‹ Œuvres de Walter Scott;Chapitre 76 sur 93 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Moissonnés par le fer d'ennemis furieux, Les Écossais vaincus ensanglantaient la plaine, Ainsi l'on voit une grêle soudaine Tomber du haut des cieux

Ancienne ballade.

vant que Morton et Burley eussent atteint le poste qu'il s'agissait de défendre, l'ennemi en avait commencé l'attaque avec vigueur. Les deux régiments des gardes à pied, formés en colonne serrée, marchèrent vers îa Clyde; ensuite, se déployant sur la rive droite, l'un fit un feu bien nourri sur les défenseurs du passage , pendant que l'autre s'efforçait d'occuper le pont. Les insurgés soutinrent l'attaque ^ivec courage : pendant qu'une partie des leurs répondaient à la fusillade par des décharges continuelles, les autres conservaient, la position et repoussaient de toutes les avenues les ennemis qui voulaient s'en approcher. Les troupes royales souffraient beaucoup, mais elles gagnaient du terrain, et la tête de leur colonne était déjà sur le pont quand l'arrivée de Henry et de ses compagnons changea la scène. Forcées à se retirer, après avoir été bien maltraitées, elles revinrent à îa charge, mais furent repoussées encore avec une plus grande perte, Burley étant survenu à son tour. Le feu continua donc de part et d'autre, et l'issue du combat semblait douteuse.

Monmouth, monté sur un superbe cheval blanc, se faisait remarquer de l'autre côté de la rivière, pressant et encourageant ses soldats. Par ses ordres, le canon, qui jusqu'alors avait été employé à inquiéter le corps principal des presbytériens, fut tourné contre le pont ; mais ces terribles machines, qui n'étaient pas encore perfectionnées, comme elles le sont de nos jours, ne répondirent pas à l'attente du général. Grâce aux dispositions ordonnées par Morton, les insurgés combattaient à couvert, pendant que leurs adversaires étaient exposés de toutes parts. La défense fut si bien conduite, que les chefs de l'armée du roi commencèrent à craindre pour le succès -de leur attaque.

Monmouth mit pied à terre, rallia ses gardes, et les conduisit à un

nouvel assaut, secondé par Dalzell, qui, à la tête d'un corps de montagnards du clan de Lennox, fondit sur le pont en faisant retentir le terrible cri de guerre de Loeh-Sloy itL

Malheureusement pour les presbytériens , ies munitions commençaient à leur manquer. Ils expédièrent message sur message au corps principal qui restait inactif dans la plaine ; mais ce fut en vain : la consternation et le désordre y régnaient au plus haut degré ; et alors que de la défense du pont dépendait le salut commun, il ne se trouva personne, ni pour commander, ni pour obéir, ni pour fournir le renfort demandé.

Les défenseurs du pont ralentirent forcément leur feu ; celui des assaillants , au contraire , devenait plus nourri et plus meurtrier. Excités par les exhortations et par l'exemple de leurs généraux, ceux-ci parvinrent à s'établir sur le pont, et commencèrent à écarter tout ce qui s'opposait à leur marche. La porte de l'arche du milieu fut brisée ; les poutres , les troncs d'arbres , et les autres matériaux des barricades, furent arrachés et jetés dans la rivière, non sans difficulté cependant, car Morton et Burley, toujours à la tête de leurs compagnons, les encourageaient à opposer aux baïonnettes des gardes et aux claymores des montagnards leurs piques, leurs hallebardes, leurs pertuisanes. Malheureusement, à la vue d'une lutte si inégale f ceux qui étaient aux derniers rangs reculaient peu à peu, se détachaient par deux, par trois , ou isolément , pour rejoindre le gros de l'armée, si bien qu'enfin les autres, cédant à la pression des colonnes ennemies autant qu'au choc de leurs armes, durent renoncer à la défense du passage. L'enuemi y pénétra en fouie, mais il était étroit et long, ce qui rendait les mouvements dangereux et lents ; et, de plus, il fallait que les premiers passés délogeassent les covenantaires des maisons d'où ils continuaient à faire feu par les fenêtres.

Burley et Morton étaient auprès l'un de l'autre dans ce moment critique. — Si la cavalerie les chargeait avant qu'ils fussent rangés en ordre de bataille, dit le premier, nous pourrions encore les repousser et reprendre le pont. Allez lui ordonner de marcher; je tâcherai de tenir bon jusqu'à son arrivée.

Morton reconnut l'importance de cet avis , et courut au galop vers

1. C'était le slogan ou cri de guerre des Macfarlanes. Ils étaient venus des bords d'un lac, près la source du Loch Loniond, au milieu de leurs anciennes possessions sur le rivage occidental de cette bellf; mer intérieure.

LES PURITAINS D'ECOSSE. m

ïa cavaierie de l'aile gauche, qui était la moins éloignée. Mais, avant qu'il eût pu expliquer le motif de son arrivée et donner ses ordres, il fut salué par les malédictions de ce corps tout entier, qui par hasard n'était composé que de caméroniens : — Il fuit! s'écria-t-on ; il fuit, le lâche, le traître, comme le timide gibier fuit devant le chasseur ! Il a abandonné le brave Burley au milieu du carnage .

— Je ne fuis pas; jo T<riens au contraire vous conduire à l'ennemi, dit Morton. Voici l'instant de l'attaquer avec avantage : suivez-moi !

— Ne le suivez pas ! ne le suivez pas, cria-t-on dans tous les rangs ; il vous a vendus à l'épée de l'ennemi.

Tandis que Morton employait inutilement les prières , la persuasion, les reproches, le moment de faire une utile diversion était passé ; Burley, repoussé avec le petit nombre d'hommes qui lui restaient, était obligé de se replier sur le gros de l'armée, à qui le spectacle de sa retraite ne rendit pas la confiance qui lui manquait.

Cependant les troupes royales , maîtresses de la position , se formaient en bataille dans la plaine. Claverhouse, tel qu'un faucon perché sur un rocher et qui guette l'instant favorable pour fondre sur sa proie, était resté sur l'autre rive; le moment venu, il passa le pont à la tête de ses cavaliers, au galop, puis les conduisant par escadrons autour des rangs de l'infanterie, il les réunit sur le terrain , et commença la charge avee un corps considérable , pendant que deux autres divisions menaçaient les flancs des covenantaires. Cette malheureuse armée était alors dans cette situation où l'approche d'une attaque suffit pour inspirer une terreur panique; le découragement la rendit incapable de soutenir un choc qu'accompagnait l'appareil le plus terrible des combats : la rapidité des chevaux, l'ébranlement de la terre sous leurs pas, l'éclat des sabres, le balancement des panaches et les clameurs des cavaliers. Le premier rang fit à peine usage de ses mousquets.

Le champ de bataille n'offrait plus qu'une scène d'horreur et de confusion. Enfoncés de toutes parts, les presbytériens ne songeaient même plus à se défendre, et la plupart d'entre eux jetaient leurs armes pour fuir plus vite. Au milieu du tumulte et du bruit des armes, la voix de Claverhouse se fèt entendre. — Tue ! tue : point de quartier! s'écriait-il; souvenez-vous de Richard Grahame ! — Les dragons, qui n'avaient pas oublié leur défaite à Loudon-Hill, n'avaient pas besoin d'être excités à la vengeance : ils n'eurent aue la peine

de massacrer des ennemis qui ne songeaient plus à se défendre , et couvrirent la plaine de cadavres.

Un corps de douze cents insurgés , qui se trouvait à l'aile gauche , jeta les armes à l'approche du duc de Monmouth , et se rendit à discrétion. Ce seigneur, aussi humain que brave, leur accorda quartier; et, voyant que partout la résistance avait cessé, il se mit a parcourir le champ de bataille afin d'arrêter le carnage. A l'aile droite il trouva Dalzell qui exhortait ses montagnards à montrer leur zèle pour la cause du roi et à éteindre le feu de la révolte dans le sang des révoltés.

— Général, s'écria le duc, faites sonner la retraite; assez de sang a coulé ; faites quartier aux sujets égarés de Sa Majesté.

— J'obéis à Votre Grâce, dit Dalzell en remettant son épée dans le fourreau; mais je vous préviens que nous n'avons pas encore assez intimidé ces misérables rebelles. N'avez-vous pas appris que Basile Olifant, qui vient de lever une troupe assez considérable, est en marche pour se joindre à eux?

— Basile Olifant? quel est cet homme?

— Le dernier héritier mâle du feu comte de Torwood. Il est mécontent du gouvernement, parce que lady Marguerite Bellenden a été mise en possession de toute la succession de son père, à laquelle il prétendait avoir des droits. Il espère sans doute, à la faveur des troubles, pouvoir recouvrer ses biens par la force.

— Quels que puissent être ses motifs, il n'est plus à craindre. Cette armée est trop en désordre pour qu'il soit possible de la rallier. Je vous le répète donc, faites cesser le carnage et la poursuite.

— Votre Altesse a le droit d'ordonner ; elle seule a la responsabilité. Et le général donna , d'un air de répugnance manifeste , l'ordre de

sonner la retraite.

Mais le terrible et vindicatif Claverhouse était déjà trop loin pour «entendre ce signal; lancé à la poursuite des fuyards, il taillait en pièces tout ce qui ne pouvait se soustraire à sa rage.

Morton et Burley combattirent jusqu'à la dernière extrémité ; ils essayèrent de couvrir la retraite , et finirent par se voir abandonnés de presque tous ceux qui jusqu'alors avaient partagé leurs dangers. Une balle vint casser le bras droit de Burley.

— Puisse se flétrir la main qui a tiré ce coup ! s'écria-t-il en voyan*

tomber à son côté son glaive impuissant; — je suis hors de combat '.

A ces mots il tourna bride, et se perdit dans la foule des fuyards.

Morton reconnut que tous ses efforts resteraient impuissants, et, ne voulant ni se sacrifier en pure perte pour une cause désespérée , ni s'exposer à être fait prisonnier, il prit le parti de s'éloigner aussi du champ de bataille , suivi du fidèle Cuddy. Comme ils étaient bien montés, ils franchirent quelques haies de clôture et gagnèrent la rase campagne.

De la première hauteur qu'ils purent atteindre, ils tournèrent la tête , et virent d'un côté l'armée royale arrêtée sur les bords de la Clyde , où elle avait pris position ; de l'autre , dans le lointain , des fuyards poursuivis dans toutes les directions par les dragons de Claverhouse , qui mêlaient leurs cris de triomphe aux gémissements de leurs victimes.

— Il est impossible que l'armée se rallie de nouveau , dit Morton , et qu'elle tienne tête aux troupes royales.

— La tête lui a déjà été enlevée, comme je couperais celle d'une ciboule, reprit Cuddy. Eh! Seigneur Dieu, voyez les éclairs des épées. Que la guerre est une terrible chose ! Bien malin qui m'y rattrapera ! Mais, pour l'amour de Dieu , monsieur Henry, tâchons de trouver un refuge.

Morton, se soumettant à la nécessité, suivit le conseil de son écuyer, mit son cheval au galop, et dirigea sa course vers les montagnes , pensant qu'il y rencontrerait peut-être quelques débris de l'armée covenantaire , et qu'en se mettant à leur tête il serait possible d'opposer de la résistance au vainqueur, ou d'obtenir de lui une capitulation honorable.

*. Cet incident et l'exclamation de Burley sont historiques,

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