‹ Œuvres de William ShakespeareChapitre 133 sur 176 · MM I LIA · texte numérisé non relu

MM I LIA

La romance du Saute.

DESDEMONA

Tel a été son ordre. Donc, bonne Emilia, donnez-moi mon vêtement de nuit et adieu ! Il ne faut pas maintenant lui déplaire.

EMILIA

Je voudrais que vous ne l'eussiez jamais vu 1 49°.

DESDEMONA

Oh! je ne le voudrais pas!... mon amour l'agrée à ce point que même sa du-reté, ses rebuffades, ses regards irrités — défais mes épingles, s'il te plaît — ont en elles une grâce et un charme.

EMILIA

J'ai mis au Ht les draps que vous m'avez ordonné...

DESDEMONA

Tout est égal... Bon Père! que sottes sont nos âmes 1 ! Si je meurs avant toi, je t'en prie, ensevelis-moi dans un de ces draps.

EMILIA

Allons, allons... vous parlez...

DESDEMONA

Ma mère avait une servante appelée Barbara. Elle était amoureuse. Et celui qu'elle aimait devint fou et l'abandonna. Elle avait une chanson... du Saule. C'était une vieille chose, mais elle exprimait son sort et elle est morte en la chantant. Cette chanson, ce soir, ne veut pas sortir de mon esprit... j'ai beaucoup à faire pour ne pas pencher ma. tête, tout d'un côté et la chanter — comme la pauvre Barbara... je t'en prie, dépêche-toi!...

EMILIA

Dois-je aller chercher votre robe de nuit ?...

DESDEMONA

Non, défais-moi ici... ce Lodovico est un homme très bien.

EMILIA

Un très bel homme !

DESDEMONA

Et il parle bien.

EMILIA

Je connais une dame à Venise qui aurait marché pieds nus jusqu'en Palestine, pour le contact de sa lèvre d'en bas 2...

DESDEMONA, chantant.

La pauvre âme, soupirant, était assise auprès d'un sycomore.

Chantez tous un saule vert.

Sa main sur son sein, sa tête sur son genou.

Chantez saule, saule, saule!...

L'e, frais ruisseau courait près d'elle et murmurait ses plaintes

Chantez saule, saule saule

Les pleurs salés tombaient d'elle et amollissaient les pierres...

(S 1 interrompant : à Einilia.) Laisse cela de côté... (Chantant.)

Chantez saule, saule, saule

1 Ail is one... good father, hovc foolish are our minds. ■— Le sentiment ici exprimé n'est pas. très clair. Guizot a. supprimé.: AU is ono. — F. V. tlugo. et Mo.nleg.ut ont laissé de côté: Good, fiaihar... mais le sens n'y gagne rien. Il semble qu'il, y ait là un aparté douloureux de Desdemoiia, découragée, et peut-être, pensant, comme sans le vouloir, aux reproches de son père. •— Et ce sens, se relierait bien avec les phrases attristées qu'elles va prononcer.

2 D'une observation étonnante.

49* (Parlé.) Je t'en prie, hâte-toi. Il va venir tout de suite. (Chantant.)

Que personne ne le blâme, j'approuve son dédain,.. . ~ (Parlé.) Non, ce n'est pas la suite. Écoute! qui est-ce qui frappe?

EMILIA-.

C'est le vent.

DESDEMONA, chantant.

J'ai appelé mon amour faux amour : mais alors que me dit-il?

Chante saule, saule, saule

Si je courtise plus de femmes, vous coucherez avec plus d'hommes '■.... (Parlé.) Là, va-t-^en ; bonne nuit, les yeux me cuisent 2. Cela présage-t-il des larmes?

EMILIA

Cela ne veut rien dire 3.

DESDEMONA

Je l'avais entendu dire aussi. Oh, ces hommes! ces hommes! Crois-tu, en conscience'— dis-moi, Emilia —qu'il y a des femmes qui abusent leurs maris de si grossière façon ?

EMILIA

Qu'il y en ait, cela ne fait pas question.

DESDEMONA

Voudrais-tu commettre pareil acte pour le monde entier ?

EMILIA

Eh mais, ne le voudriez-vous pas ?

DESDEMONA. '

Non, par cette lumière du ciel!

EMILIA

Ni moi... par cette lumière du ciel !... je pourrais le faire aussi bien dans le noir.

DESDEMONA

Voudrais-tu commettre pareil acte pour le monde entier ?...

EMILIA

Le monde est une énorme chose... c'est un grand prix pour un petit péché !

DESDEMONA

En bonne vérité, je crois que tu ne le voudrais pas.

EMILIA

Par ma vérité, je crois que je lé voudrais... et puis Le défaire, quand je l'aurais fait. Parbleu, je ne ferais pas cela pour une bague doublé*, iïi; pour des mesures de linon, ni pour robes, jupons, chapeaux ou autre menue parure^... mais pour le monde

*' Chanson populaire dont elle né dit que quelques bribes. Le saule est en Angleterre l'arbre des amoureux désolés, comme en France, d'ailleurs, le saule pleureur; ^

? Itch, littéralement me démangent.

3 Littéralement : — cela n'est ni ici ni là— idiotisme anglais.

* A joint ring, une bague faite de deux anneaux joints, comme nos alliances.

s Exhibition, chose qu'on exibe, dont on se pare.. entier! Eh! qui ne voudrait faire son mari cocu, pour en faire un monarque? Pour cela, je risquerais le purgatoire !

DESDEMONA

Malédiction sur moi, si je commettais pareille faute pour le monde entier !

EMILIA

Bah ! la faute n'est faute que dans le monde : et ayant le monde pour votre peine, ce ne serait faute que dans voire monde, à vous, et vous en feriez bientôt une bonne action.

DESDEMONA

Je ne crois pas qu'il y ait de pareilles femmes.

EMILIA

Si fait, une douzaine... et autant par dessus le marché qu'en contiendrait le monde pour lequel elles joueraient. Mais je cro's, c'est la faute de leurs maris, si les femmes tombent, c'est-à-dire qu'ils se relâchent de leurs devoirs et versent nos trésors dans des girons étrangers, ou bien ils éclatent en jalousies hargneuses, jetant sur nous leur despotisme, ou bien, ils nous frappent ou restreignent méchamment notre pre-mier avoir. Oui, nous avons des rancunes: et si nous avons nos grâces, nous avons aussi nos vengeances. Que les maris le sachent, leurs femmes ont des sens comme eux. Elles voient, elles ont l'odorat et le palais sensible au doux et à l'acide, comme les ont les maris. Qu'est-ce donc qu'il font^ quand ils nous changent pour d'autres 1 Est-ce un sport ? Je crois que oui. Et l'affection est-elle en cause ? Je crois que oui. Est-ce leur fragilité qui s'égare ? Oui aussi... est-ce que nous n'avons pas d'affec-tions ?... de désirs pour ce... sport ? et. de la fragilité — comme en ont les hommes ! Alors qu'ils en usent bien avec nous... sinon, qu'ils le sachent, le mal que nous faisons, c'est leur mal qui nous' l'a appris !

DESDEMONA, l'interrompant.

Bonne nuit! bonne nuit!... que le ciel m'envoie la faculté non de tirer le mal du mal, mais par le mal, de devenir meilleure !

Une rue. Pleine nuit.

Entrent IAGO et RODERIGO.

IAGO

Là! tiens-toi derrière ce bloc: tout de suite il va arriver. Porte ta rapière nue et plonge là tout droit *... Vite, vite!... ne crains rien. Je serai à ton coude. Ceci nous sauve ou nous perd. Penses-y et fixe fermement ta résolution...

RODERIGO

Sois proche, à ma main. Je puis manquer mon coup.

IAGO

Ici, à ta main. Sois solide et prends ton épée... (// s'écarte à une petite distance.)

RODERIGO, à part.

Je n'ai pas grand goût à l'affaire et pourtant il m'a donné raisons satisfaisantes. C'est seulement un homme de moins 2! En avant, mon épée... il est mort! (// va à son poste.)

IAGO, à part.

J'ai gratté ce jeune bouton presque jusqu'au vif et il grossit jusqu'à la rage. Main-tenant qu'il tue Cassio ou que Cassio le tue ou qu'ils se tuent tous les deux, chaque issue fait mon gain. Vive Roderigo et il m'appelle à large restitution d'or et de joyaux 3

Home. Cetto expression est curieuse. Elle semble procéder de la rapidité avec laquelle on rentre chez soi, sans plus s'arrêter.

2 Gone, un homme parti, qui s'en va.

8 Celte histoire d'escroquerie est très intéressante pour l'intelligence du caractère de Iago qui n'est pas, comme l'ont dit les romantiques, le Pémon <}u mal, mais tout simplement une basse et ignoble canaille. que je lui ai chipés comme dons à Desdemona : il ne faut pas ! Si Cassio reste, il a dans sa vie une quotidienne beauté qui me rend laid 1 ; et de plus, le Maure peut me dévoiler à lui, et alors je suis en grand péril. Non, il doit mourir... mais voici, je l'en-tends qui vient'. (Entre Cassio.)

RODERIGO

Je reconnais son pas. C'est lui. (Il s'élance et porte une botte à Cassio.) Vilain, tu es mort!

CASSIO, tirant son épée.

Ce coup m'eût certes été ennemi, si ma cuirasse n'eût été meilleure que tu ne le crois. Je vais éprouver la tienne. (Il frappe Roderigo.)

RODERIGO

Oh ! je suis tué ! {Iago s'élance à son tour et frappe par derrière Cassio à la jambe, puis il s'enfuit.)

CASSIO

Ah! je suis à jamais estropié 1... Au secours! Ho! au meurtre! au meurtre! (// tombe.)

OTHELLO, entrant et se tenant à l'écart.

La voix, de Cassio !.... Iago tient sa parole !

RODERIGO, à terre.

Oh ! misérable que je suis !

OTHELLO

Oui! c'est cela même...

CASSIO

Ho! du secours! de la lumière! un chirurgien!

OTHELLO

C'est lui. O brave Iago, honnête et juste, qui as si noble sentiment des griefs de ton ami ! Tu me fais la leçon !... Mignonne, votre très cher gît mort et votre des-tin se hâte !... catin, j'arrive !... Hors de mon coeur ces charmes, tes yeux, sont rayés... ton lit, taché de luxure, sera sali du sang de ta luxure ! (// sort.)

Entrent LODOVICO et GRAT1ANO.

CASSIO

' Hé ! Ho ! pas de garde ! pas de passants ! au meurtre ! au meurtre !

GRATIANO

Il y a quelque accident. Le cri est sinistre...

CASSIO

Au secours !

LODOVICO

Écoutez !

RODERIGO

O misérable vilain !

LODOViCO.

Deux ou trois gémissements... la nuit est profonde. Ce peuvent être des leurres... croyons-le, il n'est pas sûr d'aller à ces cris, sans plus de renfort

* En ces quelques mots, est résumée toute la théorie de la jalousie et de l'envie.

RODERIGO. "'".'■" Personne ne vient! Alors je saignerai jusqu'à la mort! (Entre Iago, avec de la lumière.)

LODOVICO

Écoutez!

GRATIANO

En voici un qui vient en chemise, avec de la lumière et des armes.

IAGO

Qui est là ? Qui fait ce bruit, qui crie au meurtre ?

LODOVICO

Nous ne savons pas.

IAGO

N'avez-vous pas entendu un cri ?

CASSIO

Ici ! Ici ! pour le salut du ciel, secourez-moi !

IAGO

Qu'est-ce qu'il y a ?

GRATIANO

A ce que je crois, c'est l'enseigne d'Othello.

LODOVICO

Lui-même, en.vérité, un très vaillant camarade.

IAGO

Qui êtes-vous, qui criez si douloureusement ?

CASSIO, le reconnaissant.

Iago !.... je suis abîmé, démoli par des bandits !... donne moi du secours !

IAGO

Oh moi ! lieutenant, quels bandits ont fait cela ?

CASSIO

Je crois que l'un d'eux est quelque part, ici et ne peut pas s'enfuir.

• IAGO

Oh ! les traîtres bandits 1... Qui êtes-vous là? (A Lodovico et à Gratiano.) Venez, donnez-nous votre aide... . . '

RODERIGO, toujours à terre d.

Oh! seçourez-moi... ici!

CASSIO

C'est l'un d'eux.

IAGO

Oh! canaille, assassin! misérable! (Il frappe Roderigo%. )

RODERIGO, retombant.

Damné Iago!... chien inhumain! Ho ! ho ! ho!...

IAGO

Tuer les hommes dans les ténèbres! Où'sont ces sanglants voleurs?... Quel

1 Toute cette scène se passe dans l'obscurité la plus complète, ce qui explique les détails, du dia-logue, Cassio, Roderigo, Lodovico et Gratiano ne voyant rien de ce qui se passe autour d'eux, Iago seul ayant de la lumière et la dirigeant à son gré.

2 C'est le procédé de Macbeth frappant les chambellans de Duncan.i silence dans la ville! Ho ! au meurtre! au meurtre !... (A Lodovico et à Gratiano.) Qui pouvez-vous être?... êtes-vous des bons ou des mauvais?...

LODOVICO

Comme vous nous éprouverez, estimez-nous.

IAGO, le reconnaissant.

Signor Lodovico?.,.

LODOVICO

Lui-même, monsieur.

IAGO

Je vous demande pardon. Voici Cassio blessé par des misérables.

GRATIANO

Cassio ?

IAGO, se penchant vers Cas~to.

Comment cela va-t-il, frère?

CASSIO

Ma jambe est coupée en deux.

IAGO

Ah ! que le ciel nous préserve! Delà lumière, messieurs. Je vais bander cela avec ma chemise.

BIANCA. entrant.

Que se passe-t-il? Oh! qui est-ce qui a cric ?

IAGO

Qui est-ce qui a crié? (// lui montre Cassa.)

BIANCA

Oh! mon cher Cassio! mon doux Cassio? O Cassio, Cassio, Cassio!

IACO, à mi-voix.

Une notable caiin!... (A Cassio.) Cassio, pouvez-vous soupçonner les gens qui vous ont ainsi estropié?...

CASSIO

Non.

GRATIANO

Je suis navré de vous trouver en cet état. J'étais allé vous chercher...

IAGO

Prêtez-moi une jarretière... c'est cela. Holà!... une chaise pour l'emporter aisé-ment d'ici...

BIANCA

Hélas, il s'évanouit!... O Cassio! Cassio! Cassio!...

IAGO

Vous tous, messieurs, je soupçonne celle misérable d'être pour quelque chose dans ce crime. Patience un instant, bon Cassio... Venez, venez, prêtez-moi une lu-mière... (Allant à Roderigo, étendu.) Connaissons-nous ce visage ou non?... Hélas! mon ami, mon cher compatriote!... Roderigo! non!... si! certainement!... O ciel, Roderigo !...

GRATIANO

Comment? de Venise?... ( >TH ELLO

IAGO

Lui-même, monsieur. Le connaissiez-vous ?...

GRATIANO

Si je le connais!... certes oui.

IAGO , reconnaissant Gratiano *.

Signor Gratiano?... je réclame votre aimable pardon... ces sanglants accidents doivent excuser mes manières, si négligentes à votre égard.

GRATIANO

Je suis content de vous voir... ,

IAGO

Comment allez-vous, Cassio? Holà! une chaise, une chaise!...

GRATIANO, se penchant sur Roderigo.

Roderigo1

IAGO

Lui, lui! c'est lui!... Ah! voilà qui est bien dit!... la chaise... (On apporte une chaise.) Quelque brave homme pour l'emporter d'ici avec précautions. Je vais cher-cher le chirurgien du général... (A Bianca.) Pour vous, madame, dispensez-vous de ces peines. Celui qui gît, là, assassiné était mon cher ami. (A Cassio.) Quelle . malice y avait-il entre vous ?...

CASSIO

Pas l'ombre au monde. Et je ne connais pas l'homme...

IAGO, à Bianca.

Eh! vous semblez bien pâle i... (Aux porteurs.) Emportez-le à l'abri de l'air2... (Cassio et Roderigo sont emportés. — A Lodovico et à Gratiano.) Restez, bons messieurs... (A Bianca.) Vous semblez bien pâle, madame!... remarquez-vous l'éga-rement de ses yeux ?... Si vous ouvrez de grands yeux, nous en entendrons davantage tout-à-1'heure... Examinez-la bien ! Je vous en prie, regardez-la, voyez-vous messieurs ? Oui, la culpabilité parlera, quand même les langues seraient hors d'usage...

EMILIA, rentrant.

Hélas ! qu'y-a-t-il ? Qu'y-a-t-il, mon mari ?

-— IAGO

Cassio a été attaqué ici, dans la nuit, par Roderigo et des compagnons qui se spnt échappés. Il est presque assassiné et Roderigo est mort...

EMILIA

Hélas ! bon gentilhomme ! hélas 1 bon Cassio !

IAGO

Ceci est le fruit de la débauche... je t'en prie, Emilia, va et sache ou Cassio a soupe cette nuit. (A Bianca.) Hé ! cela vous fait frissonner?...

BIANCA

Il a soupe chez moi : mais cela ne me fait pas frissonner.

IAGO

Ouais, a-t-il soupe chez vous ?... je vous somme de venir avec moi !...

' Ou plutôt feignant de le reconnaître.

3 Out ofthe air, dans une maison. L'expression se trouve déjà dans Hamlet.

EMILIA, à Bianca.

Fi! Fi sur toi, catin!...

■BIANCA. ""'

Je ne suis pas une catin : ma vie est aussi honnête que la vôtre, à vous qui nY n-juriez!...

EMILIA

Que la mienne !... Ah ! fi sur toi !...

IAGO

Bons gentilshommes, allons voir le pauvre Cassio pansé... (A Bianca.) Venez, madame, vous nous raconterez line autre histoire... Emilia, courez à la citadelle et. dites à Monseigneur et à sa Dame ce qui est advenu... (Aux autres.) Voulez-vous venir, je vous prié. '(À.'part.) Voici là nuit qui ou bien m'élève ou me,perd à.jamais! (Ils sortent.) . -';.; '.;;.■;.%:

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