‹ Œuvres de Walter Scott;Chapitre 50 sur 93 · Place des exécutions à Edimbourg · texte numérisé non relu

Place des exécutions à Edimbourg

Le laird de Milnwood conservait scrupuleusement ceux des anciens usages qui s'accordaient avec son économie. Il admettait donc, comme c'était la coutume en Ecosse cinquante ans auparavant, tous ses domestiques à occuper le bout inférieur de sa table. Le lendemain de l'arrivée de Cuddy, l'heure du dîner ayant sonné , le vieux Robin , qui étaït sommelier, valet de chambre, cocher, laquais , et que n'était-il pas dans la maison de Milnwood ? plaça sur la table une immense jarre remplie d'eau chaude épaissie avec un peu de gruau d'avoine, renforcée de quelques choux, et où nageaient quelques morceaux de mouton maigre. Ce plat, qui composait tout le premier service, était flanqué d'un grand panier de pains faits avec de l'orge et des pois , et d'une immense pyramide de pommes de terre. Un saumon bouilli succéda; mais il ne faut pas regarder ce poisson comme un objet de luxe : à cette saison de l'année il était si commun dans les rivières d'Ecosse, qu'il ne coûtait que la peine de le pêcher ; et certains domestiques , avant d'entrer dans une maison , avaient soin de stipuler qu'on ne leur en ferait pas manger plus de cinq fois par semaine. Un énorme kebbock, fromage de lait de vache et de chèvre , et un pot de beurre salé , complétaient l'ordinaire , qui était arrosé de petite bière brassée à la maison. Tous les serviteurs pouvaient se régaler à discrétion de cette bonne chère, excepté cependant du mouton , spécialement réservé aux chefs de la famille , mistress Wilson y comprise , et qui pour leur usage particulier avaient une mesure de bière un peu plus digne peut-être que la bière commune du titre d'ale qu'on lui donnait.

Le vieux laird lui-même, assis au haut bout de la table, ayant à sa droite son neveu , et la femme de charge favorite à sa gauche , présidait au repas. Aune distance respectueuse et en dessous de la salière, limite obligée , étaient assis le vieux et maigre Robin à l'air affamé , courbé par un ancien rhumatisme , puis une sale servante endurcie au service par ^'exigence journalière du laird et de mistress Wilson; un garçon de ferme, un vacher, Cuddy le nouveau-venu, et sa mère, complétaient la compagie.

Les autres cultivateurs attachés au domaine, habitant leurs propres chaumières, ne faisaient pas meilleure chère, sans doute; mais ils devaient s'estimer trop heureux de satisfaire leur appétit sans être surveillés par les yeux gris du vieux Milnwood, qui semblaient suivre chaque bouchée qu'avalaient ses commensaux, et calculer avec

inquiétude la quantité de comestibles dont chacun d'eux se chargeait l'estomac. Cet examen ne fut nullement favorable à Cuddy, qui dépêchait en silence, et avec une célérité incroyable, tout ce dont \\ remplissait son assiette chaque fois qu'elle se trouvait vide. De temps en temps le laird jetait un regard d'indignation sur Henry qui , par son refus obstiné de conduire la charrue, avait rendu nécessaire ce surcroît de charge, et introduit lui-même dans sa maison ce vorace cormoran. — Te donner des gages, glouton! se disait-il à lui-même; tu mangeras en une semaine plus que tu ne pourras gagner en un mois.

Ces réflexions désagréables furent interrompues par un coup bruyant frappé à la porte. C'était la coutume universelle en Ecosse. que lorsque la famille était à dîner la porte de la cour, ou, quand il n'y en avait pas, la porte de la maison fût fermée avec soin , et qu'on n'admît alors que des personnes de considération ou celles qu'amenaient des affaires importantes (d). Tout le monde fut donc surpris, et même un peu alarmé de ce bruit soudain, de ces coups répétés. Mistress Wilson courut faire une reconnaissance , et ayant regardé par une petite ouverture pratiquée à la porte, suivant l'usage du pays, elle revint tout effrayée, levant les bras vers le ciel , et s'écriant : — Les Habits-Rouges ! les Habits-Rouges !

— Robin, — laboureur... comment vous nomme-t-on, garçon de ferme?... neveu Henry, ouvrez vite, voyez ce qu'ils veulent. Parlezleur poliment. Que le ciel nous préserve! Que viennent-ils faire ici? s'écria Milnwood tout en mettant dans sa poche les trois seules cuillères d'argent qui se trouvassent sur la table.

Pendant qu'on faisait entrer les soldats, dont les jurements annonçaient d'avance l'humeur qu'ils éprouvaient d'avoir attendu à la porte, Cuddy dit tout bas à sa mère : — Ah ça! ma mère, il y a longtemps que vous me rendez sourd à force de parler, tâchez aujourd'hui d'être muette; quoique vous soyez ma mère, je ne me soucie pas que les sermons d'une vieille femme me fassent mettre autour du cou un collier qui le serrerait un peu trop.

— Je ne demande pas mieux, mon fils, dit Mause, mais songez bien que ceux qui renient la parole de Dieu, la parole les reniera.,.

Elle fut interrompue par l'apparition de quatre soldats du régiment, des gardes, commandés par Bothwell, qui entraient en faisant un bruit terrible avec les éperons de leurs larges bottes et leurs longs

sabres traînants. Milnwood et sa femme de charge tremblèrent, car ils connaissaient parfaitement le système de pillage et d'exaction qu'on suivait dans ces visites domiciliaires; Henry Morton n'était pas beaucoup plus tranquille, parce qu'il sentait intérieurement qu'il était en contravention aux lois pour avoir donné retraite à Balfour de Burîey; Mause Headrig^- était dans un étrange embarras , hésitant entre la crainte de compromettre les jours de son fils et son zèle enthousiaste , qui lui reprochait de consentir même tacitement à renier sa religion ; les autres domestiques tremblaient aussi sans trop savoir pourquoi. Cuddy seul, avec cet air d'indifférence et de stupidité que personne au monde n'affecte avec plus d'aisance que le paysan écossais , continuait à avaler d'amples cuillerées de bouillon ; d'autant mieux qu'en ce moment de trouble il avait accaparé le large vase qui le contenait, afin de s'en servir une triple portion.

— Messieurs , dit Milnwood en saluant humblement le chef de la troupe, que désirez-vous de moi?

— Nous venons au nom du roi , répondit Bothwell ; pourquoi diable nous a-t-on fait attendre si longtemps à la porte ?

— Nous sommes en train de dîner, et notre usage dans les campagnes est de fermer la porte pendant ce temps-là'. Certainement, Messieurs, si j'avais su que des serviteurs de notre bon roi se présentaient chez moi, je me serais empressé... Mais, Messieurs, peut-on vous offrir un verre d'ale..., ou d'eau-de-vie... de vin des Canaries... de Bordeaux? — Et il mettait entre chacune de ces propositions le même intervalle qu'un enchérisseur met entre chacune de ses offres sur le lot qu'il convoite.

— Du bordeaux pour moi , dit un des soldats.

— J'aime mieux l'aie, dit un autre, pourvu que ce soit le vrai jus de John Barley-Corn2.

— On n'en brassa jamais de meilleure , répliqua Milnwood, et j'ai bien du regret de n'en pouvoir dire autant du vin : il est faible et froid.

— L'eau-de-vie y remédiera, reprit un troisième; un verre d'eaude-vie après trois verres de vin est parfait pour prévenir les aigreurs d'estomac,

\. ï\ y a dans le texte, a dans les filles de campagne. » Les Écossais ont conservé l'usage du mot to->m (ville) dans la signification saxonne, qui exprime un lieu d'habitation. Une maison ou une ferme, quoique solitaire, est appelée ville. A landward town , est une habitation située à la eampagîie.

2. Jean l'Orge, personnification populaire de la bière. Sous ce titre Burns en a chanté l'histoire.

— Eau-de-vie, aie, vins , Canaries , bordeaux , nous goûterons de tout , et ensuite nous choisirons ce qui sera le meilleur ; et quand le plus endiablé des whigs l'aurait dit, je soutiendrais que c'est parier sagement, cop?lut Bothwell.

Milnwood tira en soupirant deux grosses clefs de sa poche $ et l'on voyait, à la contraction de ses muscles, tout le regret qu'il éprouvait en les donnant à la femme de charge.

— La gouvernante, poursuivit le brigadier en s'asseyant à table, ii'est ni assez jeune ni assez jolie pour qu'on pense à la suivre à la cave, et du diable s'il y en a une qu'on puisse envoyer à sa place. — Mais qu'est-ce que cela? dit-il en prenant une fourchette pour pêcher un morceau de mouton qui nageait encore dans le brouet. — C'est de la cuisine du diable; il faut des dents de fer pour y mordre, ajoutat-il après y avoir goûté.

— Je voudrais avoir quelque chose de meilleur à vous offrir, lui dit Milnwood alarmé de ces paroles de mécontentement.

— Non, non, je n'ai pas le temps de manger; procédons à notre affaire. — Monsieur Morton, est-ce du ministre presbytérien Poundtext que vous suivez les instructions?

M. Morton se hâta de répondre apologétiquement : — Oui, parce qu'il a obtenu de Sa Majesté et du conseil privé , en se soumettant aux règlements , l'autorisation de continuer ses fonctions, car je ne voudrais rien faire qui fût contraire aux lois. Je n'ai aucune objection contre l'établissement d'un épiscopat modéré, si ce n'est que je suis un simple campagnard, que nos ministres sont des gens plus simples, ce qui me permet de suivre plus facilement leurs doctrines : puis, sauf votre respect , Monsieur, le culte des presbytériens est plus économique pour le pays.

— Bon ! bon ! ils sont autorisés : tout est dit. Pour ma part , si c'était moi qui faisais la loi, jamais un chien tondu de toute la meute n'aboierait dans une chaire d'Ecosse. — Mais je suis fait pour obéir. — Ah 1 voici la liqueur. — Versez, ma bonne vieille.

Bothwell décanta dans une grande tasse de bois le quart d'une bouteille de vin de Bordeaux, et l'ayant goûté : — Vous êtes injuste envers votre vin, mon bon ami, dit-il à M. Milnwood; il vaut mieux que votre eau-de-vie , quoique l'eau-de-vie soit bonne aussi : voulezvous me iaire raison? A la santé du roi !

— Avec plaisir, répondit le vieillard ; mais ce sera avec de l'aie ,

car je ne bois jamais de vin de Bordeaux, et je n'en ai un peu que pour pouvoir en offrir à quelques honorables amis.

— Comme moi , je suppose , dit Bothwell ; et passant la bouteille à Henry : — Eh bien ! jeune homme, lui demanda-t-il , me ferez-vous raison? A la santé du roi !

Henry remplit son verre modérément, sans faire attention aux coups de coude de son oncle , qui lui faisait signe de s'en tenir à la bière comme il l'avait fait lui-même.

— Tout le monde a-t-il bu à cette santé ? demanda Bothwell. Qu'est-ce que c'est que cette vieille femme-là? donnez-lui un verre d'eau-de-vie , elle boira aussi à la santé du roi , pardieu !

— N'en déplaise à Votre Honneur, répondit Cuddy, c'est ma mère, et elle est sourde comme Corra-Linn *. Mais si vous voulez , je boirai pour elle à la santé du roi autant de verres d'eau-de-vie qu'il vous plaira.

— Sur mon âme ! vous m'avez tout l'air d'un homme qui aime le brandevin. — Sers-toi! allons; eh bien, sers-toi, mon camarade, point de gêne ; liberté entière partout où je suis. — Tom, verse rasade à cette fille , quoique ce ne soit qu'une sale guenipe. — Allons , une seconde santé, celle de notre brave commandant, le colonel Grahame de Claverhouse. — Mais que diable cette vieille femme a-t-elle à gémir? vit-on jamais une figure plus whig? — Renoncez-vous au covenant , bonne femme ?

— De quel covenant voulez-vous parler? demanda Cuddy prévenant la réponse de sa mère ; est-ce le covenant des œuvres , ou celui de la grâce?

— Tous les co venants du monde.

— Ma mère, cria Cuddy affectant de parler à une sourde, on vous demande si vous renoncez au covenant des œuvres ?

— De tout mon cœur, répondit Mause , et puissent mes pas être préservés du piège qu'il cache !

— Allons, dit Bothwell , la vieille a répondu plus franchement que je n'aurais cru. Buvons encore un coup, et procédons à notre affaire. — Vous avez sans doute tous entendu parler, je suppose,, du meurtre de l'archevêque de Saint-André , tué par dix ou onze fanatiques armés?

Chacun se regardait en silence; enfin Milnwood répondit qu'il avait

i. Cascade pues de Lanark, dont le bruit assourdissant fournit sans doute cette comparaison.

entendu dire quelque chose de ce malheur, mais qu'il doutait que ce bruit fut véritable.

— En voici la relation officielle, dit Bothwell en lui donnant un papier imprimé ; maintenant je vous demande ce que vous pensez de cette action.

— Ce que j'en pense, Monsieur? mais... j'en pense... ce que le conseil privé a cru devoir en penser, répondit Miinwood en bégayant.

— Je demande votre opinion personnelle, insista Bothwell en élevant la voix.

Miinwood parcourut des yeux le papier, pour y emprunter les expressions les plus fortes de dénonciation : heureusement elles s'y trouvaient en italique , ce qui lui fut d'un grand secours : — Je pense, dit-il avec feu, que c'est un meurtre détestable, une abomination, un parricide tramé par l'enfer, une honte pour le royaume.

— Bien dit, brave homme, bien dit ! à votre santé, et à la propagation des bons principes -, vous me devez le coup de remerciement pour vous les avoir appris. Nous le boirons ensemble avec votre propre vin des Canaries 3 votre bière pèse sur un estomac loyal! — A votre tour, jeune homme , que pensez-vous de cet événement ?

— Je ne trouverais aucune difficulté à vous répondre , lui dit Henry, si je savais de quel droit vous m'interrogez.

— Que le Seigneur nous protège ! parler ainsi à un militaire quand chacun sait qu'ils sont les maîtres par tout le pays, maîtres des hommes et des femmes, des gens et des bêtes ! s'écria mistress Wilson tandis que son maître, non moins effrayé de cette audace et craignant les suites qu'elle pourrait avoir pour lui-même, disait avec colère à Morton : — Taisez-vous, Monsieur, ou répondez sagement ! Oserlez-vous manquer de respect pour l'autorité du roi, en la personne d'un brigadier de ses gardes?

— Taisez-vous tous! s'écria Bothwell en frappant fièrement sur la table ; silence! — Vous me demandez, dit-il à Henry, de quel droit je vous interroge ? ma cocarde et mon sabre doivent vous l'apprendre ; c'est un gage de ma commission, comme jamais le vieux Noll4 n'en donna à ses têtes-rondes ; et si vous voulez en savoir davantage , lisez l'acte du conseil qui donne à tout soldat et à tout officier de Sa Majesté mission expresse de rechercher, d'interroger et d'arrêter toutes

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