dire tout ce que bon lui semble; inais ce sera nous 9 nous les anciens et c<Histans habitans du pays , ^ paierons pour lui. "— Ces réflexions portèrent l'irritation dans lem^esprit&; ils ne s'en tinrent plus à des propos injurieux, ite prirent des pierres, et, lès jetant à la tête du capucin, ils le cha^èrent du pay«' en lui disant d'allér'précher aiileors leontre les 4émoûs. . '

Trois jeunes gens qui avaient été spfectateurs et acteurs dans cette scène retournaient à leur hutte, où ils s'occupaient à ré duire du bois en charbon. Chemin faisant, la conversation tomba naturellement sur le démon de Hattz, et sur le sermon du capucin. Max et Georges Waldeck, les deux frères aînés > tout en couve-, nant que le missionnaire avait été indiscret et blâmahle d'oser prononcer sur la nature et le caractère de l'esprit de Hartz, sou-' tinrent pourtant qu'il était dangereux au plus hant degré d'accepter ses dons et d'avoir avec lui aucune communication. Us-recott-

1 m L'ANTIQUAIRE.

iiaisâaieBtt qa'il éudt poissant, mais il (était en mèm ^u^P^ fantasqve et capiicieiix> ett^ox qni avaient eu des lelaûom avec lui ataient rarement fait une bonne fin. N'avaiuil pas donnii à ce brave chevalier Ecbert de l^abenwald ce fameux coursier noir, grâce auquel ilavait vaincu tous ses concnrrens an grand tournoi de Brème? et ce même côuilsier ne s'était-il pas précipité avec son maître dans un abîme si profond <]u'Qn n'avait jamais eu de nonvèlles du efaeval ni du cavalier? ^'avait-il pas donné à dame Gertrnde Trodden un charme pour Csiire prendre le beqrre, et n'avait-elle pas été brûlée comme sorcière, par ordre dugrandjuge criminel de l'électorat , pour avoir fait usage de ce isecret? Mais tdas Ces exemples , et plusieurs autres qu'ils citèrent encore des funestes bienfaits du démon de Hartz, ne firent ancone impression sur l'esprit de Mailin Waldeck, le plus jeune d^ trois frères. . ^

Martin était un jeune homnie téméraire^ impétneu;s , et excellant dans tous les exercices qui distinguent les montagnards, et d'une bravoure à toute épreuve , ps^rce qu'il était familiarisé ayec les dangers- qu'ils courent en gravissant les' rochers. Il ne fit que rire de la timidité de ses frères. — Ne me contez pas de telles sot* tises, leur dit«il : ee démon est un bon démon ; il vit au milieu de nous comme s'il n'était qu'un paysan ; il gravit les rocliers^ et court sur les montagnes comme s'il chassait ou s'il gardait des chèvres; et puisqu'il ainae la forêt de Hartz et ses sites sauvages , il ne peut être indifférent au sort de .ceux qui habitent les mêmes lieux. Hais quand il serait aussi médutnt que vous le faites, quel poavoir peut-il avoir sur cexûL qui ne font que se servir de ses dons sans con* tracter aucun engagement envers lui? Quand vous portez votre charbon à la fonderie , l'argent que vous donne le surintendant, ce vieux Bladse qui ne fait que blasphémer, n'est«il pas apssibon qui si vous le receviez du pasteur lui-même ? Ce ne sont donc pa^ les dons du démon qui peuvent vous metti^e en danger, mais c'est de l'usage que vous en faites que :^ous demeurez comptable. Quant à moi, s'il m'apparaissaiten ce moment, et qu'il me montrât une mine d'or ou d'argent, je me mettrais à creuser la terre avant qu'il eût la dos tourné ; et tant que je ferais un bon usage des nchesses qn^il m'aurait procurées, je me croirais sous la protection d'un être bien plus puissant que lui.

. L'aiaé de ses frères lui répondit qu'on faisait rarement un bon usage d'un bien mal acquis, et Martin eut la présomption de ré*

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pKqaer qae la possession de tous les trésors de la forêt de Hartz né produirait' pas le moindre changement dans ses habitudes>„dans ses mœurs ni dan^ $on caractère. ■ *

Max lui conseilla de parler d'un pareil sujet avec plus de réserve^ et œ neifiit pas sans peiïie qu'il parvint à en détourner son attention en lui rappelant une partie de chasse aoxours qu'il avait projetée; Cet entretien les conduisit jusqu'à leur h|itto> misérable chaumière qui était située sûr le penchant d'une colline» dans une vallée étroite et romantique, dans le cœujf des montagnes de Brockenberg. Us relevèrent leur sœur, qui s'était chargée > pendant leur absence, de veiller à la réduction du bois en charbon , ^opération qui demande une attention coùtinuelle , et se partagèrent le même soin pour la nuit, suivant leur jcontume ,' deux ^'entr<e eux dormant tandis que Iç troisième était à Pouvrage.

Max Waldeck, l'aîné, chargé de veiller les deux premières heures, fut fort alarmé en apercevant, si^r une. colline située en bce de letbr chaumière, un grand feu autour duquel plusieurs personnes semblaient tourner en faisant des gestes bizarres. Il pensa d'abord à appeler ses firères; mais; Rongeant au caractère entreprenant du plus jeune, et craignant de ne pouvoir éveiller Georges sans troubler en même temps le sommeil de Martin ; pensant anssi que ce qu'il voyait pouvait être une illusion du démon, produite peut-être à cause des propos inconsidérés que son frère cadet avait tenus la soirée précédente , il crut ne pouvoir mieux faire que de recourir à la prière, et d'attendre avec* inquiétude et ten*eur la fin de cette étrange et alafmante vision. Le feu, après avoir brillé quelque temps, s'éteignit peu à peu ; l'obscurité^ succéda', et pendant le reste du temps qu'il devait eiùçore. veUler, il ne fut plus troublé qtiê par le. souvenir de ce qu'il avait vu.

Georges prit alors la place de Max, qui alla se coucher à son tour. Le phénomène d'un grand feu alliuné sur la/cblline en face se présenta à ses y%ux comme à<:enx de son frère. Autour. de la flamme étaient aussi des.figureâ^qui , alternativemeilt placées entre la chaumière et le feu, étaient faciles à, disjlinguerj gesticulant comme si elles étaient occupées de quelque cérémonie mystique. Quoique aussi prudent que son frère aîné, Georges était d'un caractère plus hardi. Il résolut donc d'examiner de plus près cette merveille ; et , ayant traversé un petit ruisseau qui coulait dans le vallon , il s'approcha du feu à la distance d'un trait de flèche , et te nt encore briller du même éclat.

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Les êtres qai l'entouraient ressemblaient à ces fantômes qiie des rêves nous présentent) et leur yne le confirma dans l'idée qa'il avait *eue d^abord qu'ils appartenaient à un autre monde. Panm ces figures étranges /il distingua un géant velu, tenant en main un pin'arraché avec ses racines » dont il semblait se servir de temps en temps pour attisef le feu^ fet sans autres vêtemens qu'une couronne^ et une ceinture de feuilles de chêne. Georges sentit soo coeur défaillir en reconnaissant le démon de la forêt de Hartz, tel qu'on en faisait la:description , d'après les bergers et les chas^urs qui l'sÉvaient vu autrefois traverser les montagnes. Il retourna sur ses pas en prenant la fuite ; mais en y réfléchissant il se reprocha sa lâcheté, et, récitant tout bas le psaume « Que tous les peuples bénissent le Seigneur^ » il reprifcle chemin de la colline pùil a^ait vu ie feu; nràis, à sa grande surprise, iF n'en existait plus aucune trace.

Les pâles rayons de la lune éclairaient'Ia vallée ; et quaad Georges, le front couvert d'une sueur froidç, et les cheveux hérissés, fut arrivé tout tremblant à l'endroit sur lequel il avait aperçu le feu, et remarquable panin grand- chêne qui semblait au milieu des flammes, il ne trouva pfis lé plus léger vestige-de tout ce qu'il avait cru voir. La mousse, le gazon , les fleurs sauvages, tout était intact, et les feuilles du grand chêne i^iaiént humides de gouttes de rosée.

Il retourna à la butte en tremblant; et , raisonnant comme son frère aîné, il résolut de rie point parler de ce qu'il avait vu,^epenr d'éveiller en Martin une curiosité entreprenante, qu'il re'gàrdait presque' comme uiie impiété.

C'était alors le tour à Martin de veîtler. Le coq delà petite basse^cour venait déjà d'annoncer que la nuit ne tarderait pas à fiure place à l'aurore. Il examina l'état de là fournaise où le bois était déposé pouf être réduit en charbon» et fut surpris de voir que le feu n'avait pas été suffisamment entî^tènu ; car l'excursion de Georges et le spectacle étonnant dont il avait été témoin loi avaient fait oublier ce qui devait être son principal soin. Sa première pensée ftat d^appeler ses frères; mais voyant qu'ils dormaient profondément, il respecta leur sommeil , et fournit au feu de nouveaux alimehs sans demander l'aide de personne. Mais le bois qu'il prit était apparemment vert on humide; car bien loin de ranimer le feu, il parut diminuer encore son reste d'actitité. fl eourut surJe-champ chercher du bois bien sec> mis en réserve

^onr de pareilles occasions ; mais quand il reyint , il tronta le fen toat-à-fait éteint: c'était un accident sérieux, et dont la suite pouvait être la perte d'une de leurs journées de travail. Fort contrarié de cet événement, il se mit à battre le briquet; mais l'amadou avait pris de Phùmidité, et tous ses efforts furent inatile&. Il allait alors appeler ses frères , car la circonstance semblait pressante , quand une lumière subite se répandant dans la hutte par la fenêtre etr par les crevasses des murs, il en ouvrit la porte, et vit le même phénomène qui avait' alarmé Max et Georges.

Sa première idée fut que .les -Mnhllerhadssers , avec lesquels ils avaient eu plusieurs querelles causées par la jalousie de métier, avaient empiété sur leurs limites pour maraude^ dans cette portion du bois. Il pensa de nouveau à éveilleri^es frères pour aller punir ces audacieux voisins;. mais en considéri^nt les gesies de ceux qui semblaient travailler au feu, il changea d'opinion, et quoique uh peu sceptique eu pareilles matières ^ il conclut qu'il voyait' un phénomène surnaturel. — Que ce soient des hommes oa des esprits , dit l'intrépide jeune homme, et quelle que soit la besogne dont ils <s'occuperiJL> j'irai leur demander du feu pour rallumer notre fournaise. Il renonça en même temps à l'idée d'éveiller ses frères. On croyait généralement qu'il fallait être seul pour réussir dans dies' aventures semblables à celle qu'il allait entreprendre ; il craignait aussi que la timidité scrupuleuse de ses frères ne s'opposât à la résolution qu'il avait formée., Prenant donc un long épieu à chasser les ours suspendu à la muraille , il partit seid, résolu de mettre à fin cette aventure.

Avec le même succès que son frère Georges, mais avec un courage beaucoup plus ferme , Martin traversa leniisseau , mojnta sur la colline y et s'avança si près de éettè étrange assemblée/ qu'il reconnut dans î'ètiSe qui semblait y présider tous les attributs^ du démon de Hartz. Il fut saisi d'un frisson pour la première fois de sa vie; mais il se rappela qu'il avait désiré plus d'une fois l'ùccasion qui se présentait ; celte pensée raHiftia son courage, et, trouvant* dans son amour-propre la résolution qui commençait à lui manquer, il s'avança du côté du feu avec assez de fermeté > les êtres qui étaient à l'entôur lui semblant prendre un caràctèire plus bizarre, plus fantastique, plus «surnaturel , à mesure qu'il en approchait. Il fut accueilli par de grands éclats de rire , dont 1^ sons dbeordanset extraordinaires parurent à ses oreilles étourdies ptos

alarmans qae U combinaison des sons les plosfanèbres etle3plii9 mélancoliques qu'on puisse imaginer.

— Qui es-tii? lui demanda' le géant, cherchant à donner àses traits hideux un air de grayité forcée que déconcertait souvent, comme malgré lui, un accès de rire sardonique.

— Martin Waldeck le i:harbonnicr^ répondit Taudacieux jeune homme. Et vous-même , qui étes-vous?

-r- Le inaître des montagnes et des mines. Et comment as-ta osé venir troubler mes mystères?

— Je viens chercher du feu pour rallumer ma fournaise- Et il lui demanda à son touf avec hardiesse : Et quels sont ces mystères que vous célébrez ici ?

— ^'NouscélébrcHis, répondit le démon complaisant, les noces d'Hermès avec le dragon noif . Maist prends le feu que tu viens chercher, et va-t'en. ^u\ mortel ne peut nous voir long-temps sans périr.

Martin enfonça la ppinte de son épieu dans une grosse pièce de bois bien enflammée, et, l'ayant soulevée nqn sans peine, il reprit le chemin de sa hutte au milieu des éclats de rire qui àe renouvelèrent avec une triplé violence, et qtd firent retentir toute la vallée. Arrivé dans sa chauniièrè , son premier soin, quelque occupé qu'il fût de ce qu'il venait de voir, fut de placer sa pièce de bois enflammée au milieu dû bois sec, pour rallumer le feu de sa fournaise; mais,' en dé]nt de tons ses efforts, et malgré le secours d'un excellent spufflet.de fgrge, la pièce debpis embrasée finit par s'éteindre, sans avoir mis le feu à une seule allumette. Il se retourna , et vit que le feu brillait encorie sur la colline, qnoiqu'il parût abandonné par tous les êtres qui l'entouraient auparavant. S'imaginapt que le démon avait voulu iîii jouer un tour, il se livra à «on audace itatureUè; et, décidé ji voir la fin de cette aventure , il retourna sur la colline , y prit on second tison enflammé sans éprouver aucune opposition, mais ne réussit pas mieux à rallumer soii fen. L'impunité augmentant sa hardiesse, il résolut de faire une troisième épreuve , et réussit encore à arriver jusqu'au feu et à y prendre de la même manière un gros morpeaB de bois embrasé ; mais comme il s'en allait, il entendit la même voix qui lui avait déjà parlé prononcer ces paroles : — Garde-toi bien de rievenir ici une quatrièmejfois !

Les nouveaux efforts qu'il fit pour rallumer son feu n'ayaiit pas eu plus de succès, Martin y renonça, et, se jetant sur son lit de

feuilles, il résoldt d'attendre le joar pour communiquer à ses frères tout ce qui lui était arriTë. La fatigue de corps et l'a^tation d'es« prit ne tardèrent pas à l'endormir, et il fat réveillé; par dç grands cris de joie et de surprise. Ses frères, en' s^éveillant , étonnés de trouver le fen éteint , avaient retiré le "bois de la fournaise afin de .l'arranger pour le rallumer plus feicilement, et avaient trouvé dans les cendres trois énormes lingots de métal : les connaissances en minéralogie que la prat;iqne donne à presque tpus les habitans de ce canton leur avaient iaitreconncdtre âuï'-le-champ que c'était de l'or le plus pur.

Leurà transports se calmèrent tin j>en quand Martin leur eut appris de quelle manière ce trésor se trouvait en leur possession' ; car ce qti'ils avaient vu eux-mém^s ne leur permettait pas, de douter dé la vérité de cette aventure. Mais ils ne purent résister à la tentation de partager la bonne fortune de leur frère. Se .regardant alorsxomme lé chef de la fjEunille, Martin Waldeck acheta des terres et'des forêts, fit construire un château, obtint des lettres de noblesse, et fut iinvesti de^ mêmes privilèges que les plus nobles barons du voisinage, au graiid déplaisir de ceux-ci. Son courte dans la guerre, ainsi que dans lés querelles particulières iqu'il.eut a soutenir , le maintînt contre la haine à laquelle l'exposèrent son éléyatîon soudaine et ses prétentions arrogantes. Mais Martin Waldeck fournit bientôt un nouvel exemple qui prouve combien peu les hommes sont en état de prévoir l'influence qu'aura sur leurs mceurs une prospérité soudaine. Ses mauvaises indina.tions, 9^e sa pauvreté avait arrêtées^ se développèrent ; la tenta;tian et le moyen d'y céder leur fit porter de funestes fruits, tfne passion en éveilla mie autre ; le démon de l'avarice évoqua celui de i'orgneil, et l'orgueil appela à sion'aide l'oppression et la orùauté. .

Le caractère de-Martin Waldeck , toujours audacieux iet entreprenant, mais rendu plus dur et plu^ insolent par la prospérité , attira bientôt sqr lui la haine, non-seulement de la noblesse , mais encore des classes inférieurs, qui voyaient avec une double indignation les' droits les plus oppressifs de la féodalité exercés sans i^niords et dans toute leur rigueur par un liomme sorti dé la poussière. Son aventure; quoique cachée avec grand soin^ commencent ftussi à être connue^ et le clergé traitait déjà de sorcier et de complice des démons le misérable qui, tiyqnt obtenu un tr^r presque inépuisable par des ^loyens si étranges, n'en avait^pas consacré Qne partie à l'Eglise pour sanctifier le resté. Entouré d'ennemis

publics et privés ^ ayant. des querelles avec tons ses voisins, et menacé d'excommunication ; Martin ^ ou |>our mieux dire le baron Von Waideck , cotnme on l'appelait alortf , regretta plus d'u6ê fois bien amèrement les travaux et les plaisirs d'une pauTrete qm n'exdtail' pas l'envie. Mais le courage ne lui manqua jamais; il semblait même en puiser davantage («ans les dangers qui s'accumulaient autour de lui. Un incident imprévu accéléi^ sa chute.

Une proclamation du duc régnant de Brunswick avait invite a un grand tournoi tous les nobles allemands de naissance libre et bouprable. Martin Waideck j couvert d'armes magnifiques, accomjpagné de ses deux frères , et suivi d'une escorte nombreuse somptueusement équipée, eut Tinsolence de se montrer au iteilieu des chevaliers assemblés, et de demander à entrer en lice. Cette démarche fut considérée comme comblant la mesurede sa présomption. Mille voix s'écrièrent qu'il ne fallait pas souffrir qu'un ancien remueur de cendrés se mêlât )aux jeuK de la chevalerie .'Irrité jasqu'à la fureur, Martin tira son épée et en frappa le. héraut qm, sur là réclamation universelle , s'opposait à ce qu'il entrât dans la li^e. Cent é'pées sortirent en même temps du fourreau pour puwr niie i^olence qu'on regardait alors comme un crime qui nele cédait en noirceur qu'au sacrilège et au régiddc Waideck, après Vétre défendu comme un lion , fut enfin saisi , traduit devant les mare* chaux du tournoi , jugé sur le lieu même , et condamné , en réparation de l'attentat qu'il avait commis en violant la paix publique et en frappanUa personne sacrée d'nm héraut d'armes, à avoir la main droite coupée, à être dégradé du rang de la noblesse , donlu était indigne, et à être chassé de la ville. Quan(l , dépoirillédcses armes , il eut subi cette sentence sévère , il fut abandonné à la populace, qui auivit cette malheureuse victime de ram4>ition en poussant de grands cris , l'appelant magicien et oppf eseur, et qui, après l'avoir insulté par les propos les plus injurieux, finit par le maltraiter de toutes les manières. Soft escorte avait pris Ja fuite et s'était dispersée. Cependant ses deirf frères parvinrent à le tirer des mains de la canaille qui se faisait un plaisir de le tounnenter> lorsque, ayant rassasié sa soif de vengeance, elle le vit succomber sous les mauvais traitemens dont eHe l'accablait, et tomber épuise par la perte de son sang. La cruauté de ses ennemis fut pourtant assez ingénieuse pour ne permettre encore qu'on ne le tran portât que sur un chariot à charbon , semblable à celui qu'il avait autrefois conduit lui*même. Ses frères l'y placèrent sur une botte de

paille, espérant a peiné pouvoir le conduire en un lieu de sûreté avant que la mort eût mis fin à ses maux.

Lorsque les Waldeck, voyageant de cette manière misérable, arrivèrent dans les environs de leur pays natal , ils aperçurent de loin, dans i^n défilé sit.ué entre deux raont^nes,. quelqu'un qui s^avançait vers eux , et qu'ils prirent d'abord pour unvieil^rd. Mais à mesure que cet inconnu s'approchait, sa taille croissait, son manteau disparut de dessus ses épaules , son bourdon de pèlerin devint un pia arraché avec les. racines, et le démon gigantesque de la forêt de Hartz parut à leurs yerux et les frappa de terreur. Quand il arriva en face du cliariot sur lequel était le nialheureux Waldeck, ses traits prirent l'expression d'un Souverain mépris 6t d'une malignité. satisfaite, et il demanda à Martin : ' — Comment trouves- tu le feu que mon bois a allumé ? La vue dé cet être rejdoutable rendit les dçux frères immobiles d'effroi , et ranimsi: au contraire les forces du juourant. Il se souleva» ferma le poing de la main qui lui rjestait, et en n^enaça Tesprit. Le démon pousser, seloii son usage , un éclat de rire sardonique , et disparut à leurs yeux, laissant Waldeck épuisé par ce dernier effort de la iiature défaiN lante. .,

Les frères, frappés d^épouyante, se dirigèrent alors vers les toUr^ d'un couvent , q'ai s'élevaient dans un Jbois de pins près de la routé. Us y furent charitablement reçus par un "capucin à> pieds nus et à longue barbe , et Martin ne vécut que lé temps îîécessiairc pour se confesser de ses fautes, ce qui ne lui était point arrive depuis les jours de sa prospérité soudaine, et pour en recevoir l'absolution des mains de ce même prêtre qu'il avait aidé à chasser à coups de. pierres du hameau de Morgenbrodt, trois ans auparavant jour pour jour. On crut que ces trois années d'une félicité précaire avaient un rapport mystérieiix avec le nombre de voyages que Martin avait faitss ur la colline où brûlait un feu surnaturel.

Le corps de Martin Waldeck fut enterré dans le couvent où il expira, et où ses frères , ayant pris l'habit de l'ordre, yéciirent et moururent occupés d'œùvres de dévotion et de chai^ité. Ses terres, sur lesquelles personne n'éleva de prétentions, restèrent incultes jusqu'à ce que l'empereur en prît possession comme d'un fiéf dévolu à la couronne; et les ruines du château auquel il avait donné son nom sont encore redoutées par le mineur et le bûcheron , qui u osent en approcher, et qui prétendent qu'elles servent de retraite à de mauvais esprits. C'est ainsi que Martin Waldeck offrit

en sa personne nn exemple des maux attachés- à nne richesse mal

acquise et dont on &it un mauvais usage.

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