CHAPITRE XXVI
Vogue , barque rapide , Sur les flots mu^uaiis ; Qu'un bon ange te guide £n dépit des autans ; Dans sa barque légère < Gagne -pain du pécheur , Qu'il brave l'onde amère , Qu'il trouve le bonheur 1 Vo(;ue , barque rapide ; Qu'un bon ange te guide.
FUillù BtlUule.
Il faat niaintenant que nous introdaisions nos lecteurs dans rintérieur de la cabane de pêcheur dont nous avons parlé dans le chapitre XI de cette histoire édifiante. Nous voudrions pouvoir dire qu'elle était passablement meublée, et qu*on y trouvait dé l'ordre et une aj3parence de propreté ; mais au contraire, nous sommes fcrcé d'avouer qu'on n'y voyait que confusion , désordre , et beaucoup d'objets très dégoûtans ; cependant il régnait dans la famille de Saunders Mucklebackit un air d'aisance et de satisfaction qui semblait prouver la vérité de ce sale proverbe: Un pourceau ne s'engraisse pas d'eau claire. Un grand feu, quoiqu'on fût en été, brillait dans le foyer , et servait à éclairer la chambre , comme à l'échauffer et à préparer les alimens. La pêche avait été heureuse ; et , depuis le débarquement de la cargaison , là famille , avec son imprévoyance habituelle , n'avait cessé de faire frire et botdllir la portion destinée à la consommation domestique. Des assiettes de bois , placées sur la table , étaient remplies d'arêtes , de restes de poisson et de, pain d'orge , et figm*aient à c&té de pots de bière à demi vides.
La vigoureuse Maggie, à la taille athlétique, toujours affairée, courant cà et là au milieu d^une demi-douzaine d'enfans des deux sexes et de différens âges, et criant^ quand elle en rencontrait un sur son chemin : — Dérangez-vous donc , petite peste ! formait un contraste parfait avec l'air passif et presque stupide de la mère de son mari , femme arrivée à peu près au dernier terme de la caducité : assise dans son fauteuil ordinaire an coin du feu , dont elle
semblait rechercher la chaleur quoiqu'elle parût à peine la sentir, sa quenouille attachée à sa bavette, et son fuseau à la main, elle filait nonchalamment suivant Tancien usage des Ecossaises > tantôt murmurant quelques mots qu'elle semblait s'adresser à elle^ même , tantôt jsouriant d'un air idiot à ses petits-enfans qui la tiraient par son tablier de toile bleue à carreaux. Les plus jeunes enfans , rampant aux pieds de la vieille , suivaient des yeux les tour9 du fuseau 9 et tentaient même quelquefois de l'arrêter dans ^ course irrégulière. Aujourd'hui le rouet a été tellement perfectionné en Ecosse, que la Princesse des contes de fées pourrait parcourir tout ce royaume sans risquer d'y être blessée par l'instru*ment dont l'atteinte devait lui être si fatale. Quelque tard qu'il fût, car il était plus de minuit, toute la famille était encore sur pied; et bien loin qu'on songeât à se retirer, Magi^ie s'occupait à faire griller des gâteaux de farine d'avoine ; et la fille aînée , la sirène à demi nue dont il a déjà été question, préparait une pyramide de harengs deFindhorn, c'est-à-dire séchésà la fumée de bois vert, pour compléter le repas savoureux du soir, ou pour mieux dire du matin.
Telle était la situation de la famille quand on frappa doucement à la porte , et l'on entendit en même temps une voix de femme demander : — Est-on encore levé? — Oui , oui , répondlt-ou , entrez^ entrez. La porte s'ouvrit, et l'on vit paraître Jenny Rintherout, la servante de l'antiquaire.
— Ehy sirs^f s'écria la maîtresse de la maison , est-ce bien vous, Jenny? C'est une grande rareté que de vous voir.
— Eh ! mon dieu , la blessure du capitaine Hector nous a donné tant d'occupation que depuis quinze jours mes pieds n'ont pas passé le seuil de la porte. Mais il va mieux à présent, et le vieux Caxon couche dans sa chambre afin d'être prêta lui donner tout ce dont il pourrait avoir besoin. Quand j'ai vu les maîtres couchés, je n'ai fait que mettre un snood ^ à ma tête , j'ai laissé la porte fermée au loquet, de crainte que quelqu'un ne voulût entrer ou sortir pendant mon absence , et je suis accourue ici pour voir ce qu'il y a de nouveau chez vous.
— Oui , oui, répondit la mère Mucklebackit , je vois que vous avez mis tous vos beaux ajustemens , et je sais pour qui. Mais Stecnîe n'est pas ici ce soir, et puis vous n'êtes pas faite pour
1 . Eli , messiear» ! exclamation qui répond 4 ootre — Oh «kme ! a. U« ruban qui atrt de coiffare aux jeunet allés.
Steenie ; ce n'est pas une fille aussi peu forte que vous qui êtes en état de maintenir un homme.
— C'est Steeuie qui u'est pas fait pour moi , répondit Jenny en secouant la tête ayec un air qui u'eùt pas mal été à une plus grande dame ; il me faut un homme qui soit en état de maintenir sa femme.
— Bien , mon enfant ^ ce sont là de vos idées de ville et de Tin* térieur des terres. Mais , sur ma foi» la femme du pêcheur connaît mieux son affaire. Elle est maîtresse du mari^ du logb et de la bourse ; entendez-vous cela , ma fille?
— Vous n'êtes que de pauvres souffre-douleurs, répondit la nymphe de terre à la nymphe de mer. Dès que la quille de sa barque a touché le sable , le fainéant de pêcheur ne &it plus rien de ses deux bras , et il faut que la femme retrousse ses jupons et se mette dans l'eau jusqu'au-dessus des g;enoux pour aller chercher le poisson. Pendant ce temps, le mari ote ses habits mouillés pour en reprendre de secs, prend sa pipe et sa pinie d'eau-de-vie, s'assied au coin du feu comme une vieille femme , et n'ayez pas peur qu'il fasse rien avant de remettre sa barque à flot. Quant à la femme, il faut qu'elle mette son panier sur son dos, qu'elle coure à la ville avec son poisson , et qu'elle se dispute et se chamaille avec tous ceux qui voudront en acheter. Voilà pourtant là vie que mène nue femme de pêcheur, pauvre esclave qu'elle est!
— Esclave, dites- vous , Jenny? Appelez-vous esclave celle qui est le chef du logis ? Quand avez-vous entendu ou vu Saundersdire un mot, ou se mêler en rien de ce qui concerne la maison ?U ne s'inquiète que de manger, de boire et de se divertir, ni pins ni moins qu'un des enfans. Il a trop de bon sens pour dire que rien soit à lui chez nous , depuis la poutre du toit jusqu'à l'assiette de bois qui est sur le dressoir. Il sait qui le nourrit, et qui l'habillejet qui fait tout au logis quand sa barque est dans le frith , le pauvre homme ! Non , non , Jenny ; qui vend la marchandise tient la bourse, et qui tient la bourse est maître à la maison. Montréz-moiande vos fermiers qui laisse sa femme conduire son bétail au marché et en toucher le prix. Non^ non ^
I. Daiu les village» de pécheur» sur le» frith» du ForthetdaTay,con)me»arloatel>c^c d'Eco»»e , le gouvememenl établi est la gynécocratie. Dan» le cour» de la dernière gaerre- ,et pendant le» alarme» d'Ane inva»ion , un convoi de tran»ports entra dan» le friih du Forib •ou» leKorle de quelque» vai»»eaux de ligne qui ne voulurent ré|'<Midre à aucun» vp»*^ L'alarme fut générale , et lou» le» pécheur» , enrôlé» comme gardes maritime» , courureD^ aux bâtimen» qu'ils devaient monter en cas de danger. Il» mirent à la voile « mai» il k tîrouva que ce» vaisseaux étrangers claienl russes , et nous étions en paix avec la Russie. L«*
— Eh bicD ! di bien I Maggie , chaque pays a ses Usages. Mais par quel hasard Steenie n*esl-il pas ici , puisque les barques sont l'entrées ! Où est donc voire homme ?
—J'ai fait coucher Saunders , parce qu'il était fatigué , et Steenie est allé je ne sais où avec le vieux besacier Edie Ochiltree ; ils ne tarderont sûrement pas à rentrer; asseyez- vous.
—Je ne puis rester long-temps, Maggie, dit Jenny en s'asseyant ; mais il faut que je vous conte les nouvelles : avez- vous entendu parler d'une caisse pleine d'or que sir Arthur a trouvée à Sainte- Ruth ? C'est à présent qu'il va lever la tête plus haut que jamais.
— Tout le pays en a entendu parler ; mais Ochiltree prétend qu'on en dit dix fois plus qu'il n'y en ?i , et il était présent quand on a tiré la caisse de terre. Il se passera du temps avant qu'un pauvre homme qui en aurait besoin fasse une telle trouvaille.
— C'est bien sûr; et vous savez que la comtesse de Glenallan est morte, et qu'on l'enterre cette nuit à Sainte-Ruth à la lueur des torches ; et tous les papistes des environs , ainsi que Ringan Aikwood qui en est un , doivent s'y trouver , et l'on dit que ce sera la plus b^lle chose qu'on ait jamais vue.
— S'il ne s'y trouve que des papistes , dît la naïade , le cortège ne sera pas nombreux, car la vieille prosiituéeS comme le bon M. Blattergowl l'appelle , n'a que peu d'adorateurs qui boivent de
, sa coupe d'enchantement dans ce coin de nos terres choisies. — Mai§ pourquoi enterrent-ils celte vieille comtesse (c'était une riide femme) à une pareille heure de la nuit ? Je suis sûre que ma mère
pourrait nous le dirfe.
Ici elle éleva la voix , et s'écria deux ou trois fois : — Ma mère ! ma mère ! Mais la sibylle , soit par surdité , soit par suite de l'apa-
CeDtiUhommes duMid-LoAlan, charmé, du zélé des pécheurs dans cetie occasion critique, Lnérent à leur corporation un grand boT.1 a pun^^ en argent pour leurs jours de fêle. Mais les femmes des. pécheurs, à celte nouvelle, reclamçrent la droit d avoir leur part séparée dans cette récompense d'honneur. Les hommes , disaient elles , étaient leurs mari. ; cVtsienl elles qui auraient souffert si leurs maris avaient ele tues , c était avec leur pcrmission ou sur leurs injonctions que les hommes s'éiaient embarqués pour le service du pays, Klles demandaient donc que leur, palrioiisme de femmes eut aussi sa récompense. Les gentilshommes admirent volontiers la réclamation, et sans rien diminuer au "dea» des pecbeurs, ils offrirent aux femmes une boucle de pnx pour allacher le plaid de celle qm éiait alors la reine des femmes de pécheurs. „ i« „^:„,
On peut remarquer encore que ces néréides sont chatouilleuses entre el^es sur le pomt a'honn^r, et observent «ne véritable hiérarchie d'après ce qu'elles vendent. Une dame d'expérience parmi elles caractérisait un jour une demoiselle plus Jf "f ' «^^ J*^' l' ^ "^ . un; pauvre fille qui n'a pas d'ambition , et qui ne s'élèvera jamais au-dessus de la vente
. des huîtres. . {Noie de V Auteur, ) „ ... .^^ ^,^ «t-aHiiu^i»
i. Harlot. On pense bien que Maggie se sert d'un terme moins élégant que prosUluee pour désigner Rome , d'après le digne ministre Blattergowl.
thie à laquelle est sujette Fextréme vieillesse , continua à faire
jouer son fuseau, sans répondre à cette apostrophe.
— Parlez à votre grand'mère , Jenny, dit Maggie ; quant à moi, j'aimerais mieux bêler la barque à un demi-mille de distance et avec le vent du nord-ouest contre moi.
— Grand'mère, dit la petite sirène d'une voix aigre, à laquelle la vieille femme était plus habituée , ma mère demande pourquoi ou enterre toujours les Glenallan à la lumière des torches dans les mines de Sainte-Ruth.
La vieille s'arrêta comme elle allait tourner son fuseau , leva une main tremblante et desséchée , ^tourna vers, le reste de la compagnie une face ridée , terreuse, et qu'on aurait pu prendre pour celle d'un cadavre , sans l^ mouvememt encore assez vif de deux yeux d'un bleu pâle ; et semblant saisir volontiers Toccasion de se mettre encore en rapport avec les vivans, elle répondit : — Pourquoi la famille Glenallan enterre ses morts à la lueur des torches? est-ce que quelque Glenallan est mort ?
— Nous serions tous morts et enterrés sans que vous en sussiez rien , dit Maggie; — et montant sa voix à un ton capable de frapper Toreille de sa belle-mère : — C'est la vieille comtesse , criat-elle.
Alors la vieille Ëlspeth , d'une voix qui annonçait une émotion qu'éprouve rarement la caducité , et qu'on n'aurait pas attendue de son apathie et de 6on indifférence ordinaires : — Est-elle donc enfin appelée, dit-e)le, à rendre son dernier compte, après sa longue carrière d'orgijeil et de pouvoir? Que Dieu lui pardonne !
— Mais ma mère vous demandait , reprit la jeune sirène, pourquoi ils enterrent toujours leurs morts à la lueur des torches, dans la famille Glenallan.
— C'est ce qu'ils ont toujours fait , répondit EIspeth , depuis le temps du grand comte qui fut tué à la fameusje bataille du Harlaw y après laquelle on dit qu'on entendit le coronach ^ , diepuis Tembouchure du Tay jusqu'au Buck de Cabrach ^, en un seul jour ; et partout c'étaient des lamentations pour ceux qui avaient péri en combattant contre Donald des Iles. Or , la mère du grand comte vivait encore ; c'était une race dure et austère que les femmes de la maison de Glenallan ; elle ne voulut pas qu'il y eût de coronach pour son fils , et elle le fit enterrer silencieusement à minuit^ sans