CHAPITRE XXXIV
Fifres, clairons, annoncez la victoire, Rendons hommage à la valeui ;
Il vaut mieux vivre un seul jour avec gloire Que vivre un siècle sans honneur.
Anonyme.
près ce combat, ou plutôt cette boucherie, Claverhouse, ayant fait enlever les corps , prévint ses soldats qu'on passerait la nuit en cet endroit, et qu'on partirait le lendemain de grand matin. Il s'occupa ensuite de Henry, et mit une certaine bonté dans la manière dont il lui parla :
— Vous auriez évité les dangers que vous avez courus des deux côtés, monsieur Morton, si vous aviez accordé quelque attention au conseil que je vous ai donné hier matin : n'en parlons plus; je respecte vos motifs. Vous êtes prisonnier de guerre, à la disposition du roi et du conseil , mais je veux que vous soyez traité avec tous les égards possibles. Je ne vous demande que votre parole de ne pas chercher à vous échapper.
Morton la lui donna sur-le-champ. Claverhouse, l'ayant salué avec courtoisie, se détourna pour demander à son sergent-major : — Combien de prisonniers, Holliday? Combien de tués?
— Trois tués dans la maison, deux dans la cour, un dans le jardin, et quatre prisonniers.
— Armés, ou sans armes?
— Trois étaient armés jusqu'aux dents. L'autre est sans armes; il a l'air d'un prêcheur.
— J'entends; une des trompettes de ces Têtes-Rondes. Je lui parlerai demain. Quant aux trois autres, qu'on les mène dans la cour, et un feu de file. — N'oubliez pas d'écrire dans le livre d'ordre trois rebelles pris les armes à la main et fusillés , avec la date du jour et le nom de l'endroit : je crois qu'on le nomme Drumshinnel. -~ Qu'on tienne le prêcheur sous bonne garde ; comme il n'était pas armé , il faut qu'il subisse un petit interrogatoire; j'y songerai demain, ou peut-être l'enverrai-je au conseil; je suis las de cette dégoûtante besogne. — Qu'on ait les plus grands égards pour M. Morton. — Que
chacun prenne soin des chevaux. — Que mon valet lave avec du vinaigre le dos de Wildblood, je crois que la selle Ta un pea écorché.
Tous ces ordres furent donnés avec sang-froid et du même ton, comme si celui qui commandait ainsi n'attachait pas plus d'impor-* tance à l'un qu'à l'autre.
Les eaméroniens , qui tout à l'heure voulaient se rendre coupables d'une exécution sanglante, allaient eux-mêmes servir de victimes, et ils paraissaient également préparés pour l'une comme pour l'autre de ces deux extrémités. Quand ils reçurent l'ordre de sortir pour aller subir la mort, aucun d'eux ne montra le moindre signe de terreur. Soutenus par leur sévère enthousiasme, ils partirent, l'air calme et en silence , excepté un seul , qui , regardant Claverhouse en face , prononça ces mots d'une voix farouche : — Malheur à l'homme violent ! — (La réponse ne fut qu'un sourire de mépris.)
Claverhouse se fit ensuite servir quelque nourriture qu'on lui avait préparée à la hâte, et invita Henry à se mettre à table, ajoutant que ce jour avait été pour eux deux un jour de fatigue. Mais les secousses qu'il avait successivement éprouvées avaient ôté à Morton tout appétit; seulement il était dévoré d'une soif ardente, et il témoigna le désir de la satisfaire.
— Je vous ferai raison de tout mon cœur, dit Claverhouse ; voilà un pot plein d'ale brune, et elle doit être bonne, car ces whigs savent toujours où trouver la meilleure. A votre santé, monsieur Morton, ajouta-t-il en remplissant un verre pour lui-même et en en présentant un autre au jeune homme.
Morton portait le verre à sa bouche, quand une décharge de mousqueterie annonça que les trois prisonniers avaient vu le terme de leur existence ; il tressaillit, et le reposa sur la table.
— Vous êtes jeune, monsieur Morton, lui dit Claverhouse en vidant tranquillement le sien : vous n'êtes pas encore habitué à de pareilles scènes, et votre sensibilité ne vous ôte rien de mon estime ; mais le devoir et la nécessité finissent par y accoutumer.
— J'espère, répondit Morton, que jamais ils ne produiront cet effet sur moi.
— J'ai pensé comme vous, répliqua Claverhouse: croiriez-vous qu'au commencement de ma carrière militaire la vue d'un homme blessé me faisait frémir, comme si son sang eût coulé de mes propres vojnes? et cependant si vous écoutez ces fanatiques, ils vous diront
que j'en bois un verre tous les matins1. — Mais, au fait, monsieur Morton, pourquoi la mort, qui nous environne de toutes parts, nous causerait-elle tant d'épouvante? Chaque heure que nous entendons sonner n'annonce-t-elie point le trépas d'un mortel? Pourquoi donc nous inquiéter de prolonger notre existence ou celle des autres? C'est une véritable loterie. Minuit devait être votre dernière heure ; l'heure a, sonné : vous êtes vivant, et les coquins qui comptaient vous assassiner n'existent plus. Qu'est-ce que la douleur qu'on éprouve pour mourir? elle ne vaut pas la peine d'y songer, puisque tôt ou tard il faut la subir de manière ou d'autre. Quand je pense à la mort, monsieur Morton, c'est dans l'espoir de la trouver un jour sur le champ de bataille, après avoir noblement combattu, au milieu des cris de victoire : voilà ce qui vaut la peine de vivre, la peine d'avoir vécu.
Le colonel achevait à peine ces paroles, l'œil brillant d'un enthousiasme guerrier, qu'une figure sanglante qui semblait sortir de terre parut dans un coin de la chambre ; Morton reconnut les traits de Fénergumène Habacuc , défigurés par le sang et par les approches de la mort.
Habacuc fixa sur Claverhouse des yeux animés encore du feu à demi éteint d'un délire fanatique, et s'écria avec son geste farouche:
— Te fieras-tu à ta lance et à ton arc, à ton coursier et à ta bannière ? Dieu ne te demandera-t-il pas compte du sang innocent? Te glorifieras-tu dans ta sagesse, ton courage et ta force ? et le Seigneur ne te jugera-t-il point ? Les princes pour qui tu as vendu ton âme à l'ennemi des hommes descendront de leur trône, et seront bannis sur les terres étrangères; leur nom deviendra un sujet de désespoir, d'étonnement, de mépris et de malédiction. Toi qui as bu à la coupe de la fureur, toi qui t'es enivré jusqu'au délire, le souhait de ton cœur sera exaucé pour ta perte, et l'espérance de ton orgueil sera détruite. Je te somme, John Grahame, de comparaître devant le tribunal de Dieu, pour répondre du sang innocent que tu as versé par flots.
Le moribond proféra ces paroles avec force; puis passant sa main droite sur son visage sanglant, il la leva au ciel, et ajouta plus bas : — Jusques à quand, Seigneur, source de toute vérité, de toute sainteté,
i. L'auteur ne saurait affirmer que cetle accusation ait jamais été portée contre Claverhouse; mais ce dont il estceriain, c'est qu'on a dit de sir Robert Grierson de Lagg, un des autres persécuteurs, qu'une coupe de vin placée dans sa main se changea en sang coagulé.
laisseras-tu sans vengeance le sang des saints? — puis il se laissa tomber sans chercher à se retenir, et expira avant que sa tête eût touché le sol.
Cette nouvelle scène ajouta encore à l'émotion de Morton, et il ne put s'empêcher d'être frappé de l'analogie singulière qui existait antre les dernières paroles de ce frénétique et les sentiments que venait d'exprimer Claverhouse.
Deux dragons qui se trouvaient dans la chambre, quelque endurcis qu'ils fussent par l'habitude de répandre le sang, ne purent voir cette apparition inattendue et entendre l'espèce de prophétie dont elle fut accompagnée, sans ressentir un mouvement de crainte ; pâles, immobiles, les yeux fixes, ils paraissaient frappés de stupeur.
Claverhouse seul ne montra aucune émotion. A l'instant où Habacuc se levait de terre, il saisit ses pistolets ; mais s' apercevant aussitôt qu'il était mourant, il les remit sur la table, et écouta avec le plus grand sang-froid ses prédictions menaçantes.
— Comment cet homme s'est-il trouvé là? dit-il dès qu'Habacuc fut retombé à terre. — Eh bien ! ajouta-t-il en s'adressant au dragon qui était le plus près de lui, me répondrez-vous? Que signifie cet air effaré? Voulez-vous que je vous croie assez poltron pour avoir peur d'un mort?
Le dragon répondit en bégayant qu'il fallait que ses camarades ne l'eussent pas aperçu quand ils avaient enlevé les trois autres cadavres. Us étaient d'autant plus excusables, que le prédicateur étant tombé à l'extrémité de la salle opposée à la cheminée, deux manteaux avaient été jetés sur lui par mégarde.
— Eh bien, emportez-le donc maintenant , au lieu d'ouvrir de grands yeux et de rester les bras croisés, à moins que vous n'ayez peur qu'il ne vous morde pour donner un démenti au vieux proverbe. — Voilà du nouveau, monsieur Morton; des morts qui ressuscitent pour venir nous faire des menaces ! — Il faut que je fasse repasser les sabres de mes garnements ; ordinairement ils font beaucoup mieux leur besogne. Mais nous avons eu une terrible journée, ils ont le bras fatigué, et je crois que vous et moi, monsieur Morton, nous ne serons pas lâchés de prendre quelques heures de repos.
A ces mots, il prit une lumière, souhaita le bonsoir à Morton, et passa dans l'appartement qu'on lui avait préparé.
On conduisit Morton dans une autre chambre. Resté seul, son pre-
mier soin fut de remercier le ciel de l'avoir tiré du danger par les mains de ceux qui semblaient devoir être ses plus dangereux ennemis ; il pria aussi la Providence de lui servir de guide dans ces temps difficiles, et après avoir rendu grâces à l'Être suprême il se laissa aller au sommeil dont il avait un si grand besoin.