M1"S PAGE
Et croyez-moi:, je 'venais chez vous. Vous avez l'air très mal...
Mrs FORD.
Non-, je ne croirai jamais ça!... j'ai le contraire à montrer,
Mrs PAGE.
Ma foi si, à mon idée, vous avez cet air là...
Ml'S FORD.
Soit, je l'ai. Mais je vous le dis, je pourrais vous montrer le contraire. O mistress Page, donnez-moi un conseil...
Mrs PAGE.
Qu'est-ce qu'il y a, ma bonne dame-,
MfS FORD.
O ma bonne dame, si ce n'était .par une bagatelle de scrupule, je pourrais par-venir à un tel honneur !
Mrs : PAGE.
A la potence la bagatelle, ma bonne dame, et prenez l'honneur!... Qu'est-ce que c'est!... passez les bagatelles... qu'est-ce que c'est?
Mrs FORD.
Si je voulais aller en enfer pour un moment... éternel ou à peu près, je serais... chevalièrée 2. " •
Mrs PAGE.
Quoi! c'est pas vrai "!..." "Sir Alice Ford 41... ces chevàlières-là font l'amour 5 et ainsi tu ne changerais pas l'article de ta gentiihommerie... ,- MÎS FORD.
Nous perdons notre temps 6... tenez, lisez, lisez !.,. concevez comment je puis
< Pudding, dont nous avons fait boudin.
2 Knighted, faite chevalière.
3 Thoiv liest. — Littéralement tu mens! mais, tandis que dans ces langues du nord ces mots sont d'uS'a'ge courant — un belge vous -dit sans mauvaise intention que vous m'entez — l'expression a en français un caractère injurieux qui n'est pas dans l'intention de mistress Page. - ' .
h On sait que les chevalières ont le droit de placer le mot Sir devant leur prénom.
5 Thèse knights will Iiack... Cette phrase et celle qui la suit ont été traduites de la façon la plus fantaisiste.— Tu serais un chevalier bâtard (Guizot). —-.'Cet honneur-là deviendra banal (F, V. II,,). —• Des chevaliers comme toi n'auraient pas d'éperons (Montégul), Schmidt ne sait quel sens attribuer à to hack. Or, en suivant le mot à mot — et en donnant au mot hack le sens de se louer, se prostituer . jjoiir de l'argent — on arrive à une suite d'idées très logiques. V. le Dictionnaire de Fleming et Tibbius.
G Littêralementj nous brûlons la lumière du jour. Voir Roméo et Juliette, page 150, réplique de Mercutioj ' . •■ être ehevalièrée ! J'aurai la pire opinion des gros hommes, tant que j'aurai un oeil pour faire une différence entre les faces des hommes... et pourtant il ne jurait pas 1.,..'■ il vantait la modestie des femmes! et-si raisonnablement, si moralement réprouvait toute inconvenance ! j'aurais juré que ses dispositions allaient de pair avec la vérité, de ses paroles... mais elles ne se tiennent pas et vont de compagnie, pas plus que le centième psaume, sur l'air de Manches vertes * 7 Quelle tempête, je le demande, a jeté cette baleine, avec tant de tonnes d'huile dans le ventre, sur la côte de Windsor ? Comment me vengerai-je de lui ? Je crois que le mieux serait de l'entretenir dans l'espérance, jusqu'à ce que le mauvais feu de la luxure l'ait fondu dans sa propre graisse! Avez-vous jamais entendu rien de pareil?
Mrs PAGE.
Lettre pour lettre... il n'y a que le nom de Page et de Ford qui diffère!... à ta grande consolation, dans ce mystère de mauvaises réputations, voilà la soeur jumelle de ta lettre... mais que la tienne hérite la première, car je le jure, ce ne sera jamais la mienne. Je garantis qu'il a un millier de ces lettres, avec une place en blanc pour différents noms— plus de mille, sûr ! — et celles-ci sont de la seconde édition. Il les imprimera sans doute: car peu lui importe ce qu'il met sous presse, quand il voudrait nous y mettre toutes deux. J'aimerais mieux être une géante et coucher sous le mont Pelion ! Ouais, je trouverais vingt colombes lascives 2, ayant un seul homme chaste ! '
Mrs FORD, comparant les deux lettres.
Mais oui ! c'est tout à fait la même ! La main, les mots 1... Mais qu'est-ce qu'il pense de nous !...
Mrs PAGE.
Eh ! je n'en sais rien ! Cela me fait presque rager contre ma propre honnêteté ! Je me traiterais moi-même comme, quelqu'un avec qui je ne serais pas liée à. fond. Car, pour sûr, à moins qu'il n'ait reconnu en moi quelque tare, que je ne connais pas moi-même,, il ne m'aurait pas abordée avec.cette furie I
Mrs FORD.
Un abordage, vous appelez çà ! Je suis bien sure que je le garderai plus haut que le pont 3 !...
Mrs PAGE.
- Et moi aussi ! S'il vient sous mes éeoutilles, je n'irai plus jamais à la mer ! .Ven-geons-nous, de lui. Assignons-lui un rendez-vous : donnons-lui une apparence de confort, "pour son projet, et tironsrle de l'avant, avec de jolies amorees.de délais, jusqu'à ee qu'il ait mis ses chevaux en gage à,- mon hôte de la Jarretière.
/ MTS FQRD.
Oui, je consentirai à toute méchanceté contre lui, pourvu que cela ne souilje pas, la délicatesse: de notre honnêteté. Qh, si mon mari avait vu cette lettre !■ C'était donner éternel aliment à sa jalousie ! "
1 Chanson populaire. Nous disipfis comme sur l'air de Xanj^a/v
. 2 Pour une habitante de. 1^. campagne, Mrs Page paraît avoir trop bonne gpioion de; l'a'chasteté
des colombes., : '..■'.■- ..;
» Probablement ■■;-. Il ne serait pas§ui!le pont, mais pendu aune verguf.
LES J O Y EU SES C OMM ERES DE WIN D S O R 549
'Mrs PAGE.;. . - '".;.■■'.. ;•
Tenez, regardez, voilà qu'il vient ! Et mort brave mari aussi... il est aussi loin de jalousie que moi de lui en donner cause... et, je peux le dire, c'est une irnmesurabîe distance !...
Mrs FORD.
Vous êtes la plus heureuse de nous deux...
. Mrs PAGE.
Entendons nous ensemble contre ce chevalier de graisse*., venez par ici... (Elles sortent.)
Entrer.! PORD, PISTOL, PAGE et NYM.
FORD
Boni j'espère que cela n'est pas.
PISTOL
En certaines affaires, l'espoir est un chien à queue coupée.., Sir John convoite ta femme.
FORD
Hé, monsieur, ma femme n'est pas jeune ! *
PISTOL
II courtise à la fois en haut et en bas, à la fois, riche et pauvre, à la fois, jeune et vieille, l'une comme l'autre, Ford. Il aime ta galimafrée * !... Ford, prends garde !
FORD
Aimer ma femme !
PISTOL
D'un, foie chaud à brûler. Préviens cela ou va, comme le Sire : Actéon, avec Couronne-de-bois 2 sur tes talons... Oh ! le nom est odieux!
■•.■'..' FORD
Quel nom, monsieur?
PISTOL
La corne, te dis-je.... adieu ! Prends garde, ouvre l'oeil. Car les voleurs rôdent la nuit, Prends garde, avant que vienne l'été et que le coucou chante. Partons, Sir capo-ral Nym. Croyez-le, Page. Il parle avec sens. (Il sort.) *.
FORD
Je serai patient. Je trouverai, le fin de la chose.
NYM. ' .
Et ceci est vrai. (A Page.) Je n'aime pas la blague de mentir; Il m?a fait tort en
1 GallimajUfryJ Ce vieux mot dont l'origine est inconnue signifiait autrefois: en français, un: ragoût préparé avec toutes sortes de restes. Aujourd'hui nous appelons galimafrée une personne qui. a de grosses joues. Mais ici galimafrée a ce sens : — Il aime ta cuisine, tes gros plats, ton pài4dù-feu: 4-- Ët d'après cette dernière expression, le peuple n'àppelle-t-il pas la femme — le pot-au-feu. Le mot vise donc et la mangèaille et Mrs Ford. Maufry, mdfrée, doivent être rapprochés de;notre, patois- baufrée (pr. bâfrée) quisignifie une grosse quantité devietuaille. . J .....
2 Ringwood. Le mot porte une majuscule, i'.c qui fait supposer qu'il s'agit du nom d'un chien. Ce> nom est d'ailleurs une allusip^ évidente au cocuage. El Pistol. se sert de, cette image pour ne pas pro-noncer d'abord .le. mot .dieux de corne.; F. V. Hugo a supprimé le' — à tes .talons-^— qui faittoute la difficulté du passage.'C'est.plus simple. ; • ?5<>
(OEUVRES D£ SHAKESPEARE quelques blagues : j'aurais bien porté la blague de lettre à votre femme. Mais.-j'ai une épée et elle mordra selon mon besoin. Il aime votre femme. C:est cela, en court et en long *. Mon nom est caporal Nym et Falstaff aime votre Femme, Adieu, je n'aime pas. l'odeur du pain et du fromage et il yal'odeur de ça... adieu 2! (Il sort.)
PAGE
L'odeur de ça, dit-il ! voilà un gaillard qui chasse l'humour hors d© son esprit... . . ■■ FORD, à part.
Je vais chercher après Falstaff.
' PAGE,, à part. '
Je n'ai jamais entendu un gred.in aussi marmotteur et aussi affecté !
FORD, à part.
Si je trouve la chose, bien!
PAGE, à part.
Je ne croirai pas un tel chinois 3, quand même le prêtre de la ville me le recomman-deraitpoyr un franc-parleur.
FORD,-à part.
C'est un bon et sensé camarade... bien ! (Rentrent les daines Ford et Page.)
PAGE
Ha, ha! Meg?...
Mrs PAGE.
Ou aUezi-vous, George?... entendez-vous?.,.
Mrs FORD.
Eh bien, mon doux Frank. Pourquoi es-tu en mélancolie ?....
FORD
Moi! de la mélancolie ! je ne suis pas en mélancolie... allez à la maison, allez.
Mrs FORD.
Ma foi, tu as quelque idée crochue en tête !... venez-vous, mistress Page.
Mrs PAGE.
Je suis à vous... Viendrez-vous dîner, George ? (A Mrs Ford.) Regardez, qui vient là... elle sera notre messagère auprès ce gueux de chevalier !... (Entre mistress Quickly.)
' - Mrs FORD.
Vrai, je pensais à elle.'Elle arrangera, cela,
Mrs PAGE, à Mrs Quickly.
Vous êtes venue pour voir ma fille Anne ?
, . " .. Mrs QUICKLY.
Qui, pour sûr ; et,; je vous prie, comment va la bonne mistress Anne ?-:
Mrs PAGE.
Entrez avec nous et voyez-la. Nous aurons avec vous une heure dé causette. (Spr-terit les trçis fepimes,) ■•■;■■'
^[ Jn short andin long,
2.Encore: une fois, Nym emploie à tortet à traversMe mothumour. Cette; répétition- estintraduisible en français. Tous lès 1 mots; soulignés remplacent le :mot ^i<'//îOii?nWalter Scott parle quelque part de ces. bravi de Shakespeare, Pisloly Sym, etçv,,, qui, diWl, avaient lenvs> humours, ou: bizarreries: partiéulièresv:
» Càtàïan, la Chine étant dénomméeMe Cathay, Cependant il est à remarquer quele patois nor-mandaconserve cataud, catis, dansle sens d'/iy/jocrite, comme le chat, caî., \
S:f* Eh bien, maître Ford?
FORD
Vous avez entendu ce que ce grédin m'a dit... oui ou non?...
PAGE
"Oui, et vous avez entendu ce que l'autre m'a dit.
FORD
Croyez-vous qu'il y ait en eux de la vérité.
PAGE
A la potence, les gueux. Je ne crois pas que le chevalier ferait de; ces ouvertures-là. Mais ceux qui l'accusent d'intentions vis-à-vis de nos fenïmês sont une paire d'hommes qu'il a renvoyés.... de vrais bandits, maintenant qu'ils sont.hors de son service.
FORD
C'étaient ses hommes ?
PAGE
Pardieu oui! .
FORD
Je n'en aime pas: mieux ça... Il demeure à la Jarretière h...
PAGE
Eh oui, il y demeure. S'il avait projet de pareille expédition sûï ma fëm;mê-, j© la lâcherais sur lui : et ce qu'il en attraperait de plus: que des grots mots:, 'qweçelâ tombe sur ma tête!...
FORD
Je ne doute pas de ma femme. Mais je n'aimerais pas les laisser énsêmfele. Un homme peut être trop confiant. Je voudrais qu'il ne me tombât rien sur la tête. Je ne peux pas en être content.
PAGE
Regardez, voilà mon hôtelier de l'a Jarretière qui arrive en criant. Ou il a du liquide dans la caboche ou de l'argent dans sa bourse, quand il a l'air si joyeux... (Entrent L'HÔTE et le Juge SHALLOW.) Hé bien, mon hôtelier!
L'HÔTE
Eh bien, mon gros sacripant1... tu es.un gentil garçon!... (k S^/W.) Dites donc,'' cavalier juge..
•SHALLOW
Je vous suis, mon hôte, je vous suis. Bon soir et vingt de plus, bon maître Page] Mafee Page, voûlèz-vous venir -avec nous.... nous'avol^;•uJî^am^Jsem'e■nt:t®utprêt.^,^
L'MÔTE. ...■"■'•'.."■■ •->
Dis4ui^ cavalier juge, dis^lui^ mon-s;aeripa)ntl
SHALLOW
Monsieur;,, c-est -uae 'bataille qui va être, livrée entre Sir ; Mùgla^ % prêtre W'éfcte et Caïùs,. le. docteur françaisi
FORD,, çtttixanl l'hôte à l'écart,'
Monfo<m hôte d^fa Jarretière:, «oeot.w
*' Bully rooki Cette grosse facétie ne s'adresse pas, on le voit,: à Falstaff seul. 55*
L'HÔTE
Qu'est-ce que tu dis, mon sacripant?... (Ils vont à part.)
SHALLOW, à Page.
Voulez-vous venir avec nous pour assister à ça. Mon joyeux hôte est chargé de mesurer les épées ; et je crois qu'il leur a assigné des rendez-vous différents. Car, croyez-moi, j'entends dire que le curé n'est pas un plaisantin. Écoutez, je vous dirai ce que sera notre farce.
L'Hôte, à Ford.
N'as-tu pas quelque affaire contre mon chevalier, mon hôte-cavalier ?...
FORD
Non. je l'atteste : mais je vous donnerai une potée de vin brûlé si vous me donnez
une introduction près de lui, en lui di-- . .V.: .j<gfeL- sant 4ue Je m'appelle Brook... seule--
JÉ&^\ à!ÊÊKÊÈ^^& ment pour une plaisanterie. «HÉSII^J |fffl)^^P^^^>^^ L'HÔTE.
■ÉSiP''''^ /^^^^^"ià^k La main, mon gros. Tu auras l'entrée ^EC- 4L >^^>ïh£MÊsvÊ!k :MilÉIPe!iV, ct la sortie, dis-je bien? et ton nom sera WS^^-WiîWÏ!wÊS^^^''':WÊM^^h Brook. C'est un joyeux chevalier. Ve-- ^MmÊi^^ÊMMm^^!^' ""' Wmi^^^Èl ■ nez vousi mes coeurs 1! SlH^^HiRfe^iiB^B7'"' SHALLOW.
WÊKBÊmmmSÊ^^Ê^^MW^^m^SÊ ••'.-- Nous sommes à vous, mon hôte. W^^^ÊÊS^^^^^^MSJ^^^^m W&rnL PAGE.
f^^^^^^^^K^^^^^^^^^^X \%^Ê- J'ai entendu dire que le français était VWTO^ U '*' ' de bonne adresse à la rapière.
™ '''Il P I SHALLOW.
Page et Ford. Bah ! je pourrais vous en dire da--
vantage... aux temps présents, vous vous tenez à distance, avec vos passes, vos estocades et je ne sais quoi... c'est le coeur, maître Page... c'est là, c'est là!... J'ai vu le temps où avec ma longue épée je vous aurais fait, vous, ces quatre grands compagnons, filer comme des rats.
L'HÔTE
Ici, les gars, ici, ici ! Nous remuons-nous ?
PAGE
Nous sommes à vous... j'aurais mieux aimé apprendre qu'ils se chamaillent, plutôt que de se battre. (Sortent l'Hôte, Shallow et Page.)
FORD
Quoique Page soit un imbécile avec sa sécurité et se base si fermement sur la fragilité de sa femme, moi je ne puis chasser si aisément mes idées. Elle s'est trouvée en sa compagnie à la maison de Page, et ce qu'ils ont fait là, je n'en sais rien. Bien, je vais creuser cela : j'aurai un déguisement pour sonder Falstaff. Si je la trouve honnête, je ne perdrai pas ma peine... si elle est... autrement, c'est de la peine bien employée (77 sort.)
1 II y a ici doute sur le texte. Hearts ou an heirs. Ce dernier mot ne présente pas un sens connu. D'après Mackay, une élymologie celtique donnerait tout de suite. Le détail est d'ailleurs de peu d'im-portance.