‹ Œuvres de William ShakespeareChapitre 23 sur 176 · LE SEIGNEUR · texte numérisé non relu

LE SEIGNEUR

La Reine désire que vous usiez d'aimables paroles avec Laertes, avant que vous en veniez à l'assaut.

HAMLET

Elle me donne bon conseil. (Le seigneur sort).

HORATIO

Vous perdrez votre gage, Seigneur.

HAMLET. '

Je ne crois pas. Depuis qu'il est allé en France, j'ai pris continuel exercice. Je gagnerai, à ses conditions. Mais tu ne saurais croire combien tout ici est malade au-tour de mon coeur... Mais ce n'est pas l'affaire!

HORATIO

Pourtant, mon bon Seigneur...

HAMLET

C'est une folie... mais c'est une sorte de pressentiment — qui peut-être trouble-rait une femme!...

HORATIO

Si votre âme repousse quelque chose, obéissez-lui. Je vais contremander le rendez-vous et dire que vous n'êtes pas disposé !

HAMLET

Pas du tout, nous défions l'augure. Il y a une Providence spéciale dans la chute d'un moineau. Si cela est maintenant, cela n'est pas à venir : si ce n'est pas à venir, ce sera maintenant : si ce n'est pas maintenant, cela viendra. Être prêt, c'est tout. Puisque nul homme ne sait rien de ce qu'il quitte, qu'est-ce que le quitter de bonne heure ?

Entrent le ROI, la REINE, LAERTES, OSRIC, SEIGNEURS, SERVITEURS

avec des fleurets.

LE ROI, mettant la main de Laertes dans celle d'Hamlet.

Venez, Hamlet, et de ma main prenez cette main.

HAMLET, tenant la main de Laertes, gravement.

Pardonnez-moi, monsieur, j'ai mal agi envers vous. Mais pardonnez, car vous êtes un gentilhomme. Cette assistance sait et vous devez avoir appris: comment j'ai été frappé d'un cruel égarement. Ce que j'ai fait — ce qui à vos sentiments naturels, à votre honneur, à votre censure a méchamment donné éveil —• je proclame ici que c'était folie. Est-ce Hamlet qui a offensé Laertes ? Jamais Hamlet. Hamlet était hors de lui-même et, n'étant pas lui-même, a offensé Laertes, Alors ce n'est pas Hamlei qui a fait cela, Hamlet renie 1. Qui donc a fait cela ? Sa; folie. Et s'il en est ainsi

1 Cette amende honorable, si dignement faite par Hamlet, est d'autant plus poignante — et c'es en ces combinaisons qu'éclate l'inqualifiable génie de Shakespeare— que Laertes agit en traître et ei déloyal adversaire. Hamlet est du côté qui a été offensé. Sa folie est l'ennemie du pauvre Hamlet. Mon-sieur, devant cette assistance, laissez-moi, en désavouant tout mauvais dessein, me libérer en vos plus généreuses pensées comme si j'avais lancé ma flèche par-dessus la maison et qu'elle eût blessé mon frère.

LAERTES.

Je reçois satisfaction en les sentiments naturels qui, au cas présent, devaient m'entraîner à la vengeance : mais, dans mes sentiments d'honneur, je reste en réserve et ne veux pas de réconciliation, jusqu'à ce que, d'arbitres âgés et d'honneur reconnu, j'aie reçu avant tout la parole de paix qui garde mon nom intact. Mais, jusque-là, je reçois votre amitié offerte comme amitié et je ne l'offenserai pas.

HAMLET

Je l'embrasse sincèrement et jouerai franchement cet assaut de frère. Donnez-nous les fleurets. Allons !

LAERTES.

Allons, un pour moi !

HAMLET

Je serai votre plastron' 1, Laertes. En mon ignorance, votre talent, comme une étoile dans la nuit profonde, va resplendir.

LAERTES.

Vous vous moquez, monsieur.

HAMLET

Non, par cette main !

LE ROI

Donnez-donc les fleurets, jeune Osric. Cousin Hamlet, vous connaissez le pari ?

HAMLET

Très bien, My Lord. Votre Grâce a mis ses enjeux du côté le plus faible.

LE ROI

Je ne crains pas cela. Je vous ai vus tous deux. Mais comme il est devenu plus fort, par contre, nous avons des avantages.

LAERTES. refusant un fleuret.

Celui-ci est trop lourd. Permettez que j'en voie un autre.

HAMLET

Celui-là me va bien. Ces fleurets sont tous de longueur ?

OSRIC.

Oui, mon bon Seigneur. [Ils se mettent, en garde.)

LE ROI

Placez-moi les coupes de vin sur cette table. Si Hamlet porte le premier ou le second coup — ou riposte à la troisième passe — que toutes les batteries fassent feu à la fois. Le Roi boira à la bonne respiration d'Hamlet 2 -— et dans la coupe sera une perle plus riche que toutes celles qu'ont portées sur la couronne de Danemark quatre

4 Ici un jeu do mots. Foi!, fleuret, signifie en même temps ce qui sert à mettre en relief, à faire briller une pierre précieuse. Hamlet dit donc à la fois — .le serai voire lleurct ■— et ■— .le vais vous servir de plastron.

2 Voir plus loin l'explication de cette phrase clans un mot de la Reine sur la courte haleine d'Hamlel. rois successifs. Donnez-moi les coupes, et que la timbale dise à la trompette, la trompette aux canons, les canons aux cieux et les cieux à la terre : — Maintenant le Roi boita Hamlet! — Allez, commencez, et vous, les juges, ayez l'oeil subtil!

HAMLET

Allons, monsieur.

Le duel.

LAERTES.

Allons, My Lorch {Assaut.)

HAMLET

Un!

LAERTES.

Non!

HAMLET

Jugement !

• OSRIC.

Un coup... un coup très palpable.

LAERTES.

Bien, recommençons ]

LE ROI

Un instant! donnez-moi à boire ! Hamlet, cette perle est à toi ! (Il jette la perle . empoisonnée). Voici, à ta santé !... donnez-lui cette coupe ! (Les trompettes sonnent. — Coups de canon.)

HAMLET, à celui qui lui présente la coupe.

Je veux d'abord pousser cette botte. Mettez cela un instant de côté. Allons ! (L'assaut recommence.) Un coup ! qu'en dites-vous ?

LAERTES.

Touché ! Touché ! Je l'avoue.

LE ROI, à la Reine.

Votre fils va gagner.

LA REINE, s'approchant d'Hamlet.

■? Il est gros et a l'haleine courte1... Là, Hamlet, prends mon mouchoir et essuie ton front. (Elle saisit la coupe empoisonnée.) La Reine vide 2 cette coupe à ta santé, Hamlet !...

HAMLET

Ma bonne mère I

LE ROI

Gertrude, ne buvez pas !

LA REINE

Si fait, My Lord, je vous demande pardon ! (Elle vide ta coupe.)

LE ROI, qui a essayé en vain de la lui arracher. A part.

Trop tard ! c'est la coupe empoisonnée !

HAMLET, à la Reine.

Je n'ose pas encore boire, madame. Tout à l'heure!

LA REINE

Viens, laisse-moi essuyer ton visage.

LAERTES, au Roi. ,

My Lord, maintenant je vais le toucher.

LE ROI

Je ne crois pas 1

LAERTES, qui a en main le fleuret empoisonné, à part.

Et pourtant c'est presque contre ma conscience !

HAMLET

Allons, au troisième, Laertes. Vous allez mollement, Je vous en prie, allez-y de votre meilleure violence. J'ai peur que vous me traitiez en enfant!

1 Les adaptateurs français auraient tenu à sacrilège de noter ces indications. Hamlet qui est un gros garçon, saxon blond, a été transformé en Un semi-italien maigre et nerveux.

* Carcuse, vider-jusqu'au fond, vieux français; carousser, qui vient de l'allemand Gar ausl cri poussé par le buveur qui retourne son verre sans qu'une seule goutte en tombe.

T4AMTFT 121

Dites-vous cela!... Allons ! (Assaut.— Pause.)

osRiC.

Rien de part ni d'autre !

LAERTES.

A vous maintenant! (Laertes blesse Hamlet; Nouvelle passe plus violente. Les deux adversaires s'exaspèrent. Corps à corps dans lesquels- ils échangent leurs armes, de telle sorte que le fleuret empoisonné passe dans la main d'Hamlet qui à son tour blesse Laertes.)

LE ROI. '

Séparêz-les t ils sont furieux !

HAMLET. , .'

Non! non! encore ! (La Reine chancelle et tombe.)

OSRIC.

Oh ! voyez à la Reine! Là!...

HORATIO

Ils saignent tous les deux. (A Hamlet.) Qu'y a-t-il, My Lord!

OSRIC, à Laertes.

Qu'y a-t-il, Laertes ?

LAERTES. v' - ■ '

Ce qu'il y a... comme une bécasse à mon propre piège... Osric, je suis juste-ment tué par ma propre trahison... , ■" ' -

HAMLET

Qu'a donc la Reine !

LE ROI, essayant de donner le change.

Elle s'est évanouie à la vue du sang.

LÀ REINE, revenant h elle.

Non! non!... la coupe! la coupe!... ô mon cher Hamlet!... la coupe ! la coupe!... Je suis empoisonnée!...

HAMLET

Infamie!... Ho! qu'on ferme les portes !... Trahison!... qu'on la découvre !

LAERTES, tombant à son tour.

Elle est ici, Hamlet. Hamlet, tu es tué, toi aussi. Nulle médecine au monde ne peut te faire de bien et en toi, il n'y a pas une demi-heure de vie. L'instrument de. trahison est dans ta main, démoucheté et empoisonné. Ces infâmes pratiques se sont tournées contre moi. Le Roi... le Roi est à accuser {...

HAMLET, regardant le fleuret.

Cette pointe aussi est empoisonnée! {Il se jette sur le Roi et te frappe.) Alors... poison, à ton oeuvre!

~ OSRIC : et les SEIGNEURS.

Trahison! Trahison!

LE ROI

O mes amis... défendez-moi... je ne suis que blessé!...

HAMLET! le saisissant etléforçantà boire- le'reste: afe Icicoupe,: ' -

Ici, toi, incestueux, meurtrier, Danois damné, avale ce breuvage ! La- perlé y est-elle? Suis ma mère 1

LAERTES.

Il a ce qu'il mérite! Ce poison a été préparé par lui-même!... Noble Hamlet, échange pardon avec moi ! Ma mort et celle de mon père ne retombent pas sur toi... ni la tienne sur moi. (Il meurt.)

HAMLET

Que le Ciel te tienne libre de cela! Je te suis... je suis mort, Horatio! (A sa mère.) Misérable Reine ! adieu !... Quand à vous tous qui, à cette catastrophe, pâlis-sez et tremblez, vous qui n'êtes en ceci que des muets spectateurs... Ah ! si j'avais le temps!... Mais le cruel gendarme, la Mort, est strict à vous arrêter!... Oh! pour-rais-jc vous dire!... Mais laissons cela!... Horatio, je suis mort... toi, vis! et explique justement et ma cause et moi-même aux mal informés !...

HORATIO

Ne croyez pas cela... (S'emparant de la coupe empoisonnée.) Je suis un vieux Romain plutôt qu'un Danois ! Il y a encore là un reste de liqueur.

HAMLET

W^Wm^\ .^^^Ê^^m'^^^^k'' choses demeurant inconnues — laisserai-jc W^^^jft^^ÊS^^Mm^mMiCimÊ'-, derrière moi?... Si jamais tu m'as porté dans wÊÊ9ÊÊ^^S^^I^^^^^^^Ê0iÈK- ton coeur) reste encore absent de la félicité W^ÊÊÊBÊ^^^M^^^^^^^^^Ùl' éternelle, et dans ce dur monde épuise ton ^^HBI^^P^W^^^^'l^^^^B^l souffle de douleur pour dire mon histoire!... W^^^ÊSmSiiw^^^/^mÊÊ^^Ê^^mk iPn entca^ au dehors une marche guerrière, W^^^^Smk1'- ':'hmMlfmt^^^-mf mêlée de salves d'artillerie.) Quel est ce bruit

OSRIC.

Alors, poison, à ton oevtvrel , • i- .• u . • i

' H Le jeune Fortinbras, revenu triomphant de Pologne, donne aux ambassadeurs d'Angleterre cette salve guerrière!...

HAMLET

Ho ! je meurs, Horatio !... le puissant poison tout à fait triomphe de ma volonté ! je ne puis vivre pour entendre les nouvelles d'Angleterre... Mais je le prophétise, l'élection va briller sur Fortinbras!... 11 a ma voix mourante! Ainsi dis-lui plus ou moins les circonstances qui ont amené... le reste, c'est le silence! (Il meurt.)

HORATIO

Quel noble coeur se brise !... Bonne nuit, doux prince, et que des vols d'anges chantent sur ton repos ! (On entend une marche.) Mais pourquoi ces tambours vien-nent-ils ici ?

Entrent FORTINBRAS, LES AMBASSADEURS d'Angleterre et la foule.

FORTINBRAS

Où est ce spectacle ?

Ce qu'il est, vous le voudriez voir. Cessez de chercher si c'est malheur ou miracle!

FORTINBRAS

Cette curée sonne l'hallali! O vaniteuse mort, quel festin donnes-tu donc dans Iton éternelle caverne, que si sanguinairement, d'un seul coup, tu aies frappé tant de 'princes ?

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