SECOND CAPULET
Bien plus, bien plus ! Son fils est plus âgé que cela, monsieur. Son fils a trente . ans !....
CAPULET
Voulez-vous m'en conter ? Son fils était encore en tutelle, il y a deux ans. (Ils continuent à causer. — Roméo parcourt la salle, regardant les danseuses.)
ROMÉO, à un valet.
Qui est cette dame qui enrichit la main de ce cavalier, là-bas ?
LE VALET
Je ne sais pas, monsieur.
ROMÉO
Ho! elle apprend aux flambeaux à briller plus splendidement! Sa beauté se sus-pend àda joue de la nuit, comme un riche joyau à l'oreille d'une Éthiopienne. Beauté trop riche pour moi, pour la terre trop chère! Ainsi qu'une neigeuse colombe au milieu de corbeaux, ainsi apparaît cette femme, là-bas, entre ses compagnes ! La danse achevée, je surveillerai où elle se tient, et la touchant, je rendrai heureuse ma rude main... Mon cceur a-t-il aimé jusqu'ici? Renie cela, mon regard! Car jamais je n'ai vu vraie beauté, jusqu'à cette nuit! (Il a parlé à haute voix. Tybalt l'a entendu.)
■> Il va de ci, de là, parlant aux uns et aux autres.
TYBALT
Celui-ci, à sa voix, doit être un Montaigu. (A un page.) Va me chercher ma rapière, garçon ! (A lui-même.) Quoi! cet esclave ose venir ici, caché sous une face de bouffon, pour railler et bafouer notre fête ! Ah ! par la souche et l'honneur de ma race, de le frapper à mort je ne tiens pas à péché !
CAPULET, voyant son agitation.
Voyons, voyons, cousin, d'où vient cet orage ?
TYBALT
Oncle, c'est .un-. Montaigu, notre ennemi... un misérable qui est venu ici, méchamment, cette nuit, pour insulter à notre fête...
CAPULET
Est-ce le jeune Roméo ?
TYBALT
Oui, c'est ce misérable Roméo !
CAPULET
Contiens-toi, gentil cousin,- laisse-le en paix. 11 se tient en gentilhomme bien élevé.-Vérone se targue de lui comme dun jeune homme vertueux et de bonne gou-verne. Je ne voudrais pas, pour la richesse de toute cette ville, ici, dans ma maison, lui faire disgrâce. Donc, sois patient, ne t'occupe pas de lui, c'est ma volonté. Si tu la respectes, montre une aimable physionomie et efface ces froncements qui sont de mauvaise apparence dans une fête...
TYBALT
J'ai l'air qui convient quand un pareil misérable est votre, hôte... je ne le tolé-rerai pas !
CAPULET, avec fermeté.
Il sera toléré... Hé?... quoi'?... Je dis, il sera!... Allez!... suis-je le maître ici... ou vous? Allez! Vous ne le tolérerez pas! Que Dieu amende mon âme...' vous ameuterez mes hôtes ! Vous ferez le coq à la houpe 1... Vous seriez bien l'homme !
TYBALT
Mais, mon oncle, c'est une honte !....
CAPULET
Allons, allons! Vous êtes un insolent garçon!... Est-ce ainsi vraiment?... Cette algarade a chance de vous faire du tort... je sais en quoi ! Il faut que vous me con-trecarriez ! mordieu 1 c'est le moment! (S'interrompant pour parler à un autre groupe.) Bien dit, petits coeurs! (Reprenant.) Vous êtes un fat, allez 1 restez tranquille, sinon... (Aux valets.) Plus de lumières, plus de lumières, par pudeur! (Reprenante) Je vous mettrai au repos ! Hein? (Aux. danseurs.) Hardi, mes coeurs !
TYBALT, à part. \
Patience se rencontrant par force avec colère voulue fait trembler ma chair, en ce combat. Je vais m'en aller. Mais son intrusion, qui semble douce maintenant, se changera en fiel amer... (Il sort. —- Pendant ce dialogue, Roméo s'est approché de Juliette et lui a pris la main,); .:■-■..-.
* Cock-a-hoop,. Guizota trouvé ■■: — Un coq. sur un cerceau! — et F.-V. Hugo : —Vous voulez mettre : ' le vui.cn perce!!! — Hoop signifie tout simplement—Houppe, crête. — Ne pas* oublier Riquet à la Houpel — Du-reste, Schmidt, Goles el tuai quanti ont ainsi compris et Shakespeare aussi,/
ROMÉO, à Juliette.
Si de mon indigne main je profane cette sainte châsse, la gentilleiamende est celle-ci : mes lèvres, deux rougissantes pèlerines, sont prêtes à effacer ce rude tou-cher avec un tendre baiser.
JULIETTE
. Bon pèlerini, vous faites trop injure à votre main qui en ceci montre courtoise dévotion. Car les saintes ont des mains que touchent les mains des pèlerins et paume à paume est le saint baiser des pèlerins porte-palmes 2.
ROMÉO
Les saintes n'ont-elles pas des lèvres... et les pèlerins aussi ? ,
JULIETTE
Oui, pèlerin, des lèvres qu'elles doivent user en prières.
ROMÉO
Oh! alors, chère sainte, permets aux lèvres ce que font les mains. Elles prient, exauce-les de peur que la foi ne tourne à désespoir.
JULIETTE
Les saintes ne bougent pas, quoiqu'elles exaucent les prières.
ROMÉO
Donc ne bougez pas, pourvu que j'obtienne l'effet de ma prière. Et voici que de mes lèvres, par les vôtres, mon péché est purifié. (// lui donne un baiser.)
JULIETTE
Et voici que mes lèvres ont ce péché qu'elles ont pris.
ROMÉO
Le péché de mes lèvres! ô faute doucement punie! Rendez-moi mon péché!...
JULIETTE
i Vous baisez d'après lélivre3...
LA NOURRICE, s'approchant.
Ma Dame, votre mère veut vous dire un mot.
' ' ROMÉO, à la nourrice.
Quelle est sa mère ? '
LA NOURRICE
Eh! mais, jeune homme, sa mère est la dame de la maison... et une bonne Dame, et sage,' et vertueuse. J'ai nourri sa fille à qui vous avez parlé, et, je vous le dis, celui qui mettra la main sur elle aura de l'argent sonnant 'i...
ROMÉO
Est-elle une Capulet ? O compte coûteux! Ma vie est la dette de mon ennemi !
BENVOLio, à Romeo.
Allons, partons. La fête est à son mieux...
: * M. Môntégut a cru trouver un rapprochement voulu entre le nom de librnéô et le costume de pèlerindpnt iL s'est revêtu-, parce que Roméo en italien signifiait pèlerin. C'est peut-être attribuer trop de subtilité au; poète; " \
3 Jeu dêi mot sur palrti,,paume, et paltn, palme.
.';■' S'agit-il de quelque Guide des Amoureux ou du livre de Vincenzio Saviolo — Traité de l'hon-neur et des honorables querelles —• dont il est parlé, en les mêmes termes dans Comme il vous plaira!
,'. * Ici un jeu-de mots. Chinks signifie à la fois argent tintant, sonnant, et pucelage. Le second sens de chink se traduirait en latin par aiigusth. rima.
"■■"'.': ■'■' ''"■.' . - ■ ■. -" .-■'-." \ v - ROMÉO.
Oui, je le crains ! et le plus, c'est mon tourment !...
GAPULET, aux invites.
Non, messieurs, ne vous préparez pas à partir ! Nous avons encore un modeste et gai banquet ?... Est-ce ainsi ?,.. Je vous remercie tous !.., Je vous remercie, hon-nêtes gentilshommes... Bonne nuit!.,. Des torches par ici !... Allons, au lit alors! A h ! cousin, par ma foi, il se fait tard ! Je vais me repo ser. ( To us sortent excepté Juliette et la nourrice.)
JULIETTE, lui montrant les invités qui s'en vont.
Viens, nourrice !... quel est ce gentilhomme ?
LA NOURRICE
Le fils et l'héritier du vieux Tibera.
JULIETTE
Et celui-ci qui sort maintenant de la porte ?
LA NOURRICE
Eh ! je crois que c'est le jeune Petrucchio.
JULIETTE
Et celui... qui le suit... qui ne voulait pas danser?
LA NOURRICE
Je ne sais pas.
JULIETTE
Va, demande son nom! {Pendant que la nourrice s'éloigne.) S'il est marié, mon tombeau sera mon lit de noces... .
LA NOURRICE, revenant.
Son nom est Roméo, c'est un Montaigu ! le fils unique de votre grand ennemi !
JULIETTE
Mon seul amour a jailli de ma seule haine ! Trop tôt vu sans le connaître et connu trop tard ! C'est en moi une merveilleuse naissance d'amour qu'il me faille aimer un ennemi détesté !
LA NOURRICE
Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qu'il y a ?
JULIETTE
Des vers que je viens d'apprendre de celui avec qui j'ai dansé.
UNE voix, de l'intérieur.
Juliette!
LA NOURRICE
Qui, oui, viens, partons ! les étrangers s'en sont tous; allés. {Elles sortent.)
Entre le CHOEUR.
Maintenant le vieux désir * gît sur son lit de mort et la jeune affection aspire à être son héritière.
Cette beauté pour qui l'amour gémissait et voulait mourir, comparée à la tend* ê Juliette n'est plus la beauté. -
* Pour Ro saline, ,. iç8
Maintenant Roméo est aimé et aime de nouveau, comme ensorcelé par le charme des regards.
Mais à cette ennemie supposée il faut qu'il dise ses plaintes et elle dérobe à de terribles hameçons la douce amorce de l'amour.
Étant tenu pour ennemi, il ne peut avoir accès pour soupirer tels voeux que les amants jurent d'ordinaire.
Et elle, autant amoureuse, ses moyens sont moindres pour rencontrer quelque part son nouvellement aimé.
Mais la passion leur prête pouvoir, le temps moyens de se rencontrer, tempérant ces extrémités par d'extrêmes douceurs.
(La Choeur sort.)
Une place, louchant aux jardins de Capulel, fermés de murs.
ROMÉO, seul, Rapprochant du mur.
Puis-je aller plus avant, quand mon coeur est ici. Arrière, triste chose terrestre, et va chercher ton centre ! 1 (// gravit le mur et disparaît derrière. Benvolio, avan-çant, le voit et l'appelle.)
BENVOLIO.
Roméo ! mon cousin Roméo !
MERCUTIO, arrivant derrière lui.
Il est sage, et sur ma vie, il s'est dérobé chez lui, au lit.
ROMÉO
Il a couru par ici et a franchi le mur de ce jardin. Appelle-le, bon Mercutio 1
MERCUTIO
Certes, je vais aussi le conjurer. Roméo !... emportements... folie... passion... amour!... apparais en portrait de soupir, dis seulement un vers, et je suis satisfait... Crie seulement : Hélas ! accouple seulement amours avec toujours ! 2 Dis seule-ment à ma commère Vénus un joli mot, un sobriquet à son très aveugle fils et héritier, le jeune Abraham 3 de Cupidon, celui qui tira si juste, quand le roi Cophe--
1 Tum baok, clall earth, and find tliy centre oui. —• Très obscur. Cependant se doit interpréter, croyons-nous, par ce passage d'un sonnet do Shakespeare : Poor soûl, the center of my sinfid earth, pauvre âme, le centre de ma pécheresse terrel On peut supposer aussi qu'il y a un jeu d'idées, Roméo, frappant la terre du pied pour sauter sur le mur, et disant : — Arrière, triste terre, et va retrouver ton centre. Sans intérêt, d'ailleurs.
2 Le texte dit : —■ Fais rimer Dove, colombe, avec Love, amour.
8 Le rôle de Mercutio, gentilhomme viveur, jeune, joyeux et brave, est un tissu de plaisanteries aussi difficiles à comprendre que le seront pour nos descendants les pointes do nos boulevnrdiers. Aussi les commentateurs ont-ils beau jeu. Quand ils ne saisissent pas le sens, ils modifient îo texte. C'est ainsi que dans la version primitive, Cupidon est taxé d'Abraham. No voyant aucun rapport tua 1 avisa la vierge-mendiante... Il n'entend pas ! il ne fait pas de bruit, il ne bouge pas. Ce singe-là 2 est mort et il faut que je l'évoque!... Par les yeux brillants de Rosa-line, jeté conjure, par son front si haut, par ses lèvres écarlates, par son joli pied, par sa jambe bien tendue, par sa cuisse frissonnante, par les domaines y attenants, je t'adjure de nous apparaître, au moins en effigie.
BENVOLIO.
S'il t'entend, tu vas le fâcher.
MERCUTIO
Cela ne peut le fâcher : ce qui le fâcherait, ce serait que quelqu'un dressât dans le cercle de sa maîtresse un diablotin de quelque étrange nature et l'y laissât tout droit, jusqu'à ce qu'elle l'eût abattu par ses conjurations. Cela serait de quelque dépit : mon invocation est belle et honnête et, au nom de sa maîtresse, je le conjure seule-ment de se dresser.
BENVOLIO.
Viens, il s'est caché parmi ces arbres pour tenir compagnie à la nuit morte. Aveugle est son amour et mieux lui plaît le noir.
MERCUTIO
Si l'amour est aveugle, il ne peut pas toucher la cible. Maintenant va-t-il s'asseoir sous un néflier et vouloir que sa maîtresse soit ce genre de fruit que les demoiselles appellent nèfle, quand elles rient toutes seules. O Roméo, que n'est-elle un néflier et toi une poire 3... Roméo, bonne nuit, je vais à mon lit à roulettes. Ce lit de terre est trop froid pour que j'y dorme. Viens, allons-nous ?...
BENVOLIO.
Allons donc! Car c'est chose vaine que de le chercher alors qu'il ne veut pas être trouvé.