SCÈNE II
A Athènes. — Une chambre de la maison Peter Quince.
Entrent QUINCE, FLUTE, SNOUT et STARVELING.
QUINCE
Avez-vous envoyé à la maison de Bottom ? Est-il enfin revenu ?
STARVELING
On n'entend pas parler de lui. Sans aucun doute, il a été enlevé 3 !
FLUTE
S'il ne vient pas, alors la pièce est perdue. Ça ne marche plus, hein ?
QUINCE
Ça n'est plus possible. Vous n'avez pas, dans tout Athènes, un homme capable de vous fournir un Pyramus, comme lui!
1 Confusion des divers sens. Comparer aux paroles du valet de Capnlot à Roméo, alors qu'il con-fond les métiers. Le procédé est identique (page 142).
2 Se rappeler la signification du nom de Bottom.
3 He is transported. Ce terme s'employait dans les procès de sorcellerie pour indiquer le voj'ago des sorcières au Sabbat.
FLUTE
Non : il a simplement le meilleur esprit de tous les manouvriers d'Athènes.
QUINCE
Certes, et aussi c'est le meilleur personnage ... C'est un vrai paramour ', pour sa douce voix !
FLUTE
Il faut dire parangon — un paramour est — Dieu nous bénisse ! — une chose de rien...
SNOUT, entrant.
Maîtres, le duc arrive du Temple et il y a deux ou trois lords et ladies de plus de mariés: si notre représentation avait marché, nous aurions tous été faits citoyens...
FLUTE
O doux braillard de Bottom! Tu as perdu douze sous par jourpour toute ta vie!... Il ne pouvait pas manquer les douze sous par jour... Si le duc ne lui avait pas donné douze sous par jour pour avoir joué Pyramus, je veux être pendu ! Il l'avait mérité... douze sous par jour, pour Pyramus, ou rien du tout!
BOTTOM, entrant.
Où sont ces gars ? Où sont les coeurs ?
QUINCE
Bottom I... O la brave journée !... O l'heure très heureuse !...
BOTTOM
Maîtres, j'ai à discourir de merveilles, mais ne me demandez pas ce que c'est : car si je vous les dis, je suis un Athénien menteur... Je vous dirai chaque chose, comme elle est tombée.
QUINCE
Qu'on t'entende, doux Bottom.
BOTTOM
Pas un mot de moi ! Tout ce que je vous dirai, c'est que le duc a dîné : prenez votre bagage tout ensemble... de bonnes ficelles à vos barbes, des rubans neufs à vos souliers. Rencontrons-nous au palais : que chaque homme regarde son rôle... car en bref et en long, notre pièce est mise en avant. En tout cas, que Thisby ait du linge blanc et ne laissez pas celui qui joue le lion rogner ses ongles, car ils doivent pendre comme grilles de lion. Et, très chers acteurs, ne mangez pas d'oignons ni d'ail... car nous avons à pousser une douce respiration, et je ne doute pas de les entendre dire que c'est une douce comédie... Pas un mot de plus... dehors! dehors ! (Ils sortent.)
■* Ce mot est un des plus curieux de la langue anglaise. L'étymologio et le sens sont simples — per aniorc. — Mais il a disparu de notre langue, ou plutôt en certain de nos patois, il s'est absolument transformé. Tandis qu'en anglais il a conservé sa signification — amoureux, tourtereau, — nous le retrouvons dans le Morvan, le Poitou, le Jura, sous la forme poulamoii, plaimor, permour, signifiant à cause de, en considération de.
A Athènes. — Un appartement dans le palais de T/icseus. Entrent THESEUS, HIPPOLYTA, PHILOSTRATE, Se:gneurs et Suivantes.
HIPPOLYTA.
C'est bien étrange, mon Theseus, ce que disent ces amoureux.
THESEUS.
Plus étrange que vrai. Je ne puis jamais croire à ces antiques fables ni a ces contes de fées. Amoureux et fous ont la cervelle si bouillante, des fantaisies de telles formes qu'ils conçoivent plus que la froide raison ne peut comprendre '. Le lunati-que, l'amoureux et le poëte ne sont qu'imagination : l'un voit plus de diables que le vaste enfer n'en peut contenir: celui-là, c'est le fou. L'amoureux, tout aussi frénéti-que, voit la beauté d'Hélène sur un front d'Égyptienne- ; l'oeil du poète, foulant en belle frénésie, regarde du ciel à la terre, de la terreau ciel : Et comme l'imagination matérialise les formes de choses inconnues, la plume du poëte leur donne une forme et à un rien aérien, applique un nom et une localisation. Tels sont les tours d'une forte imagination que, si elle veut concevoir une joie, elle invente quelque messager de cette joie, et dans la nuit, inventant des terreurs, on suppose si facilement qu'un buisson est un ours !
HIPPOLYTA.
Pourtant toute l'histoire de celte nuit, par eux racontée, et tous leurs esprits ensemble transformés, cela témoigne de quelque chose de plus que d'images de fantaisie et prend une grande consistance... mais, en tous cas, c'est étrange et étonnant 1
* Shakespeare met en opposition appre/icnd et comprehend, d'après la règle 'de logique qui fait de Yapprêhcnsion la première faculté de l'esprit, la compréhension ne venant qu'en seconde et même en troisième ligne.
» De négresse.
Entrent LYSANDER, DEMETRIUS, HERMIA. et HELENA.
THESEUS.
Voici les amoureux, pleins de joie et de gaieté !... que la joie, gentils amis ! que la joie et la fraîcheur des jours d'amour accompagnent vos coeurs !
LYSANDER
Que plus encore que pour nous elles suivent vos pas royaux, à votre table, à votre lit!
THESEUS.
Voyons maintenant. Quelles mascarades, quelles danses aurons-nous pour tuer ce long siècle de trois heures, entre le souper et l'instant du coucher ? Où est notre habituel intendant de joie ? Quelles distractions sont à notre portée ? N'y a-t-il pas là quelque pièce, pour soulager l'angoisse d'une heure de tortures ! Appelez Philos-trate.
PHILOSTRATE
Me voici, puissant Theseus.
THESEUS.
Dites-moi, qu'avez-vous pour abréger cette soirée ? Quelle mascarade? Quelle musique ? Comment tromperons-nous le temps trop lent, si ce n'est par quelque plaisir ?...
PHILOSTRATE
Voici une liste des divers sports qui sont prêts. Choisissez ce que Votre Hautesse veut voir en premier lieu.
THESEUS, prenant la liste et lisant.
La bataille avec les Centaures. — A chanter par un Ennuque Athénien sur la harpe. Pas cela : j'ai dit cela à mon amour, à la gloire de mon cousin Hercules. (Lisant.) La riotfe 1 des bacchantes ivres1*, déchirant dans leur rage le chanteur de Thrace. Ceci est une vieille histoire, et'on la jouait à Thèbes, quand j'y entrai en conquérant. Le deuil des trots fois trois Muses, pour la mort du Savoir, naguère décédé en étal de mendicité. Il y là de la satire, de la critique aiguë qui ne s'assortit pas à une cérémonie nuptiale. Une très longue et très courte scène, le jeune Pyramus et son amour Thisbé: joyéuselé très tragique. — Joyeux et'tragique ! très long et très court ? Cela équivaut à de la glace chaude et de la neige étonnamment noire 3 Comment trouve-rons-nous la concorde de cette discorde ?
* The riol, tumulte, désordre, bataille. Ce mot, qui est du vieux français, et qui avait été chassé de nos dictionnaires, a été repris par le dictionnaire de l'académie de 1877. Le patois normand l'avait conservé sous la forme riote, orthographe du roman de la Rose, le Roman avait rios. L'étymologie. est inconnue. On pourrait peut-être, chercher du côté du, U\tin reus, qui s'appliquait également aux deux parties, d'un procès.
2 Tipsy. Ce joli mot anglais vise ordinairement l'ivresse légère — il vient de tip, pointe, mot qui, appliqué aux buveurs, a, en français familier, un sons analogue.
3 Le texte porte Strange. Mais l'édition de Cambridge reconnaît qu'il est falsifié. On a proposé et nous adoptons la version Stvart, noire. En effet — de la neige étpnnamm,ent étrange ne donne, Juicun sens concordant avec les phrases qui précèdent et qui suivent. Le mot S.wqrt a été ern.pVoyé plusieurs fois par Shakespeare, dans la Comédie des Erreurs, daris le roi Jean, dans Henri VI, et avVBsA 4^ns ses sonnets.
PHILOSTRATE
Cette pièce, My Lord, est longue de quelques dix mots, ce qui est pièce aussi courte que j'aie jamais connue: Mais en dix mots, My Lord, elle est trop longue, ce qui la rend fatigante » : car dans toute la pièce il n'y a pas un mot à sa place ni un acteur convenable. Et pour tragique, mon noble Lord, elle l'est. Car Pyramus se tue, ce qui, lorsque j'ai vu répéter, m'a, je le confesse, mis de l'eau dans les yeux, mais des larmes plus joyeuses que n'en ont jamais tiré les plus bruyants éclats de rire,
THESEUS.
Quels sont ceux qui jouent cela r
PHILOSTRATE
Des hommes à mains dures, qui travaillent ici, à Athènes, et qui n'ont jamais jusqu'ici fait labeur d'esprit: ils ont chargé leur mémoire essoufflée de cette pièce, exprès pour vos noces.
THESEUS.
Et nous allons les entendre.
PHILOSTRATE
Non, mon noble Lord, cela n'est pas pour vous : j'ai entendu cela et ce n'est rien, rien au monde, à moins que vous ne trouviez une distraction, dans leur tentative— extrêmement laborieuse et mêlée de cruels efforts ■— pour vous rendre hommage.
THESEUS.
J'entendrai cette pièce: car jamais chose ne peut être dédaignée qui est offerte avec la simplesse du devoir. A1 lez, amenez-les, et vous, ladies, prenez place. (Philos-- Ira'e sort.)
HIPPOLYTA.
Je n'aime pas voir l'inhabileté succomber ni le devoir périr à la tâche.
THESEUS.
Aussi, gentille Darne, ne verrez-vous rien de pareil.
HIPPOLYTA.
11 dit qu'ils ne peuvent rien perdre de cette sorte.
THESEUS.
D'autant plus gracieusement 2 nous les remercierons pour rien. Notre distraction sera de prendre ce qu'ils méprennent 3 et en ce que l'humble devoir ne peut accom-plir, une noble bienveillance considère l'effort et non le mérite. Où je suis allé, de grands clercs se sont proposé de me gratifier de bienvenues préméditées : quand je je les ai vus frissonner et pâlir, s'arrêter au milieu de leurs tirades, étrangler dans leurs craintes leurs voix de praticiens, et quand en conclusion,.ils ont brisé là, muets et sans même me dire un — bonjour! ■— crois-moi, mon amour, en leur silence même j'ai ramassé une bienvenue, et dans l'hésitation de leur effrayant devoir, j'ai lu aussi bien que dans les bavardages d'une éloquence audacieuse et effrontée. Voilà pourquoi l'amour et la simplicité, à la langue liée, parlent davantage à mon tempé-rament.
1 11 y a dans le mol tedious employé par opposition à brief un jeu do nuances entre l'ennui cl la longueur que le français ne peut pas rendre.
2 Ici se trouve un jeu de mois sur Kind, sorte, et Kinder, p lus gracieux.
a 'J'o ta/.c wliul theij misUike. — Méprendre garde ici son sous du vieux roman, prendre mal.
PHILOSTRATE, entrant.
S'il plaît à Votre Grâce, le prologue est prêt.
THESEUS.
Qu'il s'avance. (Fan/arc de trompettes.)
iO!
LE PROLOGUE, entrant.
Si nous faisons offense, c'est avec notre bon vouloir... croyez que nous ne venons pas pour /aire offense, mais avec bon vouloir.
« Montrer noire simple latent, voilà le vrai commencement de notre fin.
« Considère^ d'ailleurs que nous ne venons qu'avec crainte... nous ne venons pas en désir de vous contenter... mais c'est notre vraie intention.
« Ce n'est pas pour votre plaisir que nous sommes ici.
« Et pour qu'ici vous vous repentie^, les acteurs sont à voire disposition.
« El par leur jeu, vous saure~ tout ce qu'il vous plaira savoir *...
• Lo comique do ce prologue incohérent réside évidemment dans le jeu burlesque do l'acteur qui le récite, de celle façon que le lout ne fait qu'un imbroglio incompréhensible. Qui sait s'il n'y a pas ici quelque satire il irigee contre des discoureurs du temps comme ce» grands clercs auxquels Thoscus taisait allusion plus liaul.
THESEUS.
Le camarade ne s'arrête pas aux points.
LYSANDER
Il monte sur son prologue comme sur un poulain sauvage sans savoir comment l'arrêter. Une bonne morale, My Lord. Ce n'est point assez de parler, il faut parler juste.
HIPPOLYTA.
C'est vrai : il a joué de ce prologue comme un enfant d'une flûte... du bruit, mais pas de mesure...
THESEUS.
Son discours était comme une chaîne embrouillée: rien n'y manque, mais tout, est désordonné. Qui vient après ?
Entrent PYRAMUS et THISBË, le MUR, le CLAIR-DE-LUNE et le LION,
comme dans une pantomine.