SCENE II
La chambre du Roi. — Un prie-Dieu. — Entrent le ROI, ROSENCRANTZ
et GUILDENSTERN.
LE ROI
Je ne l'aime pas. Il n'est pas sûr pour nous de laisser errer sa folie. Donc pré-parez-vous. Je vais dépêcher immédiatement votre, commission et il s'en ira avec vous en Angleterre. Les intérêts de nos États ne peuvent supporter si près de nous un péril qui, par ses accès, grandit d'heure en heure.
GUILDENSTERN
Nous allons nous préparer. C'est crainte très sainte et très religieuse que de garder en sûreté ces maints et maints corps qui vivent et se nourrissent de Votre Majesté.
ROSENCRANTZ.
La seule et particulière vie, avec toute la force et les armes de l'esprit, est tenue de se garder soi-même de nuisance 1, mais beaucoup plus encore cet esprit dont dépendent la richesse el la sûreté du grand nombre. Le décès d'une Majesté n'est pas la mort d'un seul, mais comme un golfe attire ce qui est près d'elle. C'est une roue massive, fixée au sommet d'une haute montagne, aux rayons de laquelle sont fixées et mortaisées dix millions de plus petites choses et, si elle tombe, chaque petite chose de basse importance y accrochée suit la ruine formidable. Jamais seul le Roi n'a sou-piré, sinon dans un universel gémissement!
LE ROI
Armez-vous, je vous prie, pour ce pressant voyage. Car nous voulons mettre un frein à ce danger qui va maintenant d'un pied trop libre.
ROSENCRANTZ ('/ GUILDENSTERN.
Nous allons nous hâter. (Ils sortent).
POLONIUS, entrant.
My Lord, il se rend au cabinet de sa mère. Je vais me cacher derrière l'Arras pour écouter l'entretien. Je le garantirais, elle va le gronder à point, et comme vous dites •— et c'était sagement dit •— il est à propos qu'une audition — en plus de celle d'une mère, car la nature les fait partiales —■ surentende ce discours important. Bonne santé, mon Prince. Je vous viendrai voir avant que vous alliez au lit et vous dirai ce que je sais.
LE ROI
Merci, mon cher Seigneur. (Polonius sort, le Roi reste seul). Oh! mon crime est infect... il empuantit jusqu'au ciel ! 11 a sur lui la première, la plus antique des malé-dictions2... Un meurtre de frère!... (Il va vers le prie-Dieu, puis s'arrête). Je ne peux pas prier, quoique mon désir soit aussi ardent que ma volonté. Mon crime plus fort triomphe de ma forte intention, et comme un homme lié à double affaire, je m'arrête,
* Amphigouri de courtisans.
' Celle de Caïn,
H AMI. ET hésitant par laquelle je dois commencer et les néglige toutes deux. Ah! si cette main maudite était doublement épaissie par le sang d'un frère, est-ce qu'il n'y a pas dans le doux ciel assez de pluie pour la laver, blanche comme neige! A quoi sert la miséricorde, sinon à regarder en face le visage du crime? Et qu'y a-t-il dans la prière, sinon cette forée, doublement repliée, d'être retenus avant que nous tombions... ou pardonnes, étant à bas! Je veux regarder en haut... ma faute est passée!...
Maintenant, il est eu prière.
K. Mais hol quelle forme de prière peut convenir à mon cas?... (Essayant de prier) Pardonnez-moi le meurtre horrible!... (S'anêtanl). Cela ne peut pas être, car je suis encore en possession des bénéfices pour lesquels j'ai commis le meurtre... ma couronne, ma propre ambition, ma Reine! Peut-on être pardonné et retenir l'infamie ? Dans les courants de corruption du monde, la main dorée du crime peut retarder la justice, et il s'est vu souvent que le gain mauvais lui-même achète la loi Mais il n'en est pas ainsi, au-dessus de nous? Là, il n'y a pas tic faux-fuyants, là l'action s'étale en sa vraie nature et nous sommes forcés nous-mêmes de donner en témoignage nos fautes, jusqu'au front-et aux dents! Quoi alors, qu'est-ce qui reste? Essayer ce que peut le repentir?... Que ne peut-il pas, mais encore que peut-il, quand on ne peut pas se repentir?... O misérable état, ô sein noir comme la mort, ô âme engluée qui, se débattant pour être libre, s'empêtre davantage! (Il tombe à genoux.) Anges, à mon aide, faites effort! Pliez, inflexibles genoux! et toi, coeur à cordes d'acier, amollis-toi comme les nerfs d'un nouveau-né... tout ira bien!... »
(A ce moment et tandis que le Roi est courbé sur le prie-Dieu, Hamlet soulève une portière. Il lient à la main une épée nue, fait un pas, puis aperçoit le Roi agenouillé et recule tout à coup).
HAMLET
Maintenant que je pourrais faire cela, juste, maintenant il est en prière!... et maintenant que je le fasse... et ainsi il va droit au ciel! Et ainsi serais-je vengé ? Ce serait à examiner... un bandit tue mon père, et pour cela, moi, son fils, je l'envoie au ciel 1...
« Mais ce serait profit et salaire... et non vengeance! 11 a pris mon père bruta-lement, plein de pain 1, avec tous ses péchés épanouis en fraîcheur de mai... et de celui-ci comment s'établirait le compte?... qui le sait, sauf le ciel! Certes, dans notre situation et cours de pensée, il y en a lourd sur lui!... Serai-je vengé, de le prendre au moment où il purge son âme, quand il est protêt paré pour le passage?... non!...
« Haut, mon épée! Et sache un plus horrible coup... quand il est saoul, en-dormi ou dans ses fureurs... ou dans les incestueux plaisirs de son lit... ou en blas-phèmes, en quelque acte qui ne laisse pas de salut possible!... alors étripe-le, que ses talons puissent cogner le ciel et que son âme puisse être ainsi damnée, aussi noire que l'enfer où elle ira. Ma mère m'attend... (Désignant le Roi). Ce remède prolonge seulement tes jours malades!... (Il laisse retomber la portière et disparaît).
LE ROI, se relevant.
Mes mots volent en haut, mes pensées restent en bas... Mots, sans pensées, jamais ne vont au ciel... (Il sort.)