UN SÉNATEUR
Morte ?
BRABANTIO
Oui, pouf moi ! Elle a été abusée, volée, corrompue par caractères magiques et médecines achetées à dés charlatans. Car une nature errer si pervërsemënt... n'étant ni incomplète, ni aveuglé ni infirme de sens — elle ne lé pourrait pas sans sorcelle-rie 1...
LE DUC
Qui que ce soit, qui, par ces criminels procédés, ait dérobé votre fille à elle-même et vous à elle, vous lirez vous-même le livre sanglant de la loi en son texte le plus sévère, d'après votre propre interprétation. Oui, quand même notre propre fils se trouverait sous votre accusation!...
1 Textuellement — est de nature si éclusienne et envahissante —■ so (loodgate nature.
BRABANTIO
Humblement je remercie votre Grâce. Voici l'homme, ce Maure que maintenant, à ce qu'il semble, votre mandat spécial, a appelé ici, pour les affaires de l'État.
LE DUC el LES SÉNATEURS.
Nous en sommes désolés.
LE DUC, à Othello.
Mais, de votre côté, que pouvez-vous répondre ?
BRABANTIO
Rien, sinon qu'il en est ainsi.
OTHELLO
Très puissants, graves et révérends signors, mes nobles maîtres, bons et obéis, que j'aie enlevé la fille de ce vieillard, c'est très vrai. C'est vrai, je l'ai épousée. La tête et le front de mon offense ont cette étendue*-, pas davantage. Je suis rude en paroles et peu béni pour les phrases de paix. Car depuis que ces bras ont leur moelle de sept ans jusqu'à aujourd'hui, quelques neuf mois passés, ils avaient usé leur plus chère action sur le champ couvert de tentes 2. Et de ce vaste monde je puis peu par-ler, sinon de ce qui touche aux faits de guerre et de bataille : aussi saurais-je peu parer ma cause, en parlant pour moi-même. Pourtant, de par votre gracieuse patience, je . vais rondement vous fournir l'histoire — non fardée ? —- de toute mon aventure d'amour : par quels charmes, quelles drogues, quelles conjurations et quelle puis-sante magie (car c'est de pareilles manoeuvres que je suis accusé) j'ai gagné sa fille.
BRABANTIO
Une vierge jamais hardie! d'esprit si tranquille et calme que son propre geste la faisait rougir *. Et elle, en dépit de la nature, de l'âge, du pays, du rang, de toute chose, tomber en amour pour ce qu'elle redoutait de regarder! ce serait jugement estropié et très imparfait de déclarer que la perfection peut ainsi errer contre toutes règles de nature. Il faut donc découvrir par quelles pratiques d'un habile enfer cela peut être. Donc j'atteste encore qu'avec quelques mixtures puissantes sur le sang, ou quelque philtre ensorcelé à cet effet, il a agi sur elle !
LE DUC
Attester cela, ce n'est pas une preuve 5, sans témoignages plus certains et plus manifestes que ces maigres apparences et pauvres probabilités de vulgaires semblants, que vous avancez contre lui.
PREMIER SÉNATEUR
Mais parlez, Othello. Avez-vous, par manoeuvres indirectes et forcées, subjugué,
K Évidemment l'expression nous paraît fort bizarre; et nos adaptateurs se sont bion gardé de la signaler, substituant des phrases de leur cru -=- Voilà la vérité sans voile et dans sa nudité ^ Voilà le chef de mon crime, vous te voyez de front, etc. — Mais nous persistons à croire que les idées et les formes de Shakespeare sont plus intéressantes pour le lecteur que les ingéniosités dos traducteurs.
2 Dans les camps.
3 Utiv.arnished, non vernie.
* lier motion blushed herself, Son geste la rougissait.
. 5 Nous proposons ici une ponctuation différente de celle adoptée. Le sons est ainsi beaucoup, plus logique. empoisonné les affections de cette jeune fille ? Ou cela vint-il par requête et telle noble question que l'âme à l'âme adresse l ?
OTHELLO
Je vous en prie, envoyez chercher la Dame au Sagittaire, et laissez-la parler de moi devant son père. Si vous me trouvez criminel, d'après ses dires, la confiance, l'emploi que je tiens de vous, enlevez tout cela, mais encore que votre sentence tombe sur ma vie!
LE DUC
Allez chercher Desdemona.
OTHELLO, à Iago.
Enseigne, conduisez-les. Vous connaissez bien l'endroit. (Sortent Iago el des sui-vants.) Et jusqu'à ce qu'elle vienne, aussi sincèrement qu'au ciel je confesserai les vices de mon sang, aussi justement, à vos graves oreilles, je présenterai comment je me suis enrichi de l'amour de cette belle Dame •— et elle du mien.
LE DUC
Parlez, Othello.
OTHELLO
Son père m'aimait: souvent il m'a invité; il me questionnait sur l'histoire de ma vie, d'année en année, sur les batailles, les sièges, les aventures que j'ai traversés. Je courais à travers cela, même depuis mes jours d'enfance, jusqu'au moment où il m'invitait à ce récit. Et je parlais des conjonctures les plus désastreuses, d'accidents émouvants, sur terre et sur l'eau — d'évasions — ayant tenu à un cheveu 2 ■— dans d'imminents périls de mort, de ma capture par l'insolent ennemi, de ma vente comme esclave, puis de mon rachat et de l'histoire de mes voyages. Alors vastes cavernes et déserts vides, vides carrières, rocs et montagnes dont les têtes touchent le ciel, tel était le sujet de mon récit : et ainsi il se continuait, et sur les Cannibales qui se mangent les uns les autres, les Anthropophages et les hommes dont les têtes croissent au-dessous de leurs épaules 3.
« A écouter ces choses, Desdemona sérieusement se plaisait: mais les affaires de la maison l'attiraient au dehors. Avec une hâte aussi rapide qu'elle le pouvait, elle revenait, et d'une oreille avide dévorait mes discours. Ce qu'ayant observé, je pris une fois une heure favorable et trouvai bons moyens pour obtenir d'elle une prière, faite d'un coeur ardent, pour que je lui racontasse tout mon pèlerinage, dont elle n'a-vait entendu que des échantillons, mais sans complète attention. J'y consentis : et souvent je lui arrachai des larmes, en parlant de quelque coup de détresse que ma
■• Le texte même de Shakespeare n'est-il pas suilisanl? Comparez celle traduction (estimée) : — « Ou bien n'avez-vous réussi que par la peisuasion on par ces loyales requêtes qu'une âme soumet à une âme ».
2 Ilair-breadth scapes. Evasion de la largeur d'un cheveu.
3 Une légende dont l'origine se perd dans le temps parle do peuples éthiopiens qui avaient la tête et les yeux dans la poitrine. Peut-être ne convient-il jamais de rejeter absolument ces prétendues fables qui peuvent être des roosoavenirs, très lointains, de raies disparues. On a attribué ces élrangetés aux Blémyes, peuple hittite qui occupa une grande place dans l'histoire de la région Erylhrécnne. Voir une très curieuse nouvelle de .1. IL Rosny, les Xipé/ms et le livre de M. B. Dcssauit, les Précurseurs de Ninive. Shakespeare parle encore dans la Tempête de ces hommes monstrueux. Rabelais les a men-tionnés sous le nom de îllemmes. jeunesse avait souffert. Mon histoire achevée, elle me paya mes peines par un monde de soupirs. Elle jura, disant : — « Sur ma foi, c'est étrange, cela passe l'étrange! C'était pitié, c'était merveilleuse pitié! » Elle eut voulu ne l'avoir pas entendu; puis elle voulait que lé ciel ëùt fait sien un homme pareil. Elle frië remerciait et nie décla-rait que si j'avais un ami qui l'aimât, je n'aurais qu'à itii apprendre à raconter mon histoire et que cela la fiancerait. A cette suggestion, je parlai. Elle m'aima pour les dangers que j'avais traversés et je l'aimai de ce qu'elle en avait pitié.
« C'est la seule sorcellerie dont j'aie usé. Voici que vient la Danie, qu'elle en témoigné !
Entrent DESDEMONA, ÎÂGO et kiir suite:
LE- DUC
Je crois que ce récit gagnerait aussi ma fille. Bbii SraBâhtlBj ràrriâssëz de votre mieux les morceaux de cette affaire L Les hommes tisërit encore niietlx de leurs àfmes brisées qtië de leurs mains nues.
BRABANTIO
Je Vô'lis eh prie, écoutez-la. Si elle confessé qu'elle fui a tlëriii là sêdUëtriëë; mal-heur sur riia tête si mon blâme méchant tombe sur cet hbrnhlë ! Avancez; gentille Ma-dame : edmprèhez-vous à qui, dans toute cette noble corhpàghië, votis devez lé plus obéissance ?
DESDÈIviONA.
Mon noble p'èrëj je comprends ici un double devoir : â vb'tisj je stiis liée pBùi là vie et l'éducation ciiië je vous dois. Ma vie, nïon éducation^ tbtis deux, hl'àppréhhéht à vous respecter. Vous êtes le seigneur du dévbir, je stiis vbtrë fille. Mais VOiëi iric-il mari : et tel devoir que ma mère vbtls a rendu, vous préférant à son pèle;- tel ëëliii que je puis prbfessër bbmme dû au Màiiréj mon seignëtir.
BRABANTIO
Dieu, soit avec vous, j'ai fini. (Au Duc.) Plaise à vbtrë Grâce, aux affaires de l'Etat;., j'aurais rhieux fait d'adopter un enfant que de le faire. Viens ici, Maure. Ici je të donne avec tout mon coeur ce que, si tu ne l'avais déjà, je voudrais de tout mon ëcëtir préserver de toi. (Â sa fille.) Pour votre salut, mbii bijou, je suis content dans l'âme de n'avoir pas d'autres enfants. Car ton escapade m'apprendrait la tyrannie... à pendre des entraves après ëllx... (Au Duc.) J'ai fini, rhb'nsëîghëur.
LE DUC
Përhiëttëz-fribi dé parler comme vous-même et d'émettre un avis qui, d'Un degrés d un pàsj pbUrfà aider ëës amoureux en vbtrë bienveillance. Quand fënlèdës sont passesj lés dbùlëufs sërit finies, par la vue du pire, qui tout à l'hëUrë était silspiëriéÎLf sur les espérances. Gémir sur un mal qui est passé et parti, est le pitis ëbiir't ëhëfrilri p'bùr attirer ùh mal nouveau. Quand là fortune prend ce qu'on h'â pu gârër d'elle, la patience fait dé soft injure tihë dérision. Le volé, qui sourit, dérobe quelque ëlib'se au voleur : il se vblë iui-fiièmë; ëélui qui dépense une douleur inutile.
' îl semble ,fcjùë les traducteurs h'àiëiit iri compris ni cherché à Comprendre iïiloe ttp Mis maiigiéâ nïàitèr:.. eh. écrivant : réparez cet éclat aussi bie'iï 'qiie possible — ou bien — prenez■ iiii iiiieM: celle méchante affaire. Le sens est pourtant fort simple et toiitë la réplique se tient : — Ëhbiëii| b'iii, dit le duc, il y a de la casse. Ramassés; lés morceaux, c'est ce qui Vaudra le mieux. — C'est Qu'aussi nous admettons difficilement qu'un dite ait dés pensées aussi familières.
BRABANTIO
Alors- laissons le Turc npus dépouiller de Chypre. Nous ne l'aurons pas perdfy tant que nous pourrons sourire. Il supporte fort bien cet avis, celui qui ne support^ rien que le libre réconfort qu'il en entend. Mais celui-là supporte à la fois l'air et le chagrin qui, pour purger sa douleur, doit emprunter de la pauvre patience, pes sen-tences, pour sucrer ou piquer, étant fortes'des deux .côtés, sont équivoques. Mais les mots sont des mots. Je n'ai jamais entendu dire que le coeur blessé ait été percé par l'oreille... Je vous en prie huniblement, procédons aux affaires de l'État1...
LE DUC
Le Turc, avec une très puissante expédition, tire sur Chypre/Othello, la force de la place vous est bien connue. Et quoique nous ayons là un délégué de valeur reconnue, cependant l'opinion publique, la souveraine maîtresse des choses, jette sur vous sa voix plus sûre. Donc vous devez consentip à ternir le brillant de votre nou-velle fortune par cette plus rude et violente expéditj,qn.
OTHELLO
La tyrannique habitude, très grave sénateur, a fait pour moi de la couche d'acier et de pierre des batailles un lit de duvet trois fois pardé 2. JeTay.que, je trouve dans la dureté une prompte et naturelle ardeur : j'entreprends la présente guerre contre les Ottomans ; cependant, très humblement respectueux de l'État, je demandé une situation convenable pour ma femnie, le traitement, la représentation dus k son rang, avec telles accommodations et train de maison, que justifie sa naissance.
LE DUC
S'il vous plaît, que cela soit chez son père.
BRABANTIO
Je ne veux point cela.
OTHELLO
Ni moi !
DESDEMONA
Ni moi. Je ne voudrais point demeurer chez mon père et le mettre en pensées d'impatience, en étant sous ses yeux. Très gracieux duc, prêtez à mes explications une gracieuse preifle : et que je trouve dans votre voix une garantie pour assister, ma . simplicité.
LE DUC
Que voudriez-vous, Desdemona'?
DESDEMONA
Que j'aie aimé le Maure pour aller vivre avec lui, ma franche violence et l'orage de mes destinées le peuvent trompetter 3 au monde. Mon coeur est subjugué par la, nature même de mon seigneur. J'ai vu le visage d'Othello dans son âme. Et à son honneur, à sa vaillance, j'ai consacré mon âme et ma destinée. Si bien, chers sei--
4- En réalité, Brabanlip a raison. Ce bon duc aurait pu s'abstenir de ces phrases prudhommesques qui ne peuvent guérir une douleur sincère. ,-■■■- ...•■ .,*...
2 Evidemment cela signifie — le plus doux des lits. Mais il est intéressant de conserver la curieuse expression de Shakespeare. ' •
* May trunipet to l/ie world. gneurs, que si je suis laissée en arrière, en parasite 1 de la paix, tandis qu'il va à la guerre, justement, ce pourquoi je l'aime, me sera enlevé et je souffrirai d'un lourd intérim par sa chère absence. Laissez-moi partir avec lui.
OTHELLO
Vos opinions, seigneurs ? Je vous en prie, laissez sa volonté suivre sa libre route. O ciel, atteste avec moi que je ne demande pas cela pour satisfaire le palais de mon appétit ni pour me complaire en la chaleur des jeunes affections, pour ma distincte et'personnelle satisfaction — mais pour être sincère et bon pour son voeu.
Regarde-la, Maure.
Et que le ciel défende vos bonnes âmes de cette pensée que je négligerais vos gran-des et sérieuses affaires, parce qu'elle serait avec moi. Non ! quand les jouets — ailés, légers — de Cupidon aveugleront en une lourdeur de débauche mes facultés actives et raisonnantes, et que mes déportements corrompront et souilleront mes affaires, alors que les ménagères fassent un poêlon de mon casque et que les plus misérables et bas adversaires 2 fassent tête à ma réputation !
LE DUC
Qu'il soit fait comme vous en déciderez personnellement, soit qu'elle reste, soit qu'elle parte. L'affaire crie: — Hâte! —et l'activité doit lui répondre. Il vous faut partir ce soir 3.
DESDEMONA
Ce soir, My Lord ?
' Moth ofpeace. Molli signifie littéralement insecte du genre Tinea qui s'attache à la peau et la ronge. En un mot la Teigne. Ainsi dans Coriolan, Shakespeare emploie encore celle expression à propos des envahisseurs de la maisan de Pénélope, en l'absence d'Ulysse.
* Adversities — Le mot est pris ici au même sens que dans Troï/us et Crcssida. — Well said, advcrsily ! Bien dit, misérable créature!
•' Cette indication prouve que la première scène se passe à la lin de la nuit, la seconde au point du jour.
LB DUC
Ce soir.
OTHELLO
De tout mon coeur.
LE DUC
A neuf heures du matin, nous nous rencontrerons encore ici. Othello, laissez quelque officier derrière vous, et il vous .
portera nos ordres, avec telles autres ~! - * iÈÊ<r-choses de titres et de dignité, comme il 'j 1^j|i§'!V vous convient. .-„'""- ] a^^HK"'îJi:fa
Plaise à votre grâce, je laisse mon en- 4ÏÏWMSW ^MjËmKÊk''^'' seigne. C'est un homme d'honneur et de 'M1*! •''• WwÊSwW'i'-confiance. Je confie à sa conduite ma HuR Ml '^''^'^^'.^^(KÎ''''' femme et tout ce que votre bonne Grâce iS|I IHi • "^'j^^^^f -''^ croira nécessaire de m'envoyer. ifflli ffljl -''^fM--'iMlÈtY~ir~s'occupe d'elle. Ensuite amène-les en les
• 11 j-.- \r- r\ 1 Allons, sois un homme!
meilleures conditions. Viens, Desdemona.
Je n'ai qu'une heure d'amour, d'intérêts et arrangements de ce monde, à passer avec toi. Il nous faut obéir au temps. (Sortent Othello et Desdemona.)
RODERIGO
Iago.
IAGO
Que dis-tu, noble coeur ?
RODERIGO
Que ferais-je, croyez-vous?
Ouais, aller au lit et dormir.
RODERIGO
Je vais incontinent me noyer.
IAGO
Bien, si tu le fais, je ne t'aimerai plus du tout après. Hé ! monsieur le fou !
RODERIGO
C'est une folie de vivre, quand vivre est un tourment : et nous avons ordonnance de mourir, quand la mort est notre médecin.
IAGO
O lâche! J'ai regardé le monde, depuis quatre fois sept ans. Je puis distinguer un bienfait d'une injure. Je n'ai jamais trouvé un homme qui sût s'aimer lui-même 1. Avant de dire que je voudrais me noyer pour une poule de Guinée 2, je changerai mon état d'homme contre celui d'un babouin.
RODERIGO
Que faire? Jeté confesse, j'ai honte d'être aussi amoureux. Mais il n'est pas en ma vertu de corriger cela.
IAGO
La vertu ! ma figue 3 ! c'est en nous-même que nous sommes tels ou tels. Nos corps sont nos jardins, dont nos vouloirs sont les jardiniers. Si bien que si nous voulons planter l'ortie ou semer la laitue, repiquer l'hysope ou arracher le thym, le fournir d'un genre d'herbe ou le débarrasser d'autres, l'avoir stérile par notre paresse ou cultivé avec industrie, hé bien ! le pouvoir, l'autorité de changer résident dans nos volontés. Si la balanpe de nps existences n'avait pas un plateau de raison pour équilibrer un autre plateau, de sensualité, le sang et la bassesse de nos instincts nous conduiraient à d'an.brmales pqnclu^sjons. Mais nous avons la raison pour rafraîchir nos mouvements de rage, nqs aiguillons charnels, nos appétits déchaînés : d'où je conclus que ce que ypjjs appelez amour, c'est une bouture ou un scion.
RODERIGO
Cela ne peut être.
IAGO
C'est simplement une incontinence de sang et une faiblesse de volonté. Allons, sois un homme ! Se noyer t Noyer des chats et d'aveugles roquets ! Je fais profession d'être ton ami, et je déclare que je suis lié à ton mérite par des cables de fer de durable solidité. Jamais je ne pourrais te mieux servir que maintenant. Mets de l'ar-gent dans ta bourse. Suis la guerre. Change ta physionomie avec une barbe d'em-prunt. Jeté dis, mets de l'argent dans ta bourse. H ne se peut pas que Desdemona conserve longtemps son amour au Maure — mets de l'argent dans ta bourse — ni lu: i * Des commentateurs ont cru qu'il fallait intercaler ici une négation — qui ne sut pas s!aimer lui-même' ■— le sens est pourtant Lien clair : — C'est mal s'aimer, mal prendre ses propres intérêts — commettre une sottise contre soi-même — que de s'aller noyer pour une femme.
2 Expression d'argot qui signifie une prostituée. Il est intéressant d'ailleurs de rapporter le mo Guinée, de gunè, femme en grec, de givinn, en breton, de guenon, de queen, femme et reine, et di notre argot gouine qui aie sens de fille publique.
3 Dans le patois du centre de la France, on a conservé l'expression Ma Figue ! pour ma foi Rabelais l'a employée, Pantagruel Liv. III, chap.n. Voir aussi Liy. IV, l'épisode des Papefigues Faire la figue a quelqu'un, c'était lui montrer le poing fermé eu passant le bout du pouce entre 1 médius et l'annulaire. Le point de départ se trouve dans la feuille de figuier dont se couvrit Adam. A second acte Iago emploiera encore le mot figue dans un sens indécent. le sien à elle. Cela commença par la violence et tu verras une correspondante sépara-tion 1 — mets de l'argent dans ta bourse. — Ces Maures sont changeants dans leurs volontés — remplis ta bourse d'argent. Le mets — qui lui est maintenant aussi sucré que le fruit du caroubier 2 — à bref délai lui sera aussi amer que la coloquinte... elle changera de par sa jeunesse : quand elle sera rassassié de son corps, elle décou-vrira l'erreur de son choix... elle doit avoir du changement, elle le doit... donc mets de l'argent dans ta bourse... si tu sens le besoin de te damner, choisis une voie plus délicate que la noyade... Fais tout l'argent que tu pourras... si le sacrement et un voeu fragile, entre un barbare vagabond et une hypcrsubtile vénitienne, ne sont pas
lago.
trop résistants pour mes habiletés et toute la tribu de l'enfer, tu jouiras d'elle... donc fais de l'argent. La vérole de te noyer ! C'est absolument intempestif 1 Cherche plutôt à te faire pendre en arrivant à jouir qu'à te noyer sans y parvenir...
RODERIGO
Te lieras-tu à mes espérances, si je marche à ce but ?
IAGO
Tu es sûr de moi... va, fais de l'argent. Je t'ai dit souvent et je te redis encore et encore... je hais le Maure. Ma cause est en plein coeur, la tienne n'a pas de moindres motifs. Soyons unis dans notre revanche contre lui. Si tu peux le cocufier, tu fais à toi un plaisir — à moi un amusement. 11 y a beaucoup d'événements dans la
1 Shakespeare emploie le mot séquestration qui en latin avait bien le sons de séparation, ce qui prouve d'ailleurs que, contrairement à l'opinion de Litlré, l'étymologie de ce mot n'est pas sequi, mais bien sc-quacstus.
2 Guizot dit : — aussi savoureux que les sauterelles. Le mot est Locusta qui signifie la caroube,
dont la pulpe est très sucrée et dont on fait des conserves. Il ne s'agit donc non plus ici ni d'acacia
ni d'ananas. matrice du temps et il en accouchera. En avant, marche1!... munis toi d'argent. Nous reparlerons de tout cela demain. Adieu !
RODERIGO
Où nous rencontrerons-nous, au matin ?
IAGO
A mon logis.
RODERIGO
Je te verrai de bonne heure.
IAGO
Va. Adieu. Entendez-vous, Roderigo ?
RODERIGO
Que dites-vous ?
IAGO
Plus de noyade, entendez-vous!
RODERIGO
Je suis changé. Je vendrai tout mon bien.
IAGO
Allez, adieu. Mettez assez d'argent dans votre bourse... (Sort Roderigo.) Ainsi fais-je de mon imbécile ma propre bourse : car je profanerais mon expérience acquise, si je perdais mon temps avec pareille bécasse, sinon pour mon amusement et mon profit. Je hais le Maure : on croit dans le public qu'il a rempli mon office dans mes draps. Je ne sais si c'est vrai. Mais moi, sur un simple soupçon de cette sorte, j'agirai comme sur une certitude. Il m'a à la bonne 2 : d'autant mieux mes desseins travailleront sur lui. Cassio est l'homme qu'il faut... voyons donc! Prendre sa place et donner de l'aile à mon désir3... Une double canaillerie!... Hé! Hé! Voyons donc! Après quel-que temps, pour abuser l'oreille d'Othello... qu'il est trop familier avec sa femme... qu'il a un extérieur, allures polies à soupçonner... bâti à faire les femmes infidèles... le Maure est de ces natures franches et ouvertes qui croient honnêtes les hommes qui n'en ont que l'air et il sera aussi gentiment mené par le nez que le sont les ânes... J'ai l'affaire!... elle est engendrée... l'enfer et la nuit porteront cette monstrueuse naissance à la lumière du monde! (Il sort.)
1 Traverse, go ! commandement militaire.
2 lie holds me well.
3 Plume up my désire, expression originale, donner l'essor.
A Chypre. — La ville, auprès du port.
Entrent MONTA NO et deux gentilshommes.
MONTANO
De ce cap, que pouvez-vous distinguer en mer ?
PREMIER GENTILHOMME
Rien du tout : de hautes vagues. Je ne puis entre le ciel et le niveau de l'eau découvrir une voile.
MONTANO
11 me semble qu'à terre le vent a par'é haut : jamais coups plus rudes ne se-couèrent nos remparts. Si cela a ainsi brigandé * sur mer, quelles côtes de chêne 9, quand les montagnes fondent sur elles, peuvent garder la mortaise ! Qu'apprcndrons-nous par la suite ?
DEUXIÈME GENTILHOMME
Une dislocation de la flotte Turque : car tenez-vous seulement sur la côte écu-mante, la houle semble relancer les nuages. La lame, secouée de vent, de sa haute et monstrueuse force, semble jeter l'eau à l'ours brûlant et éteindre les gardiens 3 du pôle à jamais immobile. Je n'ai jamais vu pareille tourmente, sur le flot exaspéré.
1 Jîuffianed, fait le brigand, le brutal.
2 Les navires.
* La grande Ourse.
MONTANO
A moins que la flotte Turque ne fut abrité en quelque baie, ils sont noyés. Il est impossible qu'ils aient pu supporter cela en pleine mer L
TROISIÈME GENTILHOMME, entrant. "'■■ ;.■'
Des nouvelles, messieurs ! Nos guerres sont finies. Cette deuxième tempête a sî::, bien rossé les Turcs que leurs machinations font halte. Un vaillant vaisseau de Venise ., a vu un douloureux naufrage et la souffrance de la plus grande partie de leur flotte.
MONTANO
Ho ! cela est-il vrai ?
TROISIÈME GENTILHOMME
Le vaisseau, un Véronais, est entré ici ; Michaël Cassio, lieutenant du belliqueux Maure Othello, est venu à terre. Le Maure lui-même est en mer, envoyé à Chypre avec pleins pouvoirs.
MONTANO
J'en suis content. C'est un digne gouverneur.
TROISIÈME GENTILHOMME
Mais ce même Cassio — quoiqu'il parle avec joie de la perte des Turcs — paraît cependant triste et prie Dieu que le Maure soit sauf. Car ils étaient partis par une tempête d'une horrible violence.
MONTANO
Fasse le ciel qu'il soit sauf! Car je l'ai servi et l'homme commande en parfait soldat. Allons sur le rivage, aussi bien pour voir le vaisseau qui arrive que pour chercher des yeux le brave Othello, jusqu'à ce que la mer et le bleu de l'air se fas-sent indistincts à nos yeux.
TROISIÈME GENTILHOMME
Venez: faisons cela. Car chaque minute est une attente de nouvelles arrivées. {Entre Cassio.)
CASSIO
Merci aux vaillants de cette île guerrière qui ainsi font l'éloge du Maure. Oh ! que le ciel lui donne défense contre les éléments : car je l'ai perdu en mer dangereuse.
MONTANO
Est-il sur un bon navire ?
CASSIO
Son bâtiment est de forte charpente et son pilote de très experte et reconnue habileté. Donc mes espérances, non épuisées à'mort, comptent courageusement sur la guérison 2.
DES voix, au dehors.
Une voile ! une voile ! une voile ! (Enire un autre gentilhomme.)
CASSIO
Quel est ce bruit ?
* Out, hors dé quelque port.
- 2 My hopes, not surfeited to death, stand in hqld cure. Il est certain qu'ici Sur.feited- est pris dans son sens étymologique super-factum, surmené, épuisé, et n'a pas la signification actuelle de —-gorgé de^nourri.ture, ivre, etc.
QUATRIÈME GENTILHOMME
La ville est vide : sur le bord de la mer se tiennent des foules de peuple, criant 5 ne voile !
CASSIO. ■■' Mes espérances s'imaginent que c'est le gouverneur. (Détonations.)
DEUXIÈME-GENTILHOMME. ■ . .iiffiM Ils tirent les salves de courtoisie... donc des amis, tout âti moins.
GASSIO.
Je vous en prie, monsieur, allez là-bas et dites-nous vraiment qui est arrivé.
DEUXIÈME GENTILHOMME
J'y vais. (Il sort.)
MONTANO. ''••■'■'■ Mais, cher lieutenant, votre général est-il marié ?...
GASSIO.
Très heureusement. Il a conquis une vierge qui défie toute description^ en la il lis' folle renommée... une femme qui surpasse les finesses de plumé des pahegy-istès et dans l'essentielle enveloppe de la créature, porte toute perfection. (Le second reïiiilli'oilime rentre.) Eh bien ! qui est entré ?
DEUXIÈME GENTILHOMME
C'est un certain Iago, enseigne du général.
CASSIO
il a eu très favorable et heureuse traversée. Les tempêtes; lés hautes mers et les /ërits hurlants, les rOcs dentelési, les sâbies amoncelés—■ traîtres tapis dans l'eau jOur s'accrocher à la quille innocente — ont, comme s'ils avaient le sens de la beauté, "Ciioncé à leur nature meurtrière^ laissant passer la divine Desdemona.
MONTANO
Qui est celle-là'?
CASSÎO.
Elle, dont je parlais, la capitaine de hOtrë grand capitaine, confiée à la conduite dit vaillant Iâgo, dont l'arrivée anticipé sur notre croyance d'une avance de sept nuits. Grand Jupiter, protège Othello et poussé soil vaisseau de ta propre et puis-sante haleine... qu'il puisse bénir cette baie avec son haut navire: fais que l'amour bien vite palpite aux bras de Desdemona^ donné uii feu renouvelé à nos esprits éteints et porté confort à Chypre tout entier.!... Oh ! regardez !
Entrent DESDEMONâ, EMIL1À, IAGO, RODERIGO et leur suite.
GASSIO, avec exaltation.
Lés richesses du navire sont venues à terré... Vous, hommes de Chypre, qu'elle ait vos agenouillements2... Salut à toi, Dame ! Et que la grâce du ciel, devant; der-rière toi et de chaque côté, s'enroule autour de toi!...
DESDEMONA
Je vous remercie, vaillant Cassio. Quelles nouvelles, potivez-vous me donner de mon Seigneur ? '.
1 Gullcrcd.
2 C'est bien là l'homme dont parlait Iago, qui se damnerait pour une jolie femme. Débarquement de Desdemona.
Il n'est pas encore arrivé : et je ne sais rien sinon qu'il se porte bien etqutil sera bientôt ici. ■ . \: '
DESDEMONA
Oh ! mais j'ai peur 1... Comment avez-vous perdu la conserve 1 ?
CASSIO
La grande lutte de la mer et du ciel a séparé notre compagnonnage... Mais écoutez! Une voile! (Cris au dehors : — Une voile! une voile! — On entend le canon.)
DEUXIÈME GENTILHOMME
On envoie le salut à la citadelle... c'est évidemment un ami...
CASSIOv
Allez aux nouvelles. (Le gentilhomme sort. — A lago.) Bon enseigne, vous êtes le bienvenu! (A Emilia.) Bienvenue, Madame. (A lago.) Que cela ne pique pas votre patience, cher lago, si je prodigue mes politesses : c'est mon éducation qui me donne ces vives hardiesses de courtoisie. (// embrasse Emilia.)
IAGO
Monsieur, si elle vous donnait aussi souvent de ses lèvres qu'elle est pour moi généreuse de sa langue, vous en auriez assez...
DESDEMONA
Hélas, elle ne parle pas!
IAGO
Beaucoup trop, sur ma foi! Je trouve surtout cela quand j'ai envie dé dormir. Parbleu, devant votre Seigneurie, je concède qu'elle fourre un peu sa langue dans son coeur et ne grogne qu'en pensée!...
EMILIA
Vous avez peu motif de parler ainsi.
IAGO
Allez, allez! Vous êies des peintures "2 hors des portes, des grelots dans vos salons, des chats sauvages dans la cuisine, des saintes quand vous injuriez, des diables quand on vous offense, des flâneuses quand il faut être ménagères et des ménagères dans vos lits.
DESDEMONA
Oh! Fi sur toi, calomniateur!
IAGO
Non, c'est vrai, ou je ne suis qu'un Turc. Vous vous levez pour jouer et allez au lit pour travailler.
EMILIA
Vous n'écrirez pas mon éloge.
IAGO. ..-■'-■
Non, ne m'en chargez pas!
DESDEMONA
Mais qu'écririez-vous sur moi, si vous deviez faire mon éloge?...
' Moiv lost you Company, le terme de marine — conserve— rend exactement l'Idée. Comment avez-vous cessé de naviguer de conserve ? '
2 Nous disons familièrement : — Vous.êtes sages comme des images,-
ÏÀGO.
Oh ! Gentille Dame, ne nié niellez pas à cela... car je ne suis rien, si je rie critique pasL..
DESDEMONA
Allons, essayez... Quelqu'un est-il allé ali port?
IAGO
Oui, Madame.
DESDEMONA
Je ne suis pas gaie... mais je trompe sur ce que je suis en semblant toute autre... Allons! Comment fëriez-vous mon éloëre 2...
IAGO
Je m'en occupe : mais en vérité, mon invention se détache de ma caboche, comme là glu du frison 3 : elle arrache la cervelle et le tout. Mais ma muse est en travail et voici qu'elle est délivrée : « Si elle est blanche et spirituelle, blancheur et esprit, à l'avantage de l'un elle se sert de l'autre ».
DESDEMONA
Bien prisé ! Et si elle est noire et spirituelle.
IAGO
« Si elle est noire et avec cela a de l'esprit, elle trouvera un blanc pour accom-moder sa noirceur ».
DESDEMONA
De pis en pis !
EMILIA
Et si elle est blanche et bête 1
IAGO
Jamais elle ne fut si bête que blanche : car sa bêtise même l'a aidée à avoir un héritier.
DESDEMONA
Ce sont vieux paradoxes, à faire rire les imbéciles dans les tavernes. Quelle mi-sérable opinion as-tu de celles qui sont laides et bêtes ?
IAGO
Il n'en est pas de si bêtes et de si laides qui ne fassent mêmes malices que les belles et spirituelles.
•• Et non comme l'a écrit F. V. Hugo : — « Je ne suis qu'un critique ». L'idée est beaucoup plus complète et suggestive. Iagp est de ces esprits pointus qui, pessimistes endurcis, trouvent tout mau-vais et ne peuvent prononcer deux mots sans égratigner quelqu'un. Ils voient tout on mal, la nature et les hommes. Ce sont eux qui, en plein soleil, se plaignent de la pluie à venir : s'ils parlent, ils blâment, ils déchiquètent, ils calomnient. Th. Barrière, dans ses Faux Buiibliommës, a 1res bien noté le — seule-ment — qui vient à l'encontre de tout éloge. Enfin de cet esprit de malveillance, de haine latente, de Critique quand même la France a connu le type complet dans le personnage politique qui s'est appelé le Boulangiste, incarnation parfaite du lago, capable de tout.
2 Le mot éloge ne répond pas exactement à l'expression praise, qui, en concordance avec l'élymo-logie, signifie appréciation. Ainsi en français du mot priser que nous trouvons avec son sens exact, commissaire-priseur, qui fixe la valeur, sans qu'il existe une présomption favorable ou défavorable. Il faut donc comprendre ici : — Comment ferais-tu mon portrait, mon estimation? Le patois rouchi a conservé priserie pour évaluation. < •
3 Drap commun, à longs poils, qu'on fabriquait dans les Flandres. Le mpt a été conservé dans le patois Montois.
DESDEMONA
O lourde ignorance ! Tu estimes la pire au mieux. Mais quelle opinion conçois-tu de la femme tout à fait méritante, de celle qui, dans, l'autorité de sa valeur, a justement le témoignage des méchants eux-mêmes!
IAGO
Celle qui fut toujours belle et jamais vaniteuse, qui eut sa langue à sa disposition et cependant ne parla pas trop haut : qui ne manqua pas d'or et pourtant fut sans faste, qui a fui son désir tout en disant : — Si je voulais ! — qui, en colère et sa vengeance à sa portée, a ordonné à son affront de rester et à son déplaisir de fuir — celle qui en sagesse jamais ne fut si fragile que de changer la tête d'une morue pour la queue d'un saumon — qui voit des galants la suivre et ne regarde pas derrière — celle-là est une femme, si jamais pareille femme exista !
DESDEMONA
Bonne à quoi ?
îAG/Q,
A faire teter^des imbéciles et à débiter de la petite bière.
DESDEMONA
O conclusion infirme et boiteuse 1 Ne t'instruis pas d'après lui, Emilia, quoiqu'il soit ton mari ! Qu'en dites-vous, Cassio ? Y a-t-il plus profane et libertin conseiller ?
CASSIO, bas, à Desdemona.
Il parle familièrement 1, Madame : vous le pouvez goûter mieux en soldat, qu'en clerc.
IAGO, à part, observant Desdemona et Cassio.
Il la prend par la main... Hé! bien dit, chuchote!... Avec aussi petite toile que celle-ci, j'attraperai une aussi grosse mouche que Cassio... Oui! Souris-lui, va!... Je t'entraverai 2 dans ta propre courtoisie... (Contrefaisant les gestes de Cassio.) Vous dites vrai... c'est cela, en vérité!... Si pareils tours vous font sauter de voire lieu-tenance, mieux eût valu pour vous ne pas baiser si souvent vos trois doigts... à quo} vous êtes encore tout prêt pour jouer au Monsieur... (Cassio fait le mouvement prévu.) Très bien !... Bien baisé! Excellente courtoisie!... C'est tout à fait cela!... Et encore vos doigts à vos lèvres!... Pour votre salut, je voudrais qu'ils fussent canules de clys-tère !... (Fanfares.) Le Maure, je reconnais sa fanfare ?
CASSIO
C'est vrai !
■ • . '.- ■ . • DESDEMONA
Allons au-devant de dui pour le recevoir.
CASSIO
Ha!... le voici qui vient!
■ > OTHELLO, entrant, avec sa suite. — A Desdemona. )
O ma belle guerrière 3 !...
- ' Home. Ce sens est déjà visé dans Hamlet. Nous dirions volontiers :— Gomme chez lui.
2 Gyve. Ce mot serait très bien traduit par notre argot piger, de piège, piéger.
3 Qui se douterait que ce mot a prêté à de longues dissertations, comme s'il n'était pas tout simple qu'un guerrier appelât sa femme — ma guerrière | -7- L'expression est d'ailleurs familière à Ronsard, daiis le sens de guerrière d'amour. '.-'"'
DESDEMONA
Mon cher Othello!
OTHELLO
C^-la me donne surprise, grande comme ma joie, de vous voir ici avant moi. O joie de mon âme! Si après toute tempête vient pareil calme, puissent les vents soufflar jusqu'à ce qu'ils aient éveillé la mort! Et que la barque qui roule gravisse les collines de la mer, hautes comme l'Olympe, et encore plonge aussi profond que l'enfer est loin du ciel! S'il était l'heure de mourir, ce serait maintenant être très heureux. Car,
O ma belle guerrière I j'en ai peur, mon âme a sa joie si absolue qu'à pareil bonheur jamais pareil ne succédera dans mes destins inconnus.
DESDEMONA
Les cieux nous protègent! et que nos amours et nos joies grandissent, en même temps que croîtront nos jours.
OTHELLO
Amen à ceci, douces Puissances! Je ne puis assez parler de cette joie, elle m'é-treint la «-or^e *... c'est trop de joie... (Vembrassant.) Et ce baiser... et cet autre... que ce soient là les plus grands combats que jamais nos coeurs se livrent!...
IAGO, à part.
Oh ! vous êtes bien accordés, maintenant ! mais je baisserai les chanterelles qui font cette musique... en honnête homme que je suis !...
* Il stops me bere. Cela m'arrête ici — en montrant sa gorge.
OTHELLO, à Desdemona.
Allons, rendons nous à la citadelle. (A tous.) Des nouvelles, mes amis ! Nos guer-res sont finies, les Turcs sont noyés... comment va cette île, notre vieille connais-sance ! (A Desdemona.) Miel 1, vous serez adoré à Chypre: j'ai trouvé chez eux grande affection. O ma douce, je bavarde à tort et à travers 2 et je m'affole de ma propre joie... (A lago.) Je t'en prie, bon lago, va à la baie et débarque mes coffres. Conduis le patron à la citadelle : c'est un bon et son mérite défie l'éloge. — Venez,' Desdemona, une fois de plus bonne réunion à Chypre ! (Sortent Othello, Desde-mona et leur suite.)
IAGO, à Roder igo.
Rejoins-moi immédiatement au port... viens ici... si tu es vaillant, si, comme on le dit, les plus bas des hommes, une fois en amour, ont en leur nature une noblesse plus grande que celle qui leur est innée — écoute-moi. Le lieutenant, cette nuit, veille dans la cour de garde.— D'abord, je dois te dire ceci — Desdemona est absolument énamourée de lui...
RODERIGO
De lui ! ce n'est pas possible !
IAGO, le doigt sur les lèvres.- :
Pose ton doigt ainsi et laisse ton âme s'instruire. Remarque-moi avec quelle vio-lence elle a d'abord aimé le Maure, rien que pour ses vantardises 3 et ses fantastiques mensonges. Et l'aimera-t-elle encore pour son bavardage ? Que ton coeur avisé n'y croie pas. Il faut que son oeil trouve pâture et quel plaisir aùra-t-ëlle à regarder le diable ? Quand le sang est calmé par... l'exercice actif, alors, il. faudrait — pour enflammer de nouveau et donner à la satiété un: frais appétit un charme de physiono-mie, une symphâtisàtion d'âge, de manières, dé beautés — en quoi le Maure est défectueux ! Alors, par le manque de ces convenances requises, sa délicate ten-dresse se trouvera déçue et commencera à lui lever-Te coeur, elle détestera, elle abhorrera le Maure... la nature lui apprendra cela et la forcera à faire un second choix.
« Maintenant, monsieur, ceci.acquis — comme c'est une très solide et inattaqua-ble position— qui se trouve si haut placé sur le degré de cette fortune sinon Cassio ?... un drôle plein de volubilité, avec pas plus de conscience qu'il n'en faut , pour revêtir les apparences de civilité et de politesse, afin de mieux cacher sa luxure et ses passions les plus secrètes et les plus désordonnées ? Qui sinon lui, lui!... un glissant et subtil drôle .. un fureteur d'occasions qui a un oeil capable de prendre l'empreinte contrefaite de qualités, alors que pas une ne se présente de soi-même... un diabolique drôle !... dé plus, le drôle est beau, jeune et a en lui toutes les qualités requises que recherchent la folie et les esprits pas mûrs... un pestilent et complet drôle4... et la femme l'a déjà trouvé !...
{ Iloney, ma douce comme miel. Comparer la Ghonette des normands, petit nom donné aux femmes, et qui n'est peut-être pas le même que Fanchonette.
2 Out of fashion. F. V. Huço a écrit : Sans ruse, ce qui ne traduit nullement l'expression anglaise.
3 Bragging — de la racine brag, celtique, donnant en Kymry, bregal, crier, en bas latin, bragire, d'où brailler — et braire qui, en patois normand, signifie se lamenter en criant. Le sens est bien ici — des braillements à propos de malheurs imaginaires.
* Ces répétitions de mot sont particulières a Iago. Comparer le— Mets de l'argent dans ta lourse J de la.fin du premier acte.
RODERIGO
Je ne puis croire cela^ d'elle : elle est pleine de qualités bénies 1 1
IAGO
Bénie la queue de la figue 2 I le vin qu'elle boit est fait dé raisin... si elle avait été bénie, elle n'aurait jamais aimé le Maure ! Béni pudding ! Ne l'as-tu pas vue lui tapo-ter ? la paume de la main ? Ne l'as-tu, pas remarqué ?
RODERIGO
Si fait, mais c'était simple courtoisie...
IAGO
Luxure! par cette main ! un indice, un obscur prologue à cette histoire de débau-che et de sales pensées ! Ils ont rapproché leurs lèvres à ce point que leurs haleines s'embrassaient. Vilaines pensées, Roderigo ! quand ces échanges préparent la route, raide vient à portée le chef... le maître exercice, la conclusion incorporée 4,... Pssst !,.. Mais, mon cher, laissez-vous guider par moi. Je vous ai amené de Venise. Veillez cette nuit. Pour le mot d'ordre, je vous le donnerai. Cassio ne vous connaît pas. Je ne serai pas loin de vous. Trouvez quelque occasion d'irriter Cassio, soit en parlant trop fort soit en contrevenant à sa consigne, ou par tout autre moyen qu'il vous plaira et que l'occasion favorable vous fournira.
RODERIGO
Bien !
IAGO
Il est rageur 5 et très prompt à la colère... à l'occasion, il pourrait vous frapper de son bâton. Provoquez-le pour qu'il le fasse. Car, là-dessus, je provoquerai une mutinerie des gens de Chypre dont l'importance ne reviendra à calme niveau que par la destitution de Cassio. Ainsi vous aurez moins de- chemin à imposer à vos désirs, par les moyens que j'aurai alors de les pousser en avant, l'obstacle étant très utilement écarté... sans quoi il n'y a rien à attendre pour notre succès...
RODERIGO
Je ferai cela, si je peux trouver quelque occasion. ■ ..■•;■■-. IAGO.
• Je le-la garantis.-Rencontre-moi quelque part à la citadelle. Je dois faire débar-quer les effets. Adieu.
RODERIGO
Adieu. (Il sort.)
IAGO
Que Cassio soit amoureux d'elle, je le crois vraiment. Qu'elle soh amoureuse de lui, c'est possible et de grande vraisemblance. Le Maure — quoique je ne puisse lé souffrir, est de nature constante, affectueuse, noble. Et, j'ose le croire, il se montrera
* Le mot à mot vaut bien : — Elle est pleine des dispositions les plus vertueuses (Mpntégut) pu — Elle est pleine des plus arig.éliques dispositions (F. V.■ IL). ■ . ?'V-oii''la noté, page 414.
3 Paddle, forme de, pattle, de pat, petit coup. Le patois normand a conservé paiocher, et en réalité tapoter vient de tap ou pat.
-*■ On pourrait écrire in corpore.
* Itas/i. Le patois central donne rachoux, galeux, méchant comme la gale. \ pour Desdemona un très tendre époux... maintenant elle aussi je l'aime, non pas absolument sans quelque luxure — car à l'occasion je m'accommoderais d'un si grand péché — mais conduit à nourrir ma vengeance, en partie, parce que je soupçonne le Maure lascif d'avoir sauté sur ma selle... pensée qui comme un minéral empoisonné me mord 1 en dedans. Et rien ne peut, rien ne pourra contenter mon âme, jusqu'à ce que je sois de pair avec lui, femme pour femme, ou bien, manquant cela, jusqu'à ce que j'ai mis tout au moins le Maure en si forte jalousie que la raison ne puisse guérir. Pour ce faire, si cette pauvre friperie de Venise,, que je tiens ëri laissé pour sa vivacité à chasser 2, garde la pisté, j'aurai notre MiChâël Cassio sur là hanche 3, j'e le déguiserai auprès du Maure sous l'habit d?un paillard... car j'ai peur que Cassio coiffe aussi mon bonnet de nuit4... je ferai que le Maure me remercie, m'aime, me récompense de faire de lui un âne de choix et d'avoir travaillé sur sa paix et son repos jusqu'à la rage... (Se frappant le front.) c'est là, mais encore confus. La pleine face de la canaillerie ne se voit jamais qu'à l'usé.