‹ Œuvres de William ShakespeareChapitre 9 sur 176 · LUCIANUS · texte numérisé non relu

LUCIANUS

Pensées noires, mains aptes, drogues prê!es, et moment propice, occasion complice... pas une autre créature qui voie!... et toi, mixture violente des ronces cueillies à Minuit, sous lanalhème d'Hécate trois fois maudite, trois fois infectée, que ta naturelle magie et sinistre faculté, de la vie saine immédiatement triomphent. (Il' verse le poison dans l'oreille du dormeur.) -

HAMLET, à haute voix.

Il l'empoisonne dans le jardin pour son royaume. Son nom est Gonzague. L'his-toire^ est réelle et écrite dans un italien de choix. Vous verrez tout à l'heure eommen le meurtrier gagne l'amour de la femme de Gonzague. {Brusque agitation. Le roi. Claudius se lève précipitamment.)

OPHÉLIA

Le Roi se lève !

HAMLET

Quoi! effrayé d'un feu menteur?*-

LA REINE, au Rot. < '

Comment se porte mon Seigneur ?

PQLQNtps.

Continuez la pièce !

* False fire. —• Non pas feu follet comme ont écrit les traducteurs. Le false fiirp est le foy.ci»! allumé par les naufrageurs sur les côtes, peur attirer tes navires.

LE ROI

Donnez-moi de la lumière... dehors! dehors ! -

POLONIUS

Des lumières, des lumières, des lumières ! (Le Roi sort entraînant la Reine et suivi de tous, sauf Hamlet et Horatio.)

HAMLET, fredonnant.

Oui, laisse le daim frappé fuir et pleurer,

Laisse jouer la harde non blessée !

Certains doivent veiller, pendant que d'autres doivent dormir,

Ainsi s'en va le monde !

(A Horatio.)

Est-ce que ceci, avec une forêt de plumes sur la tête — si le reste de mes destins tournaient à Turc 1 — et deux roses de Provins sur mes souliers à crevés, ne me vaudrait pas un compagnonnage dans une troupe de comédiens, hé! monsieur! 2.

HORATIO

A demi-part...

HAMLET

A part entière... (fredonnant.)

Car tu sais, ô cher Damon,

Ce royaume démantelé d'.ad

À Jupiter lui-même... et maintenant règne ici

Un vrai, un vrai... crapaud 3.

HORATIO

Vous auriez pu faire rimer...

HAMLET. .'

O bon Horatio, je prends à mille livres la parole du spectre... Comprends-tu ?

HORATIO

Très bien, My Lord.

HAMLET

Au mot d'empoisonnement...

HORATIO

Je l'ai très bien remarqué.

HAMLET

Ha! ha ! allez la musique ! Allez, les flû es !

Car, si le Roi-n'aime pas la musique...

Pourquoi? probablement, c'est, pardieu, qu il ni l'aimî pas!

(Entrent Rosencrant^ et Guildenslern.)

Allez, la musique!

' Proverbe signifiant : tburnaléntau pire.Nous avons en français : être traité de Turc à Maure.

2 Est-ce qu'un pareil succès de théâtre ne me procurerait pasr un engagement immédiat?

3 Ce passage nécessiterait «ne longue dissertation. Abrégeons-la. D'abord lé second vers se ter-minant par ivas, était, la rime, ainsi que va le faire remarquer Horatio, serait ass, âne. Puis, on n'est pas d'accord sur le texte, les uns, à ce dernier mot, lisent paiocke, qui ne signifie rien et qu'on a

GUILDENSTERN

Bon Seigneur... permettez... un mot avec vous.

HAMLET

Monsieur, toute une histoire!;..

GUILDENSTERN

Le Roi, monsieur...

HAMLET

Ha! monsieur!... quoi de lui?

GUILDENSTERN

Il est dans son appartement, en un étonnant désordre...

HAMLET

Par la boisson, monsieur ? '

, GUU DENSTERN.

Non, My Lord, par la colère...

HAMLET

Votre Sagesse se montrerait plus" riche, à signifier cela au médecin. Car pour mbi, de le mettre à purgation, serait peut-être le plonger en plus de colère encore...

GUILDENSTERN

Bon Seigneur, mettez votre discours en quelque équilibre et ne partez pas si sauvagement hors de mon affaire...

HAMLET, se calmant.

Me voilà dompté... racontez !

GUILDENSTERN

La Reine, votre mère, en grande affliction d'esprit, m'a envoyé vers vous.

HAMLET, ricanant.

Vous êtes bienvenu !

GUILDENSTERN

Non, mon bon Seigneur, cette courtoisie n'est pas de droite ràee. S'il vous plai-sait me faire une saine réponse, j'exécuterais l'ordre de votre mère. Sinon, votre merci et mon départ mettront fin à ma mission.

HAMLET

Monsieur, je ne puis pas...

GUILDENSTERN

Quoi, MyLord?

HAMLET

Vous faire une saine réponse. Mon esprit est malade. Mais, monsieur, telle réponse que je doive faire, vous la commanderez vous-même... ou plutôt, comme vous dites, ma mère. Allez là-dessus, mais au sujet. Ma mère, dites-vous?...

ROSENCRANTZ.

Donc elle dit : Votre conduite l'a frappée de .stupeur et de consternation... essayé de transformer en baïoque - liard italien - ce qui n'a guère plus de sens. D'autres lisent peacock, paon - d'autres enfin paddock, crapaud. Nous ftvons préféré ce dernier mat, car dans une scène ultérieure, Hamlet traite le roi de Paddock, " 7°

HAMLET

O fils extraordinaire ! Qui peut ainsi étonner sa mère ! Mais n'y a-t-il aucune suite... sur les talons de cette maternelle consternation ? Communiquez...

ROSENCRANTZ.

Elle désire vous parler, dans sa chambre, avant que vous alliez au lit.

HAMLET

Nous obéirons, fût-elle dix fois notre mère. Avez-vous quelque nouvelle rubrique sur vous ?

ROSENCRANTZ.

My Lord, naguère vous m'aimiez...

HAMLET

Et vous aime encore (Montrant ses deux mains.) Par ces mains filoutes et voleuses 1.

■ - . ROSENCRANTZ.

Mon bon Seigneur, quelle, est la cause de votre désordre ? Sûrement, vous barrez la porte à votre délivrance, en refusant vos pensés à votre ami...

HAMLET

Monsieur, je manque d'avancement... 2

ROSENCRANTZ.

Comment cela se peut-il, puisque vous avez la voix du Roi ltù-môms à la succes-sion au trône de Danemark ?

HAMLET

Ah! oui, monsieur. Seulement... — tandis que l'herbe pousse!... 3 —le proverbe est quelque peu moisi... (Entrent des comédiens avec des flâ'es.) Ho! les (lûtes ! Lais-sez-m'en voir une... (Maniant une flûte et parlant à Rosencranl^.) M'en aller avec vous! Pourquoi tourner autour de moi pour prendre le vent sur moi, comme si vous vouliez me pousser dans un piège ?

GUILDENSTERN

O My Lord, si mon devoir est trop hardi, mon amitié est trop incivile.

HAMLET

Je ne comprends pas bien cela. Voulez-vous jouer de cette flûte ?

GUILDENSTERN

Non, My Lord, je ne puis... . -

HAMLET

Je vous en prie.

GUILDENSTERN

Croyez-moi, je ne puis pas...

HAMLET-

Je vous supplie...

GUILDENSTERN

Je ne sais pas en toucher, MyLord...

* Allusion au catéchisme anglican qui défend aux mains de filouter et de voler.

2 ÇTest-à-dire : je veux que le roi meure. — Il faut remarquer, avec une profonde admiration, cette scène où les choses les plus tragiques sont dites en blagues et en concelli. C'est d'une merveilleuse puissance dramatique.

0 Le proverbe finit ainsi : Le cheval maigrit, '

C'est aussi aisé que de mentir : gouvernez ces évents avec vos doigts et le pouce, poussez-y le souffle de votre bouche, et cela va discourir en la plus éloquente musique. Voyez, voici les clefs.

GUILDENSTERN

Mais je ne puis commander à aucune expression d'harmonie... je n'ai pas le talent...

HAMLET

Alors regardez maintenant quelle indigne chose vous faites de moi. Vous voudriez jouer de moi. Vous sembleriez connaître mes clefs. Vous voudriez arracher le coeur de mon mystère, vous voudriez me sonner, de la plus basse note au sommet de mon registre : et il y a beaucoup de musique et voix excellente dans ce petit instrument, et vous ne pouvez le faire parler. Par le sang ! croyez-vous que je sois plus facile à jouer qu'une flûte ? Appelez-moi du nom de tel instrument que vous voudrez, vous aurez beau me tripoter, vous ne pourrez jouer de moi ! (A Polonius qui entre.) Dieu vous bénisse, monsieur !

POLONIUS

My Lord, la Reine voudrait vous parler, et tout de suite.

HAMLET, l'attirant vers la fenêtre.

Voyez-vous ce nuage qui a à peu près la forme d'un chameau r

POLONIUS

Parla messe!... c'est comme un chameau... vraiment t

HAMLET

A mon avis, c'est comme une belette.

POLONIUS

Il a le dos comme une belette.

HAMLET

Ou comme une baleine...

POLONIUS

Très pareil à une baleine...

HAMLET

Alors... j'irai tout à l'heure chez ma mère. (A part.) Ils tendent mon arc jusqu'à la folie... (Haut.) J'irai tout à l'heure.

POLONIUS

Je vais le dire. (Sort Polonais.)

HAMLET

Tout à l'heure, c'est aisément dit... Laissez-moi, mes amis. (Tous sortent. —Seul) Voici maintenant l'heure sorcière de la nuit où les cimetières béent, où l'enfer lui-même souffle sa peste sur le monde. Maintenant je pourrais boire du sang chaud et faire telles choses que le jour amer tremblerait à les regarder 1... du calme !... main-tenant, à ma mère... ô coeur, ne perds pas ta nature, rie laisse jamais l'âme de Néron entrer dans ton faible sein... que je sois cruel, mais non dénaturé ! Je lui parlerai poignard, mais n'en userai pas. Que ma langue et mon âme en ceci soient hypocrites ! Et quoique dans mes paroles elle soit outragée, à leur donner le sceau de l'acte, jamais, ô mon âme, ne consens! (Il sort.)

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