CHAPITRE XXXIII
Ils demandent an ciel qu'il leur donne en partage. Du lion la fureur sauvage, Du tigre la férocité.
Fletcher.
a nuit approchait , et depuis deux heures Henry et son fidèle serviteur n'avaient vu aucun de leurs malheureux compagnons d'armes, lorsque, dans une bruyère au pied des montagnes, ils aperçurent une grande ferme solitaire , située à l'entrée d'une ravine sauvage ,
— Nos chevaux, dit Morton, ne peuvent nous porter plus loin sans avoir pris un peu de repos et de nourriture : voyons si Ton voudra nous recevoir ici.
En parlant ainsi il s'avança vers la maison , car tout annonçait qu'elle était habitée : une épaisse fumée sortait de la cheminée , et l'on voyait sur la terre des traces récentes de pieds de chevaux. Toutes les fenêtres , garnies de contrevents extérieurs , étaient fermées avec soin ; la porte l'était aussi. Morton , en s'en approchant, entendit plusieurs voix : il frappa , mais personne ne vint ouvrir et l'on garda le silence. En faisant le tour du bâtiment, pour s'assurer s'il y avait une autre entrée, Morton et son valet trouvèrent une écurie dans laquelle étaient déjà une douzaine de chevaux encore sellés, dont l'air fatigué et les blessures que plusieurs avaient reçues leur persuadèrent qu'ils appartenaient à quelques-uns de leurs compagnons d'infortune.
— Cette rencontre est de bon augure, dit Cuddy : il doit y avoir ici de quoi manger, car voici un quartier de bœuf encore fumant.
Encouragés par ces apparences, et après avoir attaché leurs chevaux au râtelier, ils retournèrent vers la maison, frappèrent de nouveau à la porte, et dirent qu'ils faisaient partie de l'armée presbytérienne.
— . Qui que vous soyez, répondit enfin une voix lugubre, ne troublez pas ceux qui, pleurant la désolation et la captivité du peuple, cherchent les causes de la colère divine, afin que les pierres d'achoppé* ment soient écartées de leur passage.
— Ce sont des whigs enragés de l'ouest, dit Guddy ; je reconnais leur jargon. Du diable si nous ne ferions pas mieux de passer outre.
Mais, las d'attendre une réponse, Morton avait forcé un des contrevents -, et, ouvrant la fenêtre, il venait de sauter dans la large cuisine d'où la voix s'était fait entendre. Guddy le suivit par le même chemin, tout en grommelant ces mots :
— Pourvu qu'il n'y ait pas ici une marmite de soupe bouillante sur le feu !
Le maître et le serviteur se trouvèrent alors dans la compagnie d'une douzaine d'hommes armés , en apparence occupés à prier, et assis autour d'un grand feu devant lequel cuisait leur souper.
Dans cette chambre il n'y avait aucune lumière , mais le brasier répandait assez de clarté pour que Morton pût reconnaître plusieurs de ces fanatiques qui s'étaient constamment opposés à toutes les mesures de modération, et notamment Ephraïm Macbriar et PénergumèneHabacuc Mucklewrath. Aucun d'eux ne lui adressa la parole, aucun d'eux ne parut s'apercevoir de sa présence que par les regards sinistres qu'ils jetaient sur lui; et Macbriar continua une prière qu'il adressait au ciel pour que le Tout-Puissant levât sa main de dessus son peuple et ne le détruisît pas au jour de la colère.
Morton, s'apercevant des dispositions peu favorables de la compagnie dans laquelle il s'était si niai à propos introduit, cornu ençait à songer à la retraite ; mais il vit, non sans alarme, que deux hommes armés s'étaient placés devant la fenêtre par laquelle il était entré. Une de ces sentinelles de mauvais augure, s' approchant de Guddy, dit tout bas en lui montrant la fenêtre : — Fils de la sainte Mause Headrigg, ne cours pas à ta ruine en restant plus longtemps avec ce fils de la perfidie et de la perdition ; éloigne-toi promptement, car la vengeance est derrière toi.
Guddy, profitant de cet avis salutaire, sortit de la chambre beaucoup plus vite qu'il n'y était entré. — Les fenêtres me portent malheur, se dit-il dès qu'il fut en plein air. — Sa seconde réflexion fut pour son maître. — Ils le tueront, les scélérats! et ils s'en applaudiront comme d'une bonne action! Il faut que je coure du côté d'Hamilton; je rencontrerai peut-être quelques-uns de nos gens, je les amènerai à son secours. — Entrant alors dans l'écurie, il s'empara du meilleur cheval qu'il put trouver, car le sien était trop fatigué , et partit au grand galop.
Ce bruit troubla d'abord les dévotions des fanatiques; mais ils se rassurèrent quand il se fut perdu dans l'éloignement.
Macbriar avait terminé sa prière; Henry, voyant qu'on gardait le même silence à son égard, quoique tous les yeux fussent fixés sur iUi, résolut de hâter une explication.
— Vous me faites un accueil bien extraordinaire, dit-il. J'ignore en quoi je puis l'avoir mérité.
— Honte et malheur à toi ! répéta Muckîewrath en se relevant comme en sursaut : malheur à toi ! la sainte parole que tu as dédaignée deviendra un rocher pour t'écraser et t'anéantir; la lance que tu aurais voulu briser te percera le sein : nous avons prié et demandé au ciel une victime qui servît de bouc émissaire pour expier les péchés de la congrégation, et voilà que la tête d'un coupable nous est livrée. Il s'est introduit parmi nous en entrant par la fenêtre comme un voleur ; c'est un bouc trouvé dans le bois, et dont le sang rachètera l'église de la vengeance; ce lieu sera désormais appelé Jehovah Jirah, car le sacrifice aura lieu. Préparez-vous donc à lier la victime aux angles de l'autel.
Plusieurs de ces hommes se levèrent, et Morton sentait un bien vif regret de s'être si témérairement engagé dans leur compagnie. Il n'avait d'autre arme que son épée ; ses pistolets étaient restés dans les fontes de sa selle , et il en voyait deux à chaque whig : tout espoir de salut, ou seulement de résistance, lui était donc enlevé.
L'intervention de Macbriar éloigna le danger. — Arrêtez, mes frères, s'écria-t-il , ne tirez pas le glaive avec précipitation , de peur que le sang de l'innocent ne retombe sur nos têtes. — Approche, ditil à Morton, et réponds-moi. Nous compterons avec toi , avant de venger la cause que tu as trahie. N'as-tu pas, dans toutes les assemblées de l'armée, résisté à la parole de la vérité avec un front de pierre?
— Oui! oui! cria-t-on d'une voix unanime.
— Il a toujours conseillé la paix avec les méchants, dit un d'eu
— Il a parlé de tolérance et d'indulgence, dit un autre.
— Il aurait voulu vendre l'armée à Monmouth, ajouta un troisième. 11 a été le premier à abandonner le brave Burley, qui résistait encore : je l'ai vu fuir à travers la plaine longtemps avant que le feu eût cessé près du pont.
— Messieurs, si vous avez résolu de me condamner sans m'en-
tendre, dit Morton, ma vie est en votre pouvoir, mais vous en répondrez devant Dieu et devant les hommes...
De nouvelles clameurs l'interrompirent. — Laissez-le parler, dit Macbriar; le ciel sait que nos entrailles se sont émues pour lui. Nous avons voulu l'éclairer des lumières célestes, il a fermé les yeux; lui faire entendre la vérité, il s'est bouché les oreilles.
Morton, ayant obtenu silence, expliqua les raisons qui l'avaient conduit au camp de Monmouth , rendit compte de l'entretien qu'il avait eu avec le duc, détailla sa conduite pendant l'action, et finit par dire que si chacun avait voulu combattre comme lui, l'armée presbytérienne, au lieu d'être dispersée et détruite, serait triomphante, ou du moins en état d'obtenir des conditions de paix favorables.
— Vous l'entendez! dit un des caméroniens. — Il vient d'avouer ses vues charnelles, son érastianisme. Qu'il meure !
— Paix! s'écria Macbriar, j'ai encore à l'interroger. — N'est-ce point par ton secours que le réprouvé Evandale a échappé à la mort et à la prison? N'est-ce pas toi qui as sauvé du tranchant du glaive Miles Bellenden et sa garnison de coupe -jarrets?
— Si ce sont, là les crimes que vous avez à me reprocher, je suis fier de les avouer.
— Vous l'entendez! dit le prédicateur. Et n'est-ce pas pour une femme madianite, un enfant du prélatisme, une des embûches de l'Ennemi? n'est-ce pas pour l'amour d'Edith Bellenden?
— Vous êtes incapables d'apprécier mes sentiments pour cettejeune dame, s'écria vivement Morton; n'eût-elle pas existé, j'aurais agi de la même manière.
— Tu es un rebelle endurci à la vérité... Mais, en sauvant ainsi la vieille Marguerite Bellenden et sa petite-fille, ton but n'était-il pas de faire avorter les sages projets de John Balfour de Burley, à qui Basile Olifant avait promis de se joindre avec tous ses vassaux, s'il héritait des possessions de ces deux femmes ?
— Jamais je n'ai entendu parler de cet infâme projet. Votre religion vous permet-elle donc d'employer des moyens si immoraux pour augmenter le nombre de vos partisans ?
— Paix ! il ne t'appartient pas de discuter avec les régulateurs des consciences, ni d'interpréter les lois du Covenant, dit Macbriar un peu déconcerté. Au surplus, vous avez avoué assez de crimes et de trahisons pour attirer la colère du ciel sur une armée, fût-elle aussi
nombreuse que les grains de sable qui sont sur le bord.de la mer. Nous disions avec Josué : — Pourquoi Israël a-t-il fui devant ses ennemis? — et c'est en ce moment que vous avez paru devant nous. La Providence vous a livré entre nos mains pour vous faire subir le châtiment dû à celui dont les iniquités ont fait tomber le courroux de Dieu sur Israël . Nous serions coupables si nous vous laissions la
vie Écoutez-moi donc bien : c'est aujourd'hui le jour du sabbat,
nous ne le profanerons point par l'effusion du sang; mais dès que cette horloge aura marqué minuit, vous serez rayé de la liste des vivants. Profitez des courts instants qui vous restent ; et préparez-vous au passage de l'éternité... Mes frères, saisissez le prisonnier, et emparez-vous de ses armes.
Cet ordre brusquement donné fut exécuté si soudainement par ceux qui se trouvaient auprès de Morton, qu'il se vit désarmé avant d'avoir pu se mettre en défense. Observant un silence morne et farouche, les fanatiques se placèrent autour d'une table, puis l'y firent asseoir de manière qu'il eût devant les yeux l'horloge qui marquait les minutes dont devait se composer encore son existence. On servit le souper, et on lui en offrit une part; mais le lecteur juge bien que, dans une telle situation , le besoin de manger se faisait peu sentir à Henry. Bientôt après , les puritains se mirent en prières. Macbriar s'adressa à îa Divinité pour implorer d'elle un signe qui lui démontrât qu'elle agréait le sacrifice sanglant qu'ils allaient lui offrir. Ses auditeurs étaient tout attention, comme pour épier les preuves de l'approbation céleste , et de temps en temps leurs sombres regards se tournaient sur le cadran pour voir de combien avait avancé le moment de l'exécution.
L'œil de Morton prenait souvent la même direction , pendant qu'il pensait avec tristesse que sa vie était mesurée par l'espace de temps que l'aiguille mettrait à parcourir l'étroite portion du cercle terminée par l'heure fatale.
Sa confiance religieuse , ses principes d'honneur et le sentiment de son innocence, l'aidèrent à franchir ce terrible intervalle avec moins d'agitation qu'il n'aurait cru en éprouver si on lui avait prédit cette circonstance critique , quoiqu'il ne trouvât plus en lui-même ce sentiment qui le soutint lorsqu'il était au pouvoir de Claverhouse. Alors il savait que parmi les spectateurs il en était beaucoup qui le plaignaient et d'autres qui approuvaient sa conduite; cette fois-ci, au
contraire , entouré de forcenés fanatiques dont le visage farouche allait briller de joie à la vue de son supplice, sans amis pour l'encourager par de douces paroles ou par un regard de sympathie, forcé d'attendre que le glaive destiné à le frapper sortît lentement du fourreau , et condamné à avaler goutte à goutte l'amer calice de îa mort , il n'est pas étonnant qu'il se sentît moins calme. En considérant les bourreaux, il croyait, comme dans le délire de la fièvre, les voir se transformer en spectres; et, son imagination l'emportant sur la réalité , il était près de se croire entouré de démons plutôt que d'êtres vivants ; il lui semblait que le sang ruisselât sur les murailles, et le bruit régulier de la pendule retentissait à son oreille comme si chaque son eût été un coup de poignard,
Ce fut avec douleur que Morton sentit chanceler son âme sur les rives de l'autre monde. Il fît un effort pour se recueillir et implorer le ciel; et, dans son trouble , il se servit des paroles d'une prière qu'on trouve dans le livre de l'église anglicane1. Macbriar, dont la famille était de cette secte , reconnut aussitôt les mots que le prisonnier prononçait à demi-voix.
— Il ne manquait plus que cela pour arracher de mon cœur toute répugnance charnelle à répandre le sang , dit-il en rougissant de colère. C'est un hérétique qui est entré dans le camp, déguisé en érastien. Tout ce qu'on a dit de lui, et plus encore , doit être vrai. Que son sang retombe sur sa tête perfide! Qu'il descende à Tophet , portant à la main le livre où il puise ses prières.
— ■ J'élève ma voix contre lui ! s'écria le frénétique Habacuc. Comme le soleil recula de dix degrés sur le cadran , pour annoncer la guérison du saint roi Ézéchias, de même il avancera aujourd'hui, afin que l'impie soit enlevé du milieu du peuple, et le Covenant établi dans toute sa pureté.
S'élançant sur une chaise avec l'air d'un énergumène , il étendait l'index de sa main droite pour placer l'aiguille du cadran sur l'heure fatale j les glaives étaient tirés pour immoler Morton, lorsqu'un des caméroniens arrêta la main de Mucklewrath.
— Silence , dit-il, j'entends du bruit.
— C'est le bruit du ruisseau qui coule ici près, dit un autre.
— C'est le vent qui souffle dans les bruyères, dit un troisième.
>. joook of common prayer oflhe church ofEngîani.
— C'est bien certainement de la cavalerie, pensa Morton à qui sa terrible situation donnait une plus grande finesse d'ouïe. Dieu veuille que ce soient des libérateurs !
Le bruit s'approchait, et devenait de plus en plus distinct.
— Ce sont des chevaux, s'écria Macbriar; voyez qui ce peut être.
— C'est l'ennemi! répondit un des assistants qui venait d'ouvrir une fenêtre pour s'en assurer.
Le bruit des hommes et des chevaux se fit entendre alors auprès de la maison, et tous les caméroniens se mirent en mouvement, les uns pour se défendre , les autres pour prendre la fuite. Au même instant , la porte et les fenêtres furent forcées , et plusieurs dragons du régiment des gardes entrèrent dans la chambre.
— Feu sur les rebelles! souvenez -vous du cornette Grahame! — Ce cri fut répété de toutes parts , et aussitôt plusieurs coups de pistolet partirent.
A la première décharge , un des whigs qui se trouvait à côté de Henry tomba sur lui blessé mortellement, et l'entraîna dans sa chute ; circonstance qui peut-être sauva la vie à Morton , car il aurait couru de grands risques dans un combat qu'éclairait seulement le feu de la cheminée. Dans le court espace de cinq minutes, plusieurs coups de sabre et de pistolet furent échangés.
Dès que les dragons furent maîtres du champ de bataille : — Le prisonnier que gardaient ces misérables est-il sauvé? dit la voix bien connue de Claverhouse. Qu'on le cherche , et qu'on me dépêche ce chien dont les gémissements me fatiguent.
Les deux ordres furent exécutés. On acheva un blessé qui respirait encore, et Morton, débarrassé du cadavre qui pesait sur lui, fut relevé par le bon Cuddy, qui put à peine modérer sa joie quand il se fut assuré que le sang dont son maître était couvert n'avait pas coulé dans ses veines.
■ — Tout en cherchant quelques soldats de notre division pour vous tirer des mains de ces furieux, lui dit-il à la hâte et à demi-voix, j'ai rencontré le parti de Claverhouse , et me trouvant entre le diable et la mer, amenons plutôt le diable, me suis-je dit ^ car il sera fatigué d'avoir tué toute la nuit, et d'ailleurs il sait que vous avez sauvé lord Evandale; et ensuite les dragons m'ont dit que le duc accorde quartier à tous ceux qui le demandent. Ainsi donc il n'y a qu'à prendre courage, j'espère que tout finira bien (pp).