‹ Œuvres de Walter Scott;Chapitre 13 sur 93 · La plaine de la Grande-Pierre · texte numérisé non relu

La plaine de la Grande-Pierre

fondrières , les oies , qui jusqu'alors s'étaient docilement avancées en bon ordre, se dispersèrent tout à coup pour se plonger dans leur élément favori. Furieuse de voir que ses efforts pour les rassembler restaient inutiles , et oubliant les termes du pacte qui obligeait Be»sébuth à lui obéir pendant un temps convenu, la sorcière s'écria: — Démon! que je ne sorte plus de ce lieu, ni mes oies ni moi ! — A peine ces mots étaient-ils prononcés que , par une métamorphose aussi subite qu'aucune de celles d'Ovide , la vieille et le troupeau réfractaire furent convertis en pierres, l'ange du mal ayant saisi avec empressement l'occasion de compléter la perte de son corps et de son âme, en obéissant littéralement à ses ordres. On dit que, au moment où elle se sentait transformer, elle s'écria en s'adressant au démon perfide : — Ah ! traître , tu m'avais promis depuis longtemps une robe grise , celle que tu me donnes durera ! Ces louangeurs du temps passé qui , dans leur opinion consolante , soutiennent la dégénération graduelle du genre humain, citaient souvent la taille du pilier et celle des pierres pour prouver quelle était autrefois la stature des femmes et des oies.

Tous ces détails se retracèrent à l'esprit d'Hobbie ; il se rappela également qu'il n'existait pas un seul villageois qui n'évitât soigneusement cet endroit , surtout à la nuit tombante , parce qu'on le regardait comme un repaire de kelpies , de spunkies et d'autres démons écossais, jadis les compagnons de la sorcière, et qui continuaient à s'y donner rendez-vous pour tenir compagnie à leur maîtresse pétrifiée.

Hobbie , quoique superstitieux , ne manquait pas de courage ; il appela près de lui les chiens qui l'avaient suivi à la chasse , et qui , comme il le disait, ne craignaient ni chiens ni diables ; il regarda si son fusil était bien amorcé, puis, comme le paysan dans le Hallow'en*, il se mit à siffler le refrain guerrier de Jock of the Side 2 , de même qu'un général fait battre le tambour pour animer des soldats dont le courage est douteux. Toutefois, dans cette situation d'esprit, on juge bien qu'il ne fut pas fâché d'entendre derrière lui une voix de sa connaissance ; il s'arrêta aussitôt , et fut joint par un jeune homme qui demeurait dans les environs , et qui , comme lui , avait passé la journée à la chasse.

4. Poëme de Bnrns, où le poète passe en revue toutes les superstitions du jour de la Toussaint en Ecosse. — 2. Voyez les Chants populaires d'Ecosse, par Walter Scott.

Patrick Earnscliff d'Earnsciiff venait d'atteindre sa majorité et d'entrer en possession d'une fortune fort honnête , quoiqu'elle ne fût que le reste des biens plus considérables qu'avaient possédés ses ancêtres avant les guerres civiles de cette époque. Il était d'une bonne famille universellement respectée dans le pays ; et, doué d'excellentes qualités , ayant reçu une excellente éducation , il paraissait devoir maintenir la réputation de ses aïeux.

— Allons, Earnscliff, s'écria Hobbie, je suis toujours aise de rencontrer Votre Honneur , et il fait bon d'être en compagnie dans un désert comme celui-ci. — C'est un endroit tout rempli de fondrières. — Où avez-vous chassé aujourd'hui? u.

— Jusqu'au Carla-Cleugh , Hobbie , répondit Earnscliff en lui rendant son salut amical. — Croyez-vous que nos chiens vivront en paix?

— Ah ! ne craignez rien des miens ; ils sont si fatigués qu'ils ne peuvent mettre une patte devant l'autre. Diable ! les daims ont déserté le pays, je crois/ Je suis allé jusqu'à Inger-Fellfoot ; de toute la journée, je n'ai aperçu d'autre gibier que trois vieilles perdrix rouges, dont je n'ai jamais pu approcher à portée de fusil, quoique j'aie fait un détour de plus d'un mille pour prendre le dessous du vent. Du diable si je ne m'en moquerais pas ! mais je suis contrarié de n'avoir pas une pièce de gibier à rapporter à ma vieille mère. — La bonne dame est là-bas qui parle toujours des chasseurs et des tireurs d'autrefois. — Ah ! je crois, moi , qu'ils ont tué tout le gibier du pays.

— Hé bien! Hobbie, j'ai abattu ce matin un chevreuil que mon domestique a porté à Earnscliff. Je vous en enverrai la moitié pour votre grand'mère.

— Grand merci , monsieur Patrick ; vous êtes connu dans tout le pays pour votre bon cœur. Ah ! je suis sûr que la bonne femme l'acceptera avec plaisir, surtout quand elle saura que c'est vous qui l'avez tué. — J'espère que vous viendrez en prendre votre part, car je crois que vous êtes seul à la tour d'Earnsciiff. Tous vos gens sont à cet ennuyeux Edimbourg. Que diable font-ils dans ces longs rangs de maisons de pierres avec un toit d'ardoises , ceux qui pourraient vivre dans le bon air de leurs vertes montagnes ?

— Ma mèro a été retenue pendant plusieurs années à Edimbourg pour mon éducation et celle de ma sœur ; mais je me propose bien de réparer le temps perdu.

— Et vous sortirez un peu de la vieille tour pour vivre en bon

voisin avec les vieux amis de la famille , comme doit faire le laird d'Earnscliff. Savez-vous bien que ma mère... je veux dire ma grand'mère, mais, depuis la mort de ma mère, je l'appelle tantôt d'une façon, tantôt de l'autre; n'importe, je voulais dire qu'elle prétend qu'il y a une parenté éloignée entre vous et nous.

— Cela est vrai, Hobbie; et j'irai demain dîner à Heugh-Foot, de grand cœur.

— Voilà qui est bien dit. S'il n'est pas sûr qu'il existe une parenté entre nous, au moins nous sommes d'anciens voisins. Ma mère a tant d'envie de vous voir! elle jase si souvent de votre père, qui a été tué il y a longtemps.

— Paix , Hobbie ! ne parlez pas de cela ; c'est un malheur qu'it faut tâcher d'oublier.

— Je n'en sais trop rien ! Si cela était arrivé à mon père, je m'en souviendrais jusqu'à ce que je m'en fusse vengé, et mes enfants s'en souviendraient après moi. Mais, vous autres seigneurs, vous savez ce que vous avez à faire. J'ai entendu dire que c'était un ami d'Ellieslaw qui avait frappé votre père, lorsque le laird lui-même venait de le désarmer.

— Laissons cela, laissons cela, Hobbie. Ce fut une malheureuse querelle occasionnée par le vin et la politique. Plusieurs épées furent tirées en même temps, et il est impossible de dire qui porta le coup.

— Quoi qu'il en soit , le vieux Ellieslaw était fauteur et complice , car c'est le bruit général; je suis sûr que si vous vouliez en tirer vengeance , personne ne vous blâmerait , car le sang de votre père rougit encore ses mains... Et d'ailleurs il n'a laissé que vous pour venger sa mort... et puis Ellieslaw est un papiste et un jacobite... Ah ! il est bien certain que tout le pays s'attend à ce qu'il se passe quelque chose entre vous.

— N'êtes-vous pas honteux , Hobbie , vous qui prétendez avoir de la religion , d'exciter votre ami à la vengeance, à contrevenir aux lois civiles et religieuses , et cela dans un endroit où nous ne savons pas qui peut nous écouter?

— Chut! chut! dit Hobbie en se rapprochant de lui; j'avais oublié... Mais je vous dirais bien, monsieur Patrick, ce qui arrête votre bras. Nous savons que ce n'est pas le manque de courage: ce sont les deux yeux d'une jolie fille, de miss Isabelle Vere, qui vous tiennent si tranquille.

— Je vous assure que vous vous trompez , Hobbie, répondit Earnscliff avec un peu d'humeur, et vous avez grand tort de parler et même de penser ainsi. Je n'aime pas qu'on se donne la liberté de joindre inconsidérément à mon nom celui d'une jeune demoiselle.

— Là ! ne vous disais-je pas bien que si vous étiez si calme , ce n'était pas faute de courage? — Allons, allons, je n'ai pas eu dessein de vous offenser. Mais il y a encore une chose qu'il faut que je vous dise entre amis. Le vieux laird d'Ellieslaw a plus que vous dans ses veines l'ancien sang du pays. Il n'entend rien à toutes ces nouvelles idées de paix et de tranquillité ; il est pour les expéditions et les coups du bon vieux temps. On voit à sa suite une foule de vigoureux garçons qu'il tient en bonne disposition , et qui sont remplis de malice comme de jeunes poulains. Il vit grandement , dépense trois fois ses revenus annuels, paie bien tout le monde, et personne ne peut dire cù il prend de l'argent. Aussi, dès qu'il y aura un soulèvement dans le pays, il sera un des premiers à se déclarer. Or, croyez bien qu'il n'a pas oublié son ancienne querelle avec votre famille; je parierais qu'il rendra quelque visite à la vieille tour d'Earnscliff.

— S'il est assez malavisé pour le faire , Hobbie, j'espère lui prouver que la vieille tour est encore assez solide pour lui résister, et je saurai la défendre contre lui , comme mes ancêtres l'ont défendue contre les siens.

— Fort bien! très-bien! vous parlez en homme à présent Eh

bien, si jamais il vous attaque, faites sonner la grosse cloche de la tour, et en un clin d'œil vous m'y verrez arriver avec mes deux frères, le petit Davie de Stenhouse , et tous ceux que je pourrai ramasser.

— Je vous remercie, Hobbie; mais j'espère que, dans le temps où nous vivons , nous ne verrons pas des événements si contraires à tous les sentiments de religion et d'humanité.

— Bah ! bah ! monsieur Patrick , ce ne serait qu'un petit bout de guerre entre voisins : le ciel et la terre le savent, dans un pays si peu civilisé, c'est la nature du pays et des habitants. Nous ne pouvons pas vivre tranquilles comme les gens de Londres. Ce n'est pas possible ; nous n'avons pas comme eux tant à faire.

— Hobbie, pour un homme qui croit aussi fermement que vous aux apparitions surnaturelles, il me semble que vous parlez du ciel un peu légèrement. Vous oubliez dans quel lieu nous nous trouvons.

— Est-ce que la plaine de Mucklestane m'effraie plus que vous ,

Earnscliff? Je n'ignore pas qu'il y revient des esprits, qu'on y voit la nuit des figures effroyables; mais qu'est-ce que j'ai à craindre? J'ai une bonne conscience, elle ne me reproche rien... peut-être quelques gaillardises avec des jeunes filles, ou quelques débauches dans une foire : est-ce donc un si grand crime? Malgré tout ce que je vous ai dit, j'aime la paix et la tranquillité tout autant que...

— Et Dick Turnbull, à qui vous cassâtes la tête, et Williams de Winton, sur qui vous fites feu?

— Ah! monsieur Earnscliff, vous tenez donc un registre de mes mauvais tours? La tête de Dick est guérie, et nous devons vider notre différend, le jour de Sainte-Croix, à Jeddart; c'est donc une affaire arrangée à l'amiable. Quant à Willie, nous sommes redevenus amis, le pauvre garçon. — Il n'a eu que quelques grains de grêle, après tout. J'en recevrais volontiers autant pour une pinte d'eau-de-vie. — Mais Willie a été élevé dans la plaine , et il a aisément peur pour sa peau. Quant aux esprits, je vous dis que quand il s'en présenterait un devant moi...

— Comme cela n'est pas impossible, dit Earnscliff en souriant, car nous approchons de la fameuse sorcière.

— Je vous dis, reprit Hobbie comme indigné de cette provocation, que , quand la vieille sorcière sortirait elle-même de terre , je n'en serais pas plus effrayé que... — Mais, Dieu me préserve! Earnscliff, qu'est-ce que j'aperçois là-bas?

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