‹ Œuvres de William ShakespeareChapitre 32 sur 176 · LADY MONTAIGU · texte numérisé non relu

LADY MONTAIGU

Mais où est Roméo? L'avez-vous vu aujourd'hui? Je suis bien aise qu'il ne fut pas à cette bagarre.

4 To set abroach, ouvrir un tonneau. C'est le sens généralement admis. Cependant abroacli signifie le plus souvent à la broche. 11 semble que le mot implique aussi ouvrage fait vile el mal, sens conservé dans le français brocher et dans le patois i-ouchi abloquer.

H7 Liv. i{j.

Toi, scélérat de Montaigu !

BENVOLIO.

Madame, une heure avant que l'adoré soleil regardât à la fenêtre d'or de l'Orient 1, un trouble d'esprit m'entraîna à me promener dehors, et sous le bois de sycomores, qui s'enracine à l'ouest de la Cité, je vis votre fils, se promenant aussi tôt que moi. J'allai vers lui. Mais il s'avisa de moi et se déroba sous le couvert du bois. Moi, mesurant ses sentiments par les miens propres qui sont d'autant plus actifs qu'ils sont plus solitaires, je poursuivis mon humeur, ne poursuivant pas la sienne et à plaisir évitai qui à plaisir m'évitait.

MONTAIGU

Depuis plusieurs matins, il a été vu là, de ses larmes augmentant la fraîche rosée du matin, ajoutant aux nuages les nuages de ses profonds soupirs. Mais aussitôt que le joyeux soleil, au plus lointain Orient, commence à tirer les rideaux du lit ombreux de l'aurore, loin de la lumière, s'enfuit chez lui mon fils allourdi et, en privé, il s'encage dans sa chambre, ferme ses fenêtres, consigné au dehors la clarté du jour et se fait à lui-même une artificielle nuit. Noire et de mauvaise augure se révèle ainsi son humeur, à moins que bon conseil puisse éloigner la cause.

BENVOLIO.

Mon flotelë oncle, connaissez-vous cette cause ?

MONTAIGU. -

Je ne là connais ni ne-peux l'apprendre de M.

BENVOLIO.

L'avez-vous sollicité par tous moyens ?

MONTAIGU

A la fois ;par moi-même et par maints autres amis. Mais lui, confident de ses propres Sentiments, est pour lui-même — je ne dirai pas combien sincère ■— mais pour lui-même si secret et si clos, aussi loin de se laisser sonder et découvrir que l'est le bourgeon mordu par le ver envieux, avant que de pouvoir épandre ses douces feuilles d'ans l'air ou dédier sa beauté au soleil. Que nous puissions seulement ap-prendre d'où germent ses chagrins:, nous voudrions aussi délibérément les guérir que les connaître.

Entre feofofrfeo, eu fond de la scène.

NBÈNVOLIO.

Voyez, il vient. Savons -plaît, ïënez-voûs àTécart. Je connaîtrai ses chagrins ou serai bien rebuté !

" • MO'NTÀïiGto'. ■ ' •

Je voudrais que tuasses ^ssèzJhëùrèùx, en restant, ipôùr ;entendre sa vraie con-fession;. (A Lady 'Mohtaig-u.)- Venez, nladérèê; Ofeetàrofis-rhôuSv 01s sortent tous deux.)

BENVOLIO, à-îlant à -RônlMo:

©on matin, ^ëôiïsin.

* Benvolio et tout à l'heure Mei'cutio, comme Roméo lui-même parlent le style fleuri mis à la mode par John Lily, dans son roman à'ÈUpfiues. \Bn France, plus tard, mademoiselle de Scudéri dictera aux raffinés leurs mièvreries et leurs préciosités. Dans'les'deux pays, ces formes de langage impli-' quàient une réaction contre les brutalités du vocabulaire soldatesque. De plus, Shakespeare était pas-sionné de Pétrarque et de la littérature italienne,, aux formes d'une excessive recherche et( délicatesse.

ROMÉO, d'un air triste et langoureux.

Le jour est-il donc si jeune? -

BENVOLIO.

Il sonne seulement neuf heures.

ROMÉO

Ah moi! 1 Tristes heures semblent longues! Est-ce mon père qui s'est retiré si vite?

BENVOLIO.

C'était lui. Quelle tristesse allonge ainsi les heures de Roméo?

ROMÉO

De n'avoir pas ce qui, si on l'a, les fait courtes.

BENVOLIO.

En amour ? • .

ROMÉO

Sans...

BENVOLIO.

Sans l'amour ? ,

ROMÉO--

Sans la faveur de celle pour qui je suis en amour.

BENVOLIO.

Hélas! cet amour, si gentil en perspective, serait-il si rigoureux et rebelle aux preuves?

ROMÉO

Hélas ! cet amour, dont la vue est. encore voilée, suivrait, sans yeux, les sentiers de son vouloir!... (Changeant de ion.) Où dînerons-nous?... O moi ! quel tumulte y eut-il ici?... Ne me le dis pas, car j'ai tout entendu. Il y a ici beaucoup à faire avec ' la haine, mais plus encore avec l'amour. Hélas! ô querelleur amour! O amoureuse haine! O toute chose de rien d'abord créée! O lourde légèreté! O sérieuse vanité ! Chaos mal formé de choses bien semblantes! Plume de plomb, brillante fumée, feu froid, maladive santé! Éveillé sommeil! Tout ce qui est ce qu'il n'est pas? Cet amour, je le ressens et ne jouis pas de l'amour! Cela ne te fait-il pas; rirel 2

- BENVOLIO.

Non, cousin, je pleurerais plutôt.

ROMÉO

Bonne âme, à quoi donc?

BENVOLIO,.

A l'oppression de ton bon coeur.

ROMÉO

Oui, tel est le crime de l'amitié! Mes propres pensées gisent lourdes; en mon

1 Ah ma! Cette exclamation, très fréquente en anglais, se retrouve dans beaucoup de provinces françaises. C'est pourquoi'elle est Conservéeici. \ ":

!Ges jeux d expressions, ces calembredaines prétendues poétiques, seraient aussi" fatigantes en-anglais, qu'en français, si; on n'y sentait, de la part de Shakespeare, une volonté de raillerie! contre lè: style à la mode. A les entendre, le public anglais rit, ce que nous ne nous permettrions pas, tant nous méconnaissons le procédé shakespearien — conduire au tragique par le comique. coeur : et tu les veux augmenter pour les allourdir encore du poids des tiennes. — Cette amitié que tu m'as montrée ajoute plus de peine au trop plein de la mienne. Amour est fumée, élevée par la vapeur des soupirs. Purifié, c'est un feu, étincelant dans les yeux de l'amant. Combattu, c'est une mer, nourrie des larmes de l'amant. Qu'est-il encore? Une très discrète folie, une rudesse qui déchire et une douceur qui guérit. Adieu, mon cousin. (Il va pour sortir.)

BENVOLIO.

Doucement, je vais avec vous. Et si vous me laissez ainsi, vous me faites tort.

ROMÉO

Bah! i je me suis perdu moi-même. Je ne suis pas ici. (Se désignant.) Celui-ci n'est pas Roméo, c'est quelque autre !

BENVOLIO.

Dis-moi — en tristesse 2 ■—■ qui tu aimes ?

ROMÉO

Quoi ! faut-il gémir... et te le dire ?

BENVOLIO.

Gémir ! pourquoi, non ! Dis-moi qui, tristement, voilà tout!

ROMÉO

Ordonnez à un malade en tristesse de faire son testament! Mot mal suggéré à qui est si mal ! En tristesse, cousin, j'aime une femme !

BENVOLIO.

Avais-je visé juste, en supposant que vous .aimiez ?

ROMÉO

Un vrai bon cibleur !.... Et elle est belle, celle que j'aime !

BENVOLIO.

Une vraie belle cible, beau cousin, est plutôt touchée.

ROMÉO

Mais en cette touche vous manquez. Elle n'est pas touchée par la flèche de Cupidon : elle a l'âme de Diane, et en la forte épreuve de chasteté, bien armée, du trait faible et enfantin de l'Amour elle vit imblessée. Elle ne veut pas soutenir le siè"-e des mots amoureux, ni subir l'assaut des yeux attaqueurs ni ouvrir son giron à l'or qui séduit les saints. Oh ! elle est riche en beauté, pauvre seulement si, quand elle meurt, avec sa beauté meurt son trésor.

BENVOLIO. .

Est-ce qu'elle a juré que toujours elle vivrait chaste ?

ROMÉO

Elle a juré et en cette épargne fait immense préjudice. Car la beauté, affamée par sa sévérité, coupe la beauté de toute postérité. Elle est trop belle, trop sage : sa°-e--

1 L'exclamation Tut. 1 se retrouve dans notre Turlulutu.

2 Insadness. On a beaucoup discuté'sur ce mot saduess, en remontant au sens premier qui inipîïqiuè plutôt- sérieux. On va même jusqu'à la racine celtique qui donne solide, pesant. Le sens est beaucoup plus simple. Benvolio, qui conçoit gaiement l'amour,, dit à Roméo :-— Voyons, puisque tu tiens à êlre triste, dis-moi tristement le nom de la.maîtresse 1 ment trop belle, pour mériter la béatitude en me faisant désespérer. Elle a abjuré l'amour : et par ce voeu, je meurs tout en vivant, puisque je vis pour te le dire ! *

BENVOLIO.

Laisse toi guider par moi. Oublie de penser à elle.

ROMÉO

Oh ! apprends-moi comment j'oublierai de penser.

BENVOLIO.

En donnant la liberté à tes yeux. Regarde d'autres beautés !

ROMÉO

C'est le moyen d'appeler, par comparaison, sa beauté plus exquise ! Ces heureux masques qui baisent les joues des belles dames, étant noirs, nous mettent en l'idée qu'ils cachent la beauté. Celui qui est frappé de cécité ne peut oublier le précieux trésor de sa vue perdue. Montre-moi une maîtresse d'une prime beauté, à quoi servira sa beauté, sinon comme une note où je pourrai lire... qui prime cette prime beauté ! Adieu, tu ne peux m'apprendre à oublier.

BENVOLIO.

Je me paierai cet enseignement-là... ou je mourrai en dette ! (Ils sortent.)

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