Quatre pieds anglais, environ trois pieds huit pouces
côté plutôt que de troubler davantage une créature si singulière ; — Qui êtes-vous? Que faites-vous ici à cette heure de la nuit? demandat-il une troisième fois.
Une voix aigre et discordante répondit enfin : — Passez votre chemin! ne demandez rien à qui ne vous demande rien ! — et ces mots, qui firent reculer Elliot de deux pas, firent même tressaillir Earnscliff.
— Pourquoi êtes-vous si éloigné de toute habitation? dit ce dernier. Êtes-vous égaré? suivez-moi, je vous donnerai un logement pour la nuit.
— A Dieu ne plaise ! s'écria Hobbie involontairement. — J'aimerais mieux loger tout seul dans le fond du gouffre de Tarrasflow, ajouta-t-il plus bas.
— Passez votre chemin ! répéta cet être extraordinaire d'un ton colère : je n'ai besoin ni de vous ni de votre logement. Il y a cinq ans que ma tête n'a reposé dans l'habitation des hommes, et j'espère qu'elle n'y reposera jamais.
— C'est un homme qui a perdu l'esprit , dit Earnscliff.
— Ma foi ! répondit son superstitieux compagnon , il a quelque chose du vieux Humphrey Ettercap, qui périt ici près, il y ajustement cinq ans. Mais ce n'est pas là le corps ni la taille d'Humphrey.
— Passez votre chemin! répéta l'objet de leur curiosité. L'haleine des hommes empoisonne l'air qui m'entoure. Le son de vos voix me perce le cœur.
— Bon Dieu ! dit Hobbie , faut-il que les morts soient tellement enragés contre les vivants? Sa pauvre âme est sûrement dans la peine.
— Venez avec moi, mon ami, reprit Earnscliff; vous paraissez éprouver quelque grande affliction ; l'humanité ne me permet pas de vous abandonner ici.
— L'humanité ! s'écria le Nain en poussant un éclat de rire ironique; qu'est-ce que ce mot? Vrai lacet de bécasse, — moyen de cacher les trappes à prendre les hommes , — appât qui couvre un hameçon plus piquant dix fois que ceux dont vous vous servez pour tromper les animaux dont votre gourmandise médite le meurtre.
— Je vous dis, mon bon ami, que vous ne pouvez juger de votre situation. Vous périrez dans cet endroit désert. Il faut, par compassion pour vous, que nous vous forcions à nous suivre.
— Je n'y toucherai pas du bout du doigt , dit Hobbie, Pour l'amour do Dieu ! laissez l'esprit agir comme il lui plaît.
— Si je péris ici, dit le Nain, que mon sang retombe sur ma tête! mais vous aurez à vous accuser de votre mort , si vous osez souiller mes vêtements du contact d'une main d'homme.
En ce moment la lune jeta une clarté plus pure, et Earnscliff vit que cet être singulier tenait en main quelque chose qui brilla comme la lame d'un poignard ou le canon d'un pistolet. C'eût été folie de vouloir s'emparer d'un homme ainsi armé , et qui paraissait déterminé à se défendre. Earnscliff voyait d'ailleurs qu'il n'avait aucun secours à attendre d'Hobbie, qui avait déjà reculé de quelques pas, et qui semblait décidé à le laisser s'arranger avec l'esprit comme il l'entendrait. Il rejoignit donc son compagnon, et ils continuèrent leur route en retournant parfois la tête pour regarder cette espèce de maniaque qui continuait le même manège autour de la colonne, et qui semblait les poursuivre par des imprécations que leur oreille ne pouvait distinguer, mais que sa voix aigre faisait retentir au loin dans cette plaine déserte.
Nos deux chasseurs firent d'abord, chacun de son côté, leurs réflexions en silence. Lorsqu'ils furent assez éloignés pour ne plus ni voir ni entendre le Nain, Hobbie, reprenant courage, dit à son compagnon :
— Je vous garantis qu'il faut que cet esprit , si c'est un esprit , ait fait ou ait souffert bien du mal quand il était dans son corps, pour qu'il revienne ainsi après être mort et enterré.
— Je crois que c'est un fou misanthrope, répondit Earnscliff.
— Vous ne croyez donc pas que ce soit un être surnaturel?
— Moi? non , en vérité !
— Eh bien , je suis presque d'avis moi-même que ce pourrait bien être un homme véritable. Cependant je n'en jurerais pas. Je n'ai jamais rien vu qui ressemblât si bien à un esprit.
— Quoi qu'il en soit, je reviendrai ici demain. Je veux voir ce que sera devenu ce malheureux.
— En plein jour !... alors, s'il plaît à Dieu, je vous accompagnerai. Mais nous sommes plus près d'Heugh-Foot que d'Earnscliff; ne feriez- vous pas mieux, à l'heure qu'il est, de venir coucher à la ferme? Nous enverrons le petit garçon sur le poney avertir vos gens que vous êtes chez- nous, quoique je croie bien qu'il n'y a pour vous ittendre à la tour que le chat et les domestiques.
— Mais encore ne voudrais -je pas inquiéter les domestiques, et
priver même Minet * de son souper par mon absence. Je vous serai obligé d'envoyer le petit garçon.
— C'est bien parler ! Vous viendrez donc à Heugh-Foot. — On sera bien heureux de vous y voir, oui certainement.
Cette affaire réglée , nos deux chasseurs doublèrent le pas et gravirent bientôt une petite éminence. — Monsieur Patrick, dit Hobbie, j'éprouve toujours du plaisir quand j'arrive en cet endroit. Voyezvous là-bas cette lumière? c'est là qu'est ma grand'mère. La bonne vieille travaille à son rouet. Et plus haut , à la fenêtre au-dessus, en voyez-vous une autre? c'est la chambre de ma cousine, de Grâce Armstrong. Elle fait à elle seule plus d'ouvrage dans la maison que mes trois sœurs ensemble, et elles en conviennent elles-mêmes, car ce sont les meilleures filles qu'on puisse voir; et ma grand'mère vous jurerait qu'il n'y a jamais eu de jeune fille si leste, si active, excepté elle, bien entendu, dans son temps. Quant à mes frères, l'un est parti avec les gens du chambellan2, l'autre est à Moos-Phadraig, la ferme que nous faisons valoir. — Il est aussi habile à la besogne que moi.
— Vous êtes heureux , mon cher Hobbie , d'avoir une famille si estimable.
— Heureux, oui certes. — J'en rends grâces au ciel! Mais à propos, monsieur Patrick, vous qui avez été au collège et à la grande école 3 d'Edimbourg , vous qui avez étudié la science là où la science s'apprend le mieux, dites-moi donc, non que cela me concerne particulièrement, mais j'entendais cet hiver le prêtre de Saint-John et notre ministre discuter là-dessus, et tous deux, ma foi, ils parlaient très-bien. Le prêtre donc dit qu'il est contre la loi d'épouser sa cousine ; mais je ne crois pas qu'il citât aussi bien les autorités de la Bible que notre ministre. Notre ministre passe pour le meilleur ministre et le meilleur prédicateur qu'il y ait depuis ce canton jusqu'à Edimbourg. Croyez-vous que le ministre avait raison?
^— Certainement : le mariage est reconnu par tous les chrétiens protestants passi libre que Dieu l'a fait dans la loi lévitique; ainsi, mon cher Hobbie , il ne peut y avoir aucun obstacle à ce que vous épousiez miss Armstrong.
— Oh 1 oh ! monsieur Patrick , vous qui êtes si chatouilleux , ne
I. Pus», un chat. — 2. On appelle ainsi en Ecosse l'intendant d'un grand seigneur. 3. High'School , fameuse école d'Edimbourg.
plaisantez donc pas comme cela! Je vous parlais en général; il n'était pas question de Grâce. D'ailleurs elle n'est pas ma cousine germaine , puisqu'elle est issue du premier mariage de la femme de mon oncle. Il n'y a donc pas entre nous parenté véritable , il n'y a qu'alliance. Mais nous allons arriver, il faut que je tire un coup de fusil; c'est ma manière de m' annoncer. Quand j'ai fait bonne chasse, j'en tire deux, un pour moi, l'autre pour le gibier.
Dès qu'il eut donné le signal, on vit différentes lumières se mettre en mouvement. Hobbie en fit remarquer une qui traversait la cour : — C'est Grâce! dit-il à son compagnon. Elle ne viendra pas me recevoir à la porte; mais pourquoi? c'est qu'elle va voir si le souper de mes chiens est préparé, les pauvres bêtes!
— Qui m'aime, aime mon chien. Vous êtes un heureux garçon, Hobbie !
Cette observation d'Earnscliff fut accompagnée d'un soupir qui n'échappa pas à l'oreille du jeune fermier. — En tout cas, dit-il, je ne suis pas le seul. Aux courses de Carlisle, j'ai vu plus d'une fois miss Isabelle Vere détourner la tête pour regarder quelqu'un qui passait près d'elle. Qui sait ce qui peut arriver dans ce monde?
Earnscliff eut l'air de murmurer tout bas une réponse : était-ce pour convenir de ce qu'avançait Hobbie , ou pour le démentir, c'est ce que celui-ci ne put distinguer, et sans doute telle avait été son intention.
Ils avaient déjà dépassé le loaning, et, après un détour au pied de la colline, ils se trouvèrent en face de la ferme où demeurait la famille d'Hobbie Elliot. Elle était couverte en chaume , mais d'un abord comfortable. De riantes figures étaient déjà à la porte : mais la vue d'un étranger émoussa les railleries qu'on se proposait de décocher contre Hobbie à cause de sa mauvaise chasse. Trois jeunes et jolies filles semblaient se rejeter l'une à l'autre le soin de montrer le chemin à Earnscliff, parce que chacune d'elles aurait voulu s'esquiver pour aller faire un peu de toilette et ne pas paraître devant lui dans le déshabillé du soir, qui n'était destiné que pour les yeux de leur frère.
Cependant Hobbie se permit quelques plaisanteries générales sur ses deux sœurs (Grâce n'était plus là); et prenant la chandelle des mains d'une de ces coquettes villageoises qui la tenait en minaudant, il introduisit son hôte dans le parloir de la famille , ou plutôt dans la
giand'salle; earïe bâtiment ayant été jadis une habitation fortifiée, la pièce où l'on se rassemblait était une chambre voûtée et pavée, humide et sombre sans doute , comparativement aux fermes de nos jours. Cependant, éclairée par un bon feu de tourbe, elle parut à Earnscliff infiniment préférable aux montagnes froides et arides qu'il venait de parcourir. La vénérable maîtresse de la maison, ou la fermière, coiffée avec l'ancien pinner1, vêtue d'une simple robe serrée, et dont le tissu était d'une laine filée par elle-même , mais portant aussi un large collier d'or et des boucles d'oreilles, était assise au coin de la cheminée, dans son fauteuil d'osier, dirigeant les occupations des jeunes filles et de deux ou trois servantes qui travaillaient à leurs quenouiiles derrière leurs maîtresses.
Après avoir fait un bon accueil à Earnscliff, et donné tout bas quelques ordres pour faire une addition au souper ordinaire de la famille, la vieille grand' mère et les sœurs d'Hobbie commencèrent leur attaque , qui n'avait été que différée.
— Jenny n'avait pas besoin d'apprêter un si grand feu pour cuire ce qu'Hobbie a rapporté , dit une des sœurs.
— Non , sans doute, repartit une autre : la poussière de la tourbe, bien soufflée , aurait suffi pour rôtir tout le gibier de notre Hobbie2.
— Oui , ou le bout de chandelle, si le vent ne l'éteignait pas, ajouta la troisième. Ma foi ! si j'étais que de lui, j'aurais rapporté un corbeau plutôt que de revenir trois fois sans la corne d'un daim pour en faire un cornet..
Hobbie les regardait alternativement en fronçant le sourcil, dont l'augure sinistre était démenti par le sourire de bonne humeur qui se dessinait sur ses lèvres ; et il chercha à les adoucir en annonçant le présent qu'Earnscliff avait promis.
—Dans ma jeunesse, dit la vieille mère, un homme aurait été honteux de sortir une heure avec son fusil sans rapporter au moins un daim de chaque côté de son cheval, comme un coquetier qui porte des veaux au marché.
— C'est pour cela qu'il n'en reste plus, répliqua Hobbie; je voudrais que vos vieux amis nous en eussent laissé quelques-uns.
— Il y a pourtant des gens qui savent encore trouver du gibier,