‹ Œuvres de Walter Scott (volume 4)Chapitre 38 sur 134 · DU QUINZIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

DU QUINZIÈME SIÈCLE

Je yeux raconter l'ancienne histoire d'nn phevalier de Bohême, celle dn noble Moringer • Uni à une d$ime aussi fraîche qae le beau mois de mai, il reposait auprès d'elle dans la couche nuptiale, lorsque soudain il lui dit : — Noble dame de, mon cœur, écoate bien mes paroles.

J'ai fait le yœu d'un pèlerinage à une chapelle lointaine. Je sois obligé d'aller chercher la patrie de saint Thomas et de laisser la mienne. Tu resteras ici ayec tous les honneurs de notre rang ; joremoi seulement sur ta foi que tu attendras mon retour pendant sept ans et un jour. —

Triste et les larmes aux yeux ,. la noble dame répondit : — Apprends-moi , cheyalier, quels sont tes ordres pendant ton absence? Qui commandera tes yassaux? Qui gouyemera dans tes domaines, et qui sera le fidèle gardien de ta dame quand tu seras loin d'elle? —

Le noble Moringer repartit : — N'aie aucun souci de tout cela; il eçt maint vaillant gentilhomme qui dépend de mes bienfaits ; le plus fidèle gouyemera mes domaines et mes yassaux; il sera le gardien éprouvé de mon aimable compagne.

LE NOBLE lUORINGEB. US

Comme chréden , je suis forcé d'observer le Toea qui me lie; ^and je serai loin , sons les dimats étrangers^ souyiens-toi de ton chevalier sincère. Cesser ma douce amie , de t'atSiger, tadonleor serait vaine; penneuà ton Moringer de partir» poisqne Dien a reçu son vœu. —

Le noble Moringer s'arrache de son lit, descend, et rencontre son chambeUan avec l'aiguière et son manteau bordé d^une riche fourrure : il jette son manteau sur ses épaules , lave ses mains dans Teau froide , et y baigne son front*

vu.

•— Or, écoute-moi, sire chambellan, dit-il ensuite; ta es un yassal fidèle, et telle est ma confiance en ta vertu éprouvée, que, pendant sept ans , tu gouverneras dans mes tours , tu guideras mes yassaux au combat, et je remets en tes mains la foi de ma dame jusqu'à mon retour. —

Le chambellan était franc et sans détour ; il répondit brusquement .'-^Demeurez, Monseigneur, gouvernez chez vous; et recevez de moi cet avis : la fidélité de la femme est fragile. — Sept ans, avez- vous dit; je ne répondrais pas sept jours de la foi d'aucane dame. —

Le noble baron se détourne , et s'éV>igne avec un cœur plein de souci; son brave écuyer le rencontre près de là. Il était Fhéritter de Marstetten, c'est à lui que Moringer s'adresse avec anxiété : -^ Fidèle écuyer, consen&»tn, lui dit-il, à recevoir de moi cet important dépôt pendant que je passerai les mers?

Consens-tu à veiller sur mon château, à protéger mes domaines, à conduire mes vassaux à la chasse et à la guerre, à engager ton honneur pour la foi de ma dame pendant sept ans, et à là garder comme notre sainte Vierge fut gardée par le bienheureux sùnt Jean? ~

L'héritier de Marstetten était frane, généreux, mais vif i ardent et jeune ; il répondit sans hésiter et avec trop de présomption : — Hou noble seigneur, bannissez tout souci, faites votre voyage, et fiez-vous à mes soins jusqu'au terme de votre pèlerinage.

156 LE NOBLE MORINGER.

Comptez snr mon serment et mon honneur que j'engage pour garder tos domaines, défendre yos tours et aller à cheval ayec yos yassaox ; qoant à votre aimable dame, si vertnense et si chérie, je parie ma tête que son amoar pour vous n'éprouvera aucun changement, vous absenteriez-vous pendant trente années. —

' Le noble Moringer reprit courage en l'entendant parler ainsi. L'inquiétude fut bannie de son sombre firent et la tristesse de ses traits ; il dit à tous un long adieu, mit à la voile, et il erra dans la terre de saint Thomas pendant sept années et un jour.

Le noble Moringer dormait dans un jardin lorsqu'un songe prophétique vint agiter ses sens assoupis ; une voix lui dit à l'oreille : — Il est temps , seigneur baron , de te réveiller. Un autre va posséder ta dame et ton héritage.

Une autre bannière est arborée sur ta tour ; un bras étranger guide les rênes de tes coursiers, et ta vaillante troupe de vassaux fléchit sous une nouvelle autorité. Elle aussi , ta dame bien-aimée, jadis si fidèle et si tendre, va, cette nuit, dans le château de son père, épouser l'héritier de Marstetten. —

Le noble Moringer s'éveill^ en sursaut et s'arrache la barbe.— Oh! que ne suis-je jamais né! s'écrie-t-il, que viens-je d'entendre? Perdre ma seigneurie et mes domaines, ce serait pour moi un faible souci, mais Dieu! qu'un infidèle écuyer épouse ma belle dame!

0 bon saint Thomas, écoute-moi , je te prie : tu es mon patron i un traître me dépouille de mes domaines pendant que j'accompKs mon vœu ; il couvre d'infamie mon épouse, naguère si pure^ et moi je suis dans une terre étrangère où il me faut subir cette honte.—

Ce fat le bon saint Thomas qui exauça la prière de son pèlerin, et qui lui envoya un sommeil si profond qu'il absorba tous les soucis du chevalier : il se réveilla dans la belle terre de Bohême, sur le bord d'une petite rivière ; à sa droite était un château élevé, à sa gauiche un moulin.

LE NOBLE MORINGER. 1&7

Horinger tressaille coBime s'il était déliTré d'un enchantement ; étoardi de surprise et de joie , il porte antonr de lui ses regards :. — Je reconnais, dit-il^ les antiques tours de mon père, le moaUn et la rivière. Béni soiv le bon patron qui a écouté la prière de son triste pèlerin 1 —

II s^appnie sur son bonrdon et s'àyance vers le monlin ; ses traits sont si altérés qn'aucnn de ses yassanx ne reconnaît son maître. Le baron dit an meunier : —Mon bon ami , par charité, apprenez à un panyre pèlerin bohémien ce qui se passe id. —

Le mennier répond : --* Je n'ai rien à vous apprendre, si ce n'est qne la dame de ces domaines ya choisir un nouvel époux ; son premier est mort dans une terre lointaine. C'est ce -que chacun dit, du moins ; sa mort nous afflige tous ; c'était un bon seigneur.

C'est de lui que je tiens ce petit moulin qui me fait rivre. Que la paii soit dans la tombe avec le baron I il fut toujours généreux pour moi; quand viendra la Saint-Martin, et que les meuniers prendront leur péage , le prêtre qui priera pour Moringer recevra une chape et une étole ? —

xxni.

Le noble Moringer commence à gravir le coteau. Bientôt , l'air triste et fatigué, il est près de la porte. — Venez, dit-il > à mon secours, ô tous saints habitans du del , qui êtes sensibles à la pitié, iidtes-moi avoir accès dans mon château pour rompre ce funeste

mariage.

Il frappe à la porte, qui rend un son triste; il appelle : sa voix A un accent douloureux et lent, car le chagrin affaisse son cœur, sa tête, sa voix et sa main. Le gouverneur du château seprésente. Moringer lui dit : —-Ami, allez apprendreà votre dame qu'un pèlerin ▼enn de la terre de saint Thomas demande un jour d^ospitalité.

J'ai fait une longue route, mes forces sont presque épuisées ; si elle me ferme sa porte, je ne verrai pas le soleil de demain. Je demande la couche et l'aumône du pèlerin, au nom de saint Thomas, et pour Famé de Moringer, son époux jadis bien-aimé.-^

tJS LE NOBLE morusgeh.

XXTI.

Le goaTeraeiir Ta trooter ùl dame et lai dit : — Un pèlerin épuisé de fatigae est à la porte du château ; il demande l'hospitalité, et le don des pèlerins an nom de saint Thomas, et ponr Tame de Moringer, yotre noble époox.

Le tendre cœor de la dame fat ému. — Oayrez la porte> réponditpdle; que le pèlerin soit le bientenn an banqnet et an lit qu'il demande ; et puisqu'il invoque le nom de mon époux, il aura, s'il veut, la permission d'habiter ce château pendant un an et un jour.— ^

XXTIII.

Le gouyemeur ouvre la porte, le noble Moringer en a franchi le seuil : — Je te rends grâces , del compatissant , dit-il , puisque , tout, pécheur que je suis, tu as fidt rentrer dans son château levé* ritable seigneur. —

Alors le noble Moringer entre dans la grand'salle d'un pas lent et mélancoUque. Il est chagrin de voir que personne ne semble le reconnaître; il s'as/sied sur un banc, accablé de douleur; il n'y reste qu'un temps très court, qui lui paraît un siècle.

Le jour baisse , le banquet est terminé, Theure approche ou les nouveaux époux se rendront au lit nuptial. — -* La coutume de ce château, dit un des compagnons du fiancé, veut qu'aucun hftte ne reste parmi nous, i moins qu'il ne chante une chanson. —

Le jeune époux, assis près de sa dame, prend la parole : -r Mes braves ménestrels, dit-il, laissez vos harpes; notre hôte pèlerin doit chanter pour se conformer à l'ancienne coutume, et je le ré* compenserai de sa complaisance avec un beau vêtement et avec de l'or.

Le p^erin obéit.

— Les chants du vieillard glacé par les années ne respirent qae la tristesse; ni l'or ni les vêtemens qu'on lui promet ne sauraient inspirer sa voix. Il fat un temps, joyeux fiancé, qu'assis à nnc table aussi riche que la tienne, j'avais à mon côté une épouse dont les charmes étaient aussi doux que ceux que tu vas posséder.

LE NOBLE MORDtaEK- t&9

XXXUI.

ttiis le temps a gniTéfles rides SOT nMm Iront; il a Uanchi ma ; an Ikn de mes cheyeux bouclés «Cdn teint fleuri de mou yisage, il m'a laissé ces traits flétris et cette barbe grise; jadis riche, aujourd'hui panyre pèlerin, je suis à la fin du yoyage de la yie» et, jemêle à yos chants d'hyménée celai de la triste yidllesse.-^

LanoUedame écorne ce lai mâancoliqaei et ses larmes codent sur les malheurs du yieox pèlerin. EUe dit à son échanson de prendre mie ooiqpe d'or et ^ la porter an panyre yieillard, afia qu'il la yide pour Tamonr d'elle.

xxxy.

Le noble Moringer laissa tomber an ndHen du yîn nn anneau nnptial des pins riches et des pins briDans ; 6yoas, qni m'écontez/ jeToas apprends que c'était le même annean qu'H ayait reçu de sa dame le jour de leur mariage.

xxxyi.

n dit ensuite à l'échanson : — Rends-moi on service, et si mes jours heureux reyiennent, tureceyras une riche récompense; reporte cette coupe à cette fiancée si belle , et réclame de sa courtoisie qu'elle daigne boire au yieux pèlerin.

xxxyii.

L'échanson était affable ; il ne lui refusa rien. 11 reprend la cottpe d'or et la porte à la fiancée.

—Madame, dit-il, yotre hôte yénérable yous renyoie cette coupe, et réclame de yotre courtoisie que yous daigniez boire au Tieux pèlerin.

xxxyiii. ,

L'amiean a frappé les yeux de la dai^ ; elle le regarde de plus p^; et soudain on l'entend s'écrier : -— Le noble Moringer est ici J —Vous Tauriez yue alors s^élancer de son siège toute baignée de larmes. Pleurait-elle de joie ou de l'egret ? c'est aux dames à nous le dire-

Mais sa bouche du moins exprime des actions de grâces, et remercie tons les saints qui ont ramené le noble Moringer ayant l'heure de minuit. Elle s'écrie ayec serment que jamais épouse ne fut aussi fidèle qu'elle , que jamais épouse ne fat aussi cruellement ^rouyée.

160 LE NOBLE MORINGER.

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