scène, ce sera à titre de Géronle-,, non sans
quelque dignité, de père noble, rôle non préparé,
non compris, non achevé. On supprime; la scène
typique dans laquelle, père maladroit, il donne au
sujet de son fils des instructions dont M. Prit--
dliomme raurait sujet de se montrer fier, en ajou--
tant à la niaiserie bourgeoise Ta g.redinerie d'un
pseudo-machiavélisme qui pue l'homme de cour,
le chambellan prêt à seconder, sinon à conseil--
ler toutes mesures malhonnêtes,' à se cacher
en espion derrière, les tentures, à mentir impu--
demment .pour flatter la sottise: d'àutrui. On écarte
encore, comme indigne de la-iSéène française, cet
exposé balourd d'un code de civilité bourgeoise,.'
i débité par Polonius à Laertes, et si intéressant
s cependant en ce qu'il prouve: combien peu les
, imbéciles changent de, siècle, en siècle. '
Ophélia n'est certes pas mieux traitée*, au .nom
t de ce prétendu goût français. Shakespeare l'a
t 1 Voir l'a Préface générale eb l'Élude sur Shakes--
peare, en tèle de l'ouvrage. •-"..''>.
12Z dessinée fille très simple, très naïve, obéissante, plus admiratrice qu'amoureuse d'Hamlet. Et com-bien touchante cependant, quand, à la parole brutale d'Hamlet : — Je ne vous ai jamais aimée — elle répond par ce mot si peu théâtral et par cela même si douloureux : — Je n'en fus que plus déçue ! — c'est comme un soupir. Pour le goût français, il a fallu qu'elle passât par la petite porte de Scribe et qu'elle fût — la demoi-selle à marier. Seulette un instant, on lui fait roucouler un : —Il m'aime! —qui a traîné sur tous les pétales de marguerite; et enfin, sacrilège ' plus fâcheux encore, on l'oblige à mâchonner des platitudes :
Ii'aurore croit-an jour, Et l'âme au paradis et la femme à l'amour !
Que dire encore de celte petite révolte de pen-sionnaire en face de son frère :
Oh! monsieur parle en maître, Il me semble 1...
En celte monomanie de corrections, d'ajoutages, on en arrive à de véritables non-sens. La reine Gertrude lui dit — en France :
Si tu lui rends l'esprit par ion douoe abandon (?) Je serai bien heureuse.
EtOphélia, bêbête et bêlante, de répliquer :
Ohl madame... et moi donc!
Puis, en aparté, elle miaule, en chatte amou-reuse :
Aveugle de clarté (III), ne me vorra-t-il pas î Sou rêve plane en haut, mon amour est en bas. Tandis qu'Hamlet, en ténor des Balignolles, ronronne à part :
Ophéliel ô jadis ma -vie et ma lumière, Parlé de mes péchés, ange, dans ta prière!... Or c'est ironiquement, et après avoir murmuré -=- A nous deux, belle Ophélial — qu'Hamlet lui adresse ces mots volontairement ampoulés :
— Nymphe, que dans tes oraisons soient remé-morées mes fautes 1...
, Le — ô jadis ma viel **- le T- ange, dans ta prière ^- sont des ignorances ou des trahisons... Il faudrait reprendre vers par vers, mot par mot, et on prouverait que jamais un spectateur de la Comédie-Française n'eut ni ne put avoir la moindre idée de ce qu'est l'Iïamlet de Shakes-peare.
Ainsi jamais caractère n'a été plus méconnu par des adaptateurs que celui de la reine Ger-trude. ".
Shakespeare l'a montrée sensuelle, avare, séduite par des présents et des vigueurs d'amour. Son premier époux était noble, grand, vaillant et bon. Elle a glissé de ce héros à l'abject person--
nage qu'est Claudius. Mais ici encore le goût
français — ce que Schiller appelait le décorum —
vient à la rescousse. Un roi est un roi,, quand
même il a assassiné et volé : ce ne peut être un
vil pourceau qu'on volontiers barbouillerait de
fange. Mais surtout une reine est une reine, et'
la scène terrible, superbe de sauvagerie /et dé
brutalité, dans laquelle Hamlet insulte et maudit
sa mère, s'édulcore de marivaudage : ,
La Reine. O Hamlet, tu as brisé mon coeur en
deux. -
Hamlet. Bien. Jetez-en au loin" la pire partie et
vivez plus pure avec l'autre moitié...
Ceci est de Shakespeare, c'est précis, c'est
fort.
Les adaptateurs trouvent :
Tu déchires mon coeur...
Jetez-en donc la fange '
Et n'en gardez que l'or... plus de démon dans i'angel
Où ce démon I où cet ange dans Shakespeare 1
HamleLajoute crûment : --Bonne nuit, mais n'al--
lez pas au lit de mon oncle. — Hoi hol le goût I
le goût !..'.
Jamais, plus qu'en ces comparaisons d'un texte .
plein, fort, métallique, avec les traductions fran--
çaises, jamais n'apparaît plus désolémént la nul--
lité de notre vers français, quand il est manié par '
des ouvriers et non par des artistes. L'idée, la
pensée, la moelle sont emmeringuées sous les
sucreries, les chevilles et les rodomontades. Par--
tout où se hérisse, en Shakespeare, quelque angle
fruste déchirant l'âme du personnage pour en
montrer la profondeur, nos versificateurs liment, '
lèchent, coupent pour, sur la rondeur ainsi obte--
nue, plaquer la crème de leurs banalités; Une
fausse grandeur, boursoufllée, outstveic'hed', se
colle, obèse, sur cette littérature toute de mus.-
clés. On cache le fer sous du sucre d'orge.
Au nom du goût français ! serait-il vrai que nous
en fussions à ce bas degré de cérébralité ?
Qui .d'ailleurs rend ces arrêts ? Qui délimité ces
bornes de nos facultés esthétiques? Qui a le droit
de dire : Ceci est acceptable et ceci ne l'est pas...
Seul, le public, et pas autre.
Or quand donc VHamlet de Shakespeare, pour
ne parier que de ce chef-d'oeuvre, a^t-ilété offert,
tel qu'il est, àl'appréciation du public? Quand
donc Polonius a-t-il débité ses âneries dé courti--
san bélître? Quand donc lès deux ambassadeurs,
Rosëncrantz et Guilderistern, se sont-ils montrés
en leur pleine vilenie? Quand donc ©phêlia,
folle, a-t-ellè chanté ses chansons de rue? Quand
donc le roi Claudius est-il apparu en butor cou--
ronné, bellâtre assassin ? Quand donc ta Reine a--
t-elle traité ses sujets rebelles de chiens, a-t-êlle
refusé de recevoir ©pnéHa; â-t-èlle, après l'ana--
thème d'Hamlet, couru à la trahison et à l'in--
ceste?... Le public — j'entends celui du théâtre— con-naît-il cette scène stupéfiante de la lutte entre Laertes et Hamletdans la fosse d'Ophélia? Bonne ou mauvaise, pourquoi n'avcz-vous pas permis aux spectateurs de la juger? Et les fameuses ti-rades d'Hamlet, dont à la Comédie nos snobs se pâment, ont-elles un rapport môme lointain avec les géniales, humaines et souvent formidables inspirations du poète?... Quand on songe que Laertes, dans la scène du Cimetière, insulte le prêtre qui marchande ses prières... c'est alors que le décorum a beau jeu ! pourtant il nous plairait connaître les impressions, non des loges, mais du parterre.
En fait, tout ce qui dépasse le niveau de nos conceptions médiocres est rogné sans conteste. Les romantiques qui se réclamaient si fort de la liberté furent et sont encore plus intolérants que les purs classiques. Seulement les barrières qu'ils posèrent sont à panaches. Ce n'en sont pas moins barrières au progrès et à la vérité. Ne réagirons-nous pas ? L'art dramatique français sera-t-il dé-finitivement condamné à l'impuissance par ces empêcheurs de parler, de penser et d'agir? Et pour rentrer dans notre sujet, VHamlet de Shake-speare est-il réellement injouable? Devra-t'-bn s'en tenir à ces abus de confiance et se résigner à ce que jamais notre public ne connaiK.se Shakespeare, superbe et presque surhumain ?
Celui-là rendra à l'art un service réel, qui osera mettre en scène Hamlet, entier, vrai, qui, sans souci des ambitions plastiques de tel ou tel his-trion, le montrera en sa nature un peu lourde, avec sa tristesse native de Scandinave el ses co-lères de gros Danois, avec son bon sens, sa phi-losophie et aussi ses hésitations d'enfanlK.. Mais comment lutter contre notre monomanie de no-blesse, contre notre vice du pseudo-sublime!... M. Catulle Mendès naguère se posait celte ques-tion :
« Quelle serait l'altitude du public devant cet « Hamlet imprévu? Comment accepterait-il celte « désorientation de ses habitudes admiratrices de « Rouvière, de Salvini, de Rossi, du nègre, et « même de M. Faure? Il faudrait prévenir la cla-- <( que de ne plus se réserver pour les roulements « frénétiques sur le parquet, qui s'achèvent en « une longue immobilité rythmique, l'oeil entre ' « les branches de l'éventail, ni pour les coups de » gueule —ces uls de poitrine des tragédiens — « au point d'orgue final des tirades. Croyez que, « peu à peu détournée, vers le vrai, de ses admi-- « rations du faux, la foule s'accorderait à com-- « prendre qu'elle se méprit et s'enthousiasmerait « à plus juste titre de la véritable oeuvre toute « offerte. »
Pour nous, comme pour Mendès, la réponse n'est pas douteuse :
— Le public français acclamerait Y Hamlet de
Shakespeare et à ce foyer de vie, s'allumeraient,
dans l'âme des jeunes, les lueurs d'un génie nou--
veau.
Pour terminer cette trop longue note, et pour
aider au travail mental de ceux qui voudront com--
prendre la création d'Hamlet, nous inscrivons ici
quelques lignes presque inconnues, mais très sug--
gestives, d'Edgard Poe, les seules d'ailleurs que
le g-énial américain ait consacrées à Shakespeare :
« Dans tous les commentaires sur Shakespeare,
il est une erreur radicale non encore signalée :
c'est la tentative injustifiable d'exposer ses types
en leur demandant compte de leurs actions, en
conciliant leurs incohérences, non comme s'ils
étaient la création d'un cerveau humain, mais
conime s'ils avaient été des créatures existant
actuellement sur terre.
« Nous parlons d'Hamlet — l'homme — au lieu
d'Hamlet — personnage de drame — d'Hamlet
que Dieu, au lieu de l'Iïamlet que Shakespeare
aurait créé.
« Si Hamlet avait réellement vécu et si la tra--
gédie était un attentif résumé de ses actes, grâce
à ce résumé, avec quelque peine, nous pourrions,
il est vrai, concilier ses incohérences et établir, à
notre satisfaction, son véritable caractère.
« Mais la tâche devient une pure absurdité,
quand nous discutons seulementavec un fantôme.
Ce n'est pas alors les actes incohérents de
de l'homme agissant qui sont matière à discus--
sion (quoique nous procédions comme s'ils étaient
en jeu et par suite commettions une inévitable er--
reur) mais bien les fantaisies et les vacillations,
nées du conllil des énergies ou des indolences du
poète. 11 nous paraît presque miraculeux que ce
point spécial ail été oublié!
« Puisque nous sommes sur ce sujet, nous pou--
vons aussi bien offrir une opinion de notre propre
fonds sur les intentions du poète dans le dessin de
son Danois. 11 devait être bien connu de Shake--
speare qu'un caractère principal, dans certaines
catégories d'intoxication intense — quelle qu'en
soit la cause — est une presque irrésistible im--
pulsion à contrefaire un degré d'excitation plus
haut que celui qui existe réellement. L'analogie
amènerait tout penseur à soupçonner la même
impulsion dans la folie, quand- sans doute pos--
sible, elle est évidente. Ce Shakespeare sentait,
— ne pensait pas. Il sentait à travers son mer--
veilleux pouvoir d'identification avec l'humanité
tout entière — sourire ultime de sa magique in--
fluence sur les hommes. Il a écrit d'Hamlet
comme s'il était Hamlet, et ayant, au premier
moment, imaginé son héros surexcité à une insa--
nité partielle par les révélations du spectre, lui,
le poète, a senti qu'il était naturel qu'Hamlet fut
entraîné à exagérer cette insanité... » Roméo cl Juliette, — Acte //, Scène l.
'7 ESCALUS, prince de Vérone.
PARIS, noble gentleman, parent du prince.
MONTAIGU,-> (chefs des deux maisons rivales.
CAPULET, j UN VIELLARD, ami de Capulet.
ROMÉO, fils de Montaigu.
MERCUTIO, parent du prince, ami de Roméo.
BEN VOLlO, neveu de Montaigu, ami de Roméo.
TYBÀLt, neveu de Lady Capulet.
FRÈRE LAURENCE, franciscain.
FRÈRE JEAN, du même Ordre.