‹ Œuvres de William ShakespeareChapitre 34 sur 176 · SCENE.III · texte numérisé non relu

SCENE.III

Une chambre dans la maison des Capulets. — : Entrent LADY 3 CAPULET

et LA- NOURRICE.

LADY CAPULET

Nourrice ! où est ma fille ? Appelez-la vers moi !

LA'NOURRICE

Tout de suite, par mon pucelage — à mes douze'ans!'—• je lui ai dit de venir. Hé! mon agneau! Hé! mon oiselleH.-.. Dieu maudisse!5... où est cette demoi-selle? Juliette! Juliette!

JULIETTE, entrant.

Hé! qui appelle?

LA NOURRICE

Votre mère.

JULIETTE

Me voici, madame. Quelle est votre volonté?

LADY CAPULET

Voici la chose. (A la nourrice.) Nourrice, laisse-nous. Il nous faut causer en

1 Les deux amis emploient tantôt le tu et tantôt le vous.

2 M. Slapfer compare cet amour à celui do Werther ou de René, et le qualifie de mélancolie noire : c'est bien plutôt la passion inconsciente et quasi anonyme des adolescents, qui désirent toutes les femmes en une seule.

3 Quelques-uns ont cru devoir écrire la signora. Ne soignons pas la couleur locale plus que ne l'a l'ait Shakespeare. Fr. Michel a imaginé niadonna Capulet!

k Lady-bird. Oiseau femelle. Où Guizot a-t-il trouvé mon oiseau du bon Dieu! — F. Michel qui a bien compris, a, on ne sait pourquoi, remplacé le mol juste par mademoiselle Papillon!

'•> God forbid!... Forbid ne signifie pas ici préserver. Que Dieu la préserve... de quoi? Dans l'an-cien anglais, God forbid équivaut exactement à que le diable l'emporte!

'45 secret. (La nourrice s'éloigne.) Nourrice, reviens. Je me rappelle que tu dois entendre notre entretien. Tu sais que ma fille a un joli âge.

LA NOURRICE

Ma foi, je puis dire son âge à une heure près.

LADY CAPULET

Elle n'a pas quatorze ans.

LA NOURRICE

Je parierais quatorze de mes dents — et pourtant, pour le dire à mon chagrin, je

C'est ça, c'est une /leur!

n'en ai que quatre 1 — elle n'a pas quatorze ans. Combien y a-t-il d'ici à la Messe--

aux-Pains ?2

LADY CAPULET

Une quinzaine et quelques jours d'appoint3...

LA NOURRICE

Que ce soit pair ou impair, de tous les jours de l'année vienne la Messe-aux--

Pains, au soir, elle aura quatorze ans. Suzanne et elle — Dieu mette en repos toutes

chrétiennes âmes! — étaient du même âge. Bon, Suzanne est avec Dieu. Elle était

» Détail comique, dans l'édition déjà citée, contrôlée sur les manuscrits de Drury Lane, Juliette

ayant dix-huit ans, la nourrice a huit dents!

2 Lammas-tide. Des vieux mots saxons hlam, pain, et tide, temps. Le premier août, se célébrait

autrefois avec les prémices de la saison. Guizot, Hugo, etc., ont traduit par la Saint-Picrre-aux-Liens,

dont il n'est question ni dans le texte, ni parmi les saints fêtés le premier août.

3 Odd signifie à la fois appoint et impair. D'où le calembour qui suit.

LlV. 19. IQ trop bonne pour moi. Mais, que je dis, à la Messe-aux-Pains au soir, elle aura ses quatorze ans. Qu'elle les aura, pardi! je m'en souviens bien. Il y a depuis le trem-blement de terre maintenant onze ans. Et elle fut sevrée., de tous les jours de l'année, ce jour-là. Car j'avais mis de l'amer à mon téton, assise au soleil contre le mur du colombier. M'y Lord et vous étiez à Mantoue... Oh! j'ai de la cervelle!... Mais, que je dis, quand elle goûta l'absinthe au bout de mon téton et le sentit amer, la petite folle!..! lavoir se mettre en colère et tomber sur le téton. Tremblement! dit le colombier... pas besoin, je vous jure, de me dire de trotter. Et depuis ce temps-là, il y a onze ans. Car alors elle pouvait se tenir seule. Oui, par la croix, elle aurait couru comme un canard 1 tout partout... même que le jour d'avant, elle s'était cassé le nez et que mon mari -— Dieu ait son âme, c'était un joyeux compère — releva l'en-fant : —Ouais! dit-il, tu tombes sur la figure! Quand tu auras plus d'esprit, tu tom-beras sur le dos! Pas vrai, Juliette? — Et, par ma Sainte Dame, la jolie gredine cessa de crier et dit : — Oui ! — A voir maintenant comment une gaudriole tourne-ra!... je garantis, si je vivais mille ans, je ne pourrais oublier cela : — Pas vrai, Ju-liette?— et la gentille folle de se calmer et de dire oui! 2

LADY CAPULET

Assez décela! je t'en prie... tiens-toi en paix!

LA NOURRICE. . ,

Oui, madame. Encore je ne peux m'empêcher de rire en pensant comme elle cessa de crier, et dit : — Oui! — Et encore, je garantis, elle avait sur le nez une bosse aussi grosse qu'une baloche de petit poulet... un rude coup ! et elle criait amè-rement! ■—; Ouais! dit mon mari, tu tombes sur la figure... tu tomberas sur le dos, quand tu seras en âge : — Pas vrai, Juliette!... et de s'arrêter et de dire : — Oui !

JULIETTE

Et arrête-toi aussi, je t'en prie, nourrice... je te dis...

LA NOURRICE

Paix, j'ai fini ! Dieu te marque de sa grâce! tu étais le plus joli bébé que j'aie jamais nourri : et si j'avais mon souhait, je vivrais pour te voir un jour mariée.

LADY CAPULET

Juste! c'est juste le vrai thème dont je venais parler. Dis-moi, ma fille Juliette, quelles sont tes dispositions pour le mariage?

JULIETTE

C'est un honneur auquel je n'ai pas rêvé.

LA NOURRICE

Un honneur 1 Si je n'étais pas seulement ta nourrice, je dirais que tu as tété la sagesse.

LADY CAPULET

Eh bien, pensez au mariage .maintenant. De plus jeunes que vous, à Vérone, des darnes de condition, sont déjà mères. Pour ma part, j'étais mère bien avant cet âge

1 Waddlë signifie exactement marcher eïi se balançant comme les petits enfants. Le patois nor-mand à conservé l'expression, se vadel'er.

2 Cette tirade, dans son mot à mot, n'est-elle pas une merveille de naturel! et quel contraste d'un art étonnant avec les préciosités des autres I \

ROMÉO ET JULIETTE . M7 où vous êtes encore vierge. Bref donc... le vaillant Paris vous recherche pour son amour.

LA NOURRICE

Un homme, jeune dame! Madame... un homme... tel que le monde entier!... vrai! un homme en cire!...

LADY CAPULET

L'été de Vérone n'a pas pareille fleur !...

LA NOURRICE

C'est ça, c'est une fleur!., ma fi, une vraie fleur.

LADY CAPULET, à Juliette.

Que dites-vous? Pouvez-vous aimer ce gentilhomme? Ce soir, vous allez lerenr contrer à notre fête.' Lisez dans le livre du visage du jeune Paris, vous y trouverez le charme écrit avec la plume de la beauté. Examinez les lignes couplées et voyez combien l'une prête agrément à l'autre. Et ce qui est obscur dans ce beau volume'se trouve à la marge de ses yeux. Ce précieux livre d'amour, cet amoureux non relié, réclame seulement une couverture pour s'embellir! 1 Le poisson vit dans la mer et c'est grande gloire pour la beauté du dehors d'envelopper la beauté du dedans. Ce livre, aux yeux de beaucoup, partage la gloire qui, sous ses agrafes d'or, enferme une histoire dorée. Ainsi vous aurez part à tout ce qu'il possède, en l'ayant, sans vous diminuer vous-même.

LA NOURRICE

Diminuée!... Hé! grossie! les femmes grossissent par les hommes 2!

LADY CAPULET

Parlez bref. Pouvez-vous accueillir l'amour de Paris ?

JULIETTE

Je verrai à l'accueillir, si la vue amène l'accueil : Mais pas plus profondément je ne darderai mes yeux que votre consentement ne me donne de force pour les lancer 3... (Entre un valet.)

LE VALET

Madame, les hôtes sont arrivés, le souper est servi.'Vous êtes appelée, ma jeune lady est réclamée, la nourrice-est maudite à la paneterie et toute chose est à extré-mité. H faut que j'aille servir. Je vous en prie, suivez-moi tout de suite!..,

LADY CAPULET

Nous te suivons. Juliette, le comte est là.

LA NOURRICE

Va, fille, chercher d'heureuses nuits pour tes heureux jours... (Ils sortent.)

1 C'est méconnaître absolument Shakespeare que de s'efforcer de pallier, en les travestissant en français, les ridicules de ces tirades. Ils sont voulus et concourent à l'effet, en mettant en relief la naïveté de Juliette et la rondeur de la nourrice. Guizot a supprimé la. reliure comme incompréhensible.

2 Le pudibond Philàrète Charles, qui a éeritla plus comique des traductions, arrange ainsi ce pas-sage : — Elle y gagnera, madame, elle y gagnera! c'est ce qui arrive toujours aux femmes qui se -ma-rient! -. -

! F' V- I"fus° commenle et ne traduit pas.: — Mon- attention à son égard ne dépassera pas la portée que lui donneront vos'enseignements. w

SCENE IV Une nie. — Entrent ROMÉO. MERCUTIO. BENVOLIO. arec cinq ou six masque*.

des parleurs de 'arches cl attires.

KOMi-.O.

Quoi, ce discours sera-i-il prononcé pour noire excuse ou allons-nous sans apoîiogie ?

H;-:W'OIJO.

Le temps est fini de ces prolixités. Nous n'aurons pas de Cupidon ', aveuglé d'une écharpe, portant un are de Tartare, l'ait d'une latte peinte, écartant les dames comme un parc-à-corbeaux -... non plus un prologue, dit sans texte écrit, mollement débité après le soulîleur. pour notre entrée. Mais qu'ils nous mesurent à leur gré. nous leur mesurerons une mesure de danse et filerons...

KOMl'.O.

Donnez-moi une torche... je ne suis pas pour ces danses à 1 amble'1'... étant trop lourd! Etant lourd, je porterai la lumière '...

MKKCUTIO.

Non. gentil Roméo, il tant que vous dansiez..

KOMÉO.

Pas moi. crovez-m en: Vous avez des souliers de bal. à semelles lentes, .l'ai une Ame de plomb, qui me cloue au sol à ce point que \c ne puis me mouvoir.

MiiKCUTlO.

Vous êtes un amoureux. Emprunte/, les ailes de Cupidon et avec elles, volez au-dessus des bonds ordinaires.

ROMI-O.

Je suis trop, cruellement percé de ceiLe lieehc pour voler avec ces ailes legèies. Et si enchaîné que je ne puis bondir d un degré au-dessus de ma tristesse : sous le lourd fardeau de l'amour, je plonge'

MKur.trno.

El à plonger en l'amour, vous écraseriez voire amour. Trop grande lourdeur pour chose tendre.

IxOMÉO.

Amour est-il chose tendre: 11 est trop dur. trop rude, trop accablant, ci il pique comme l'épine.

MiiRCUTH).

Si l'amour est. dur pour vous, soyez dur pour lui. Piqûre pour piqûre et piquant l'amour, vous le mettrez à bas. Donnez-moi une boîte pour mon visage. (// met un

1 Les invités s'annonçaient, à leur entrée, par un compliment de bienvenue (pie débitait un per-sonnage bizarrement accoutré el qui, le plus souvent, récitait l'oi-l ma! son boniment.

- (Von 1 beeprr, garde-corbeaux, dans les champs, épouvantait. Crmv est une onomatopée plus signilicalive (pie le mol français. Xoiis l'avons reprise pour imiter le cri du corbeau cmrtsscr.

'•'' Ambli/i^. l'iiiiico vise ces danses où un marche d'une façon prétentieuse, comme des chevaux marquanl 1 amble. Comparer noire mol déninlml-or. ljans le vieux normand, nmblcor signifie haquenée.

u Jeu de mots entre hca^n, lourd, el //;;///, qui signifie lé^cr, el lumière. 5° masque.) Un masque sur un masque! Que m'importe qu'un curieux regard cote mes difformités ! Voici les sourcils saillants qui rougiront pour moi.

■? BENVOLIO.

Allons, frappons et entrons. Et pas plus tôt dedans, que tout homme s'en prenne à ses jambes.

ROMÉO

Une 'torche pour moi! Que les sans-souci, au coeur léger, chatouillent de leurs talons les joncs insensibles1... Car, pour moi, comme dit un proverbe de nos grands-pères^ je tiendrai la chandelle et je regarderai. Jamais la chasse n'a été si belle et je suis fini!

MERCUTIO

Bah ! à bas la souris 2, c'est le propre mot du constable. Si tu es à bas, nous te tirerons, révérence parler, de la mare de cet amour où tu t'enfonces jusqu'aux oreilles. Viens, nous brûlons la lumière du jour.

ROMÉO

Mais non ! cela n'est pas !

MERCUTIO

Je veux dire, monsieur, qu'en ces délais nous brûlons nos lumières en vain, comme nos lampes en .plein jour. Prenez notre intention en bien. Car notre juge-ment s'assied cinq fois sur l'intention avant une seule ibis sur nos cinq facultés 3.

ROMÉO

C'est ainsi que nous avons l'inten'.ion d'aller à celte mascarade, mais qu'il n'est pas sage d'y aller.

MERCUTIO

Pourquoi ? Peut-on le demander ?

ROMÉO

J'ai fait un rêve cette nuit.

MERCUTIO

Et moi aussi.

ROMÉO

Et quel est le vôtre?

MERCUTIO

Les rêveurs mentent souvent.

ROMÉO

Au lit, endormis, tout en rêvant de choses vraies.

MERCUTIO

Oh! alors, je vois... la reine Mab a été avec vous. Elle est l'accoucheuse des

1 Le plancher était couvert de nattes de jonc.

2 Dun's the mouse. Dun est une forme populaire de Bo.wtt. Monlégut a très bien compris qu'il s'a-git là d'un jeu de campagne où, ainsi que dans notre Guignol, le constable — le commissaire — a son rôle. Ce jeu s'appelle Dun in the mire, en bas dans la mare, et consiste à jeter un morceau de bois, souris ou cheval, dans l'eau.

Il faut savoir encore que le dernier mot de la précédente réplique de Roméo — je suis lîni —es! en anglais / am doue, ce qui amène à l'esprit de Merculio l'homophonie de Dun's the mouse.

3 The fiée a-its. Les cinq facultés, en scholaslique — sens commun, imagination, fantaisie, rai-sonnement, mémoire. \

&OMÉO ET JULIETTE féeries1... elle vient en forme pas plus grosse qu'une pierre d'agate à l'index d'tin àlderman, traînée par un attelage de légers atomes, à travers le nez des hommes, pendant qu'ils sont endormis. Les rais de ses roues, faites dé longues jambes de faucheux, la capote d'ailes de sauterelles, les rênes de la plus petite toile d'arai-gnée, les harnais d'un humide rayon de lune; son fouet, d'un os de grillon, la mèche d'un fil ténu. Son cocher, un petit moucheron gris-vêtu, pas moitié si gros qu'un petit ver rond enlevé du doigt paresseux d'une vierge. Son char est une noisette vide, faite par le menuisier écureuil ou le vieux ver blanc, de temps immémorial, carros-sier des fées.

Et en cet équipage, elle galope, nuits sur nuits, à travers les cervelles des amoureux, et alors ils rêvent d'amour — sur les genoux des Courtisans,: et alors ils rêvent soudain de cérémonies.— sur les doigts des légistes qui soudain rêvent d'ho-noraires — sur les lèvres des dames qui soudain rêvent de baisers et que souvent Mab en colère souille de boutons, parce que leurs haleines sont gâtées par les confi-series.

Quelquefois elle galope sur le nez d'un homme de cour et alors il rêve qu'il flaire une place. Quelquefois, elle vient avec une queue de cochon dîmé 2, chatouiller le nez d'un chanoine, et alors il rêve d'un autre bénéfice.

Parfois elle conduit sur le cou d'un soldat et il rêve de tranche-gorges d'é-trangers, de brèches, d'embuscades, de dagues espagnoles^ dé santés profondes de cinq toises. Alors tout à coup elle tambourine à son oreille : il saute, il s'éveille et, épouvanté, il sacre une prière ou deux et se rendort.

C'est la vraie Mab qui entortille les crinières des chevaux dans la nuit et cui-sine ces noeuds de lutins aux vilaines sales perruques qui, une fois démêlées, présa-gent grande malfortune. Elle est la magicienne qui, lorsque les filles sont sur le dos, pèse sur elles et la première leur apprend à porter, lés faisant femmes de bon char-roi... c'est elle, c'est elle...

ROMÉO

Paix, paix, Mercutio! tu parles de riens.

MERCUTIO

C'est vrai, je parle de rêves qui sont enfants de cervelles vides, nés de rien que de vide fantaisie, aussi fins en substance que l'air et plus inconstants que le vent qui, juste.maintenant, baise le sein glacé du Nord, puis, encoléré, pouffe loin de là, tour-nant sa face vers le Sud ruisselant de rosée !

BENVOLIO. , ' ■

Ce vent, dont tu parles, nous met hors de' nous-mêmes! Le souper est fini et nous arriverons trop tard.

ROMÉO, à.part.

Trop tôt, je le crains : car mon esprit pressent quelque événement qui, encore suspendu dans les étoiles prendra date amère et effrayante aux fêtes de cette nuit et tem^SetS^ SSCrifô^ des fées' Le sens^st

Le mot mab signifie, au pays de Galles, enfant.

Le cochon, pris sur dix, donné en dîme au curé de la paroisse. marquera le terme de celte méprisable vie. enclose dans mon coeur, par quelque vile trahison de mort prématurée. Mais que Celui qui aie gouvernail de ma course dirige mon vaisseau! (Haut.) En avant, gais gentilshommes!

BENVOLIO.

Batte/, tambours! (Ils sortent.)

la reine Mab.

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