SCÈNE II
Une rue. — Devant la maison de Capulet. — Entrent CAPULET, PARIS
et UN SERVITEUR.
CAPULET
Et Montaigu est lié, aussi bien que moi, sous les mêmes pénalités : ce n'est pas dur, je suppose, pour des vieillards comme nous, de garder la paix.
PARIS
D'honorable réputation vous êtes tous deux : Et c'est pitié que vous viviez si longtemps en querelle. Mais maintenant, Seigneur, que dites-vous de ma proposition ?
CAPULET
Mais je répète ce que j'ai dit auparavant. Mon enfant est encore étrangère au monde. Eîîe n'a pas encore vu la crise de quatorze ans 2. Laissons de deux étés de plus se faner l'éclat, avant que nous la jugions mûre à être fiancée.
PARIS
De plus jeunes qu'elles ont fait d'heureuses mères.
' Toutes ces phrases ont ceci de particulier qu'elles s'adressent - non pas à Juliette qu'il ne con-naît pas encore — mais à une certaine Rosaline à laquelle il ne pensera plus tout à l'heure. En vérité comme Chérubin, Roméo aime la femme avant d'aimer une femme.
Je gravais sur un frêne!..
Que mon coeur, que mon coeur a de peine ! -
Shakespeare a admirablement compris le besoin de passion qui est dans l'âme de l'adolescent. «,,! . ;,al™sfohes <les adaptateurs, il faut placer en bon rang l'édition de Garrick, f inepte comédien qui a dénature tout Shakespeare. L'âge de Juliette est modifié. Elle a dix-huit ans. Pour n'y plus revenir, quiconque a le respect des choses littéraires devrait brûle,-, toutes les fois qu'elle lui tombe sous la main 1 édition de John Bell (1774). Neuf volumes, dont le texte tronqué est aussi ridicule que. les notes sont nuuses, Ainsi jouait-on alors Shakespeare à Drury-Lane.
CAPULET
Et trop tôt sont flétries celles si tôt rendues mères. La terre a englouti toutes mes espérances, sauf elle. Elle est en espérance la maîtresse de mon domaine. Mais courtise-là, gentil Paris : aie son coeur, ma volonté n'est qu'une part de son consen-tement. Si elle t'agrée, dans les limites de son choix gît mon consentement, ma voix bellement accordante.
Ce soir, je donne une fête, anciennement accoutumée, où j'ai invité de nom-breux hôtes, de ceux que j'aime. Et vous, dans le lot, très bienvenu, faites dans mon nombre un de plus 1. En ma pauvre maison, voyez à contempler cette nuit, foulant la terre, des étoiles qui feront noir le ciel clair. De cette joie, dont jouissent les joyeux garçons, quand Avril bien appareillé marche sur les talons du boiteux Hiver, de ce plaisir, au milieu des frais bourgeons féminins, vous recevrez ce soir votre part à ma maison. Écoutez tout, voyez tout, et aimez le plus celle qui aura le plus de mérite. En cette nombreuse perspective, ma fille, étant une, figurera dans le nombre, quoique ne comptant pas. Allons, venez avec moi. (A son valet.) Allez, maraud, trotter à travers la belle Vérone : Découvrez les personnes dont les noms sont écrits là (il lui donne une liste) et dites-leur que ma maison et ma bienvenue sont à leur discrétion. {Il sort avec Paris.)
LE VALET
Découvrir ceux dont les noms sont écrits là ! 11 est écrit que le cordonnier doit se mêler de son aune et le tailleur de sa forme, le pêcheur de son pinceau et le peintre de son filet 2. Mais je suis envoyé pour découvrir les personnes dont le nom est écrit là et ne puis découvrir quels noms la personne qui a écrit a écrits... J'ai besoin de savants. (Voyant entrer Benvolio et Roméo.) Au bon moment!...
BENVOLIO, à Roméo.
. Tut ! Tut! mon garçon, un feu brûle la brûlure d'un autre feu. Une pensée se dimi-nue de l'angoisse d'une autre. Tourne àt'étourdir et guéris-toi en tournant à l'envers. Un chagrin désespéré se guérit de la langueur d'un autre. Prends par ton oeil quelque nouvelle contagion et le poison ranci de l'ancienne mourra..
ROMÉO
Votre feuille de plantain est excellente pour cela.
BENVOLIO.
Pour quoi, je te prie ?
ROMÉO
Pour ton tibia cassé ! 3
BENVOLIO.
Hein! es-tu fou ?
ROMÉO
. Non, pas fou ! mais plus enchaîné que ne l'est un fou ! Enfermé en prison, gardé
'*'■ Est-ce reproduire Shakespeare que d'écrire : .-=? Vous serez le très bienvenu, si vous voulez être du nombre (F.-V.Hugo).
2 II embrouille les mots, attribuant àun métier ce. qui 'appartient à un autre.
3 Ceci...doit être compris dans le sens du dicton frauçais : -r .uncataplasme sur une jambe de bois soit—. remède inutile. \ sans nourriture, fouetté et torturé et... (Le valet s'approche de lui k papier à la main.) Bonjour, mon garçon.
LE VALET
Bonjour 1*... je vous prie, monsieur, pouvez-vous lire?
ROMÉO
Hélas ! ma propre destinée dans ma misère !...
LE VALET
Peut-être avez vous appris cela sans livre. Mais je vous prie, pouvëz-vous lire toute chose que vous voyez ?
ROMÉO
Oui, si je connais les lettres et la langue.
LE VALET
C'est honnêtement parlé... (Il va pour s'éloigner.) Tenez-vous en joie !
ROMÉO, le rappelant.-
Reste, compagnon, je sais lire 1. (Il prend la liste et lit.) — Signor Martino, sa femme et ses filles. Comte Anselme et ses charmantes soeurs. La damé veuve de Vitruvio. Le signor Placentio et ses aimables nièces. Miercutio et son frère Valentin. Mon oncle Capulet, sa femme et ses filles. Ma belle nièce Rosaline. Livia, Le sei-gneur Valentio et son cousin Tybalt. Lucco et la gaie Elena. — (Lui rendant le papier.) Une belle assemblée et où doit-on se rendre ?
LE VALET
Là-haut !
ROMÉO
Où, là-haut?...
LE VALET
Un souper... à notre maison.
ROMÉO
Quelle maison ?
LE VALET
De mon maître.
ROMÉO
En vérité, j'aurais dû vous demander cela d'abord.
LE VALET
Maintenant, je vais-vous le dire sans questions. Mon maître est le grand et riche Capulet. Si vous n'êtes pas de la maison de Montaigu, je vous prie, venez étouffer 2 un verre de vin! Tenez-vous en joie! (Il sort.)
BENVOLIO.
A cette même antique fête des Capulet, soupe la belle Rosaline que ta aimes tant. Avec les beautés admirées de Vérone. Allons-y. Et ci'un oeil non prévenu, corn--
1 Avec cette manie d'épiloguer, Roméo n'a pu répondre nettement, jusqu'à ce que le valet lui donne en somme une petite leçon, -qu'il- renouvelle un peu plus loin en ne répondant pas lui-même^ avec précision. ..-'''.-'"
•» To crush. — Le mot existe dans notre langue familière. ;0h dit écraser un gravn où Meh étran-gler un perroquet, pour boire un verre d'absinthe. On à traduit généralement par faire sauter ou ava-le,. Le -patois .normand de Guernesey donne cruchiëv eueruquer, qui nous «amène a laforme française croquer, écraser. H4 OEUVRES DE SHAKESPEARE pare * son visage à quelque autre que je te montrerai et je te ferai croire que ton cygne est un corbeau.
ROMÉO
Si. la dévote religion de mes yeux maintenait pareille fausseté, alors que mes pleurs tournent en flammes et que les transparents hérétiques — si souvent noyés et ne pouvant jamais mourir — soient brûlés comme calomniateurs! Une plus belle que mon aimée ! Le soleil qui voit tout n'a jamais vu sa pareille, depuis que le monde a commencé 2.
BENVOLIO.
Peuh! Vous l'avez vue belle, nulle autre n'étant à côté : elle se faisait contre-poids à elle-même dans vos deux yeux. Mais que dans cette cristalline balance soit pesée votre aimée Dame contre quelque autre vierge que je vous montrerai, brillant à cette fête, et elle paraîtra à peine bien, celle qui maintenant paraît le mieux !
ROMÉO
J'irai, non pour que.pareille-vue'me soit montrée, mais pour me réjouir de la splen-deur de celle qui est mienne!