‹ Œuvres de William ShakespeareChapitre 37 sur 176 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Le jardin des Capulet, au pied de la maison.

ROMÉO, dans te jardin, puis JULIETTE, à sa fenêtre.

■'■ ROMÉO

Se rit des plaies, celui qui jamais ne sentit blessure ! (Une fenêtre s'ouvre, Juliette Y apparaît.) Doux ! doux ! Quelle lumière brille à travers cette fenêtre ! C'est l'Orient entre le patriarche hébreu et le fils de Vénus, ils ont substitué à cette appellation, celle d'Adam, en souvenir d'un certain Adam Bell; qui fut un adroit archer. Or il suffit de connaître la langue populaire de Londres pour savoir qu'un filou, un mendiant, s'appelle un Abraham. Cette appellation vient très probablement de ce qu'on avait donné,le- surnom, dAbraham aux fous de Bedlam qu'on autorisait à mendier, et cela, à cause du nom d'Abraham; porté par un gardien. Ou encore celaveutril dire tou'i simplement mendiant, comme un Juif. Enfin, d'après Ch. M'ackay, on pourrait en référer à une origine celtique, sans parler du roman> qui donne, Abramas, singe. Voilà bien du bruit pour un mot qui es d'argot, et comme le plus souvent, expressif et inexplicable.

* Héros d'une vieille légende.

2 Nous dirions : •— Cet animal est mort...

3 Impossible à expliquer. 11 y a un jeu de mots entre open arse qui est à la fois le nom vulgair du néflier et l'équivalent de l'allemand arscldoch. Le mot poire —propin pear — prête également une équivoque obscène. La poire se greffe sur le néflier. Pear et Pair ont le même son. , et Juliette est le soleil! Lève-toi, mon soleil, et tue la lune envieuse qui déjà est malade de chagrin de ce que toi, sa suivante * tu es bien plus belle qu'elle. Ne sois . pas sa suivante, puisqu'elle est envieuse de toi. Son costume de vestale n'est que gris et triste et nulle sauf les folles ne le portent. Rejette-le... C'est ma dame ! Ho! c'est mon amour! puisse-t-elle savoir qu'elle l'est!... Elle parle, quoiqu'elle ne dise rien! Qu'importe? Ses yeux discoureurs, je leur veux répondre... je suis trop; audacieux, ce n'est pas à moi qu'elle parle. Deux des plus belles étoiles de tout le ciel, ayant quelques affaires, ont prié ses yeux de briller dans leurs sphères, jusqu'à ce qu'elles reviennent. Que serait-ce si ces yeux étaient là-haut et elles dans sa tête! L'éclat de sa joue humilierait ces étoiles comme le jour fait d'une lampe. Son oeil, dans le ciel, à travers les régions de l'air, rayonnerait si étincelant que les oiseaux chanteraient, croyant que ce n'est plus la nuit... Vois, comme elle appuie sa joue sur sa main !... Ah ! si j'étais le gant de cette main et que je pusse toucher cette joue !

JULIETTE, soupirant. .

Hélas!

ROMÉO

Elle parle! Ah! parle encore, ange brillant! Car tu es aussi glorieuse que cette nuit, toi qui es sur ma tête, comme est le messager ailé du ciel sous les admirateurs regards des mortels, blancs de se tourner en haut, et qui retombent en arrière pour le regarder quand il traverse les nuages au pas paresseux et naviguesur le sein de l'air.

JULIETTE, à part. ,

O Roméo ! Roméo ! Pourquoi es-tu Roméo ? Renie ton père et refuse ton nom ! ou, si tu ne le veux, que seulement soit consacré mon amour et pas plus.longtemps je ne serai une Capulet!

ROMÉO, à part.

En écouterai-je plus ou lui parlerai-je ?

JULIETTE, se croyant toujours seule.

C'est seulement ton nom qui est mon ennemi... tu es quand même toi! Tu n'es pas un Montaigu. Qu'est-ce qu'un Montaigu ? Ce n'est ni pied ni main, ni bras ni visage, ni quelque autre partie appartenant à un homme. O ! sois quelque autre nom ! Qu'y a-t-il dans un nom ? Ce que nous appelons une rose, sous un autre nom, fleurerait aussi doux. Ainsi Roméo, s'il ne s'appelait Roméo, posséderait cette chère perfection qui est sienne, sans cette appellation. Roméo, rejette ton nom et pour ce nom qui n'est point partie de toi, prends aussi toute moi-même !

ROMÉO, s'avançant dans la nuit.

Je te prends au mot : Appelle-moi seulement ton amour et je.serai rebaptisé! Et dès lors, jamais plus ne serai Roméo!

JULIETTE

Quel homme es-tu, toi qui, ainsi caché dans la nuit, viens troubler ma rêverie 1...

ROMÉO

Par un nom, je ne sais comment te dire qui je suis : Mon nom, chère sainte, est haïssable à moi-même, parce qu'il est un ennemi pour toi. L'aurais-je écrit, ce mot que je le voudrais anéantir.

* Suivante de la Lune, de Phaebé, de Diane.

Mon oreille n'a pas encore bu cent mots prononcés par cette langue, et déjà j'en reconnais le son'. N'ès-tu pas Roméo.:, et un Montaigu ?

ROMÉO

■Ni l'un ni l'autre, chère sainte, si l'un ou l'autre te déplaît.

JULIETTE

Comment vins-tu ici, dis-moi ! Et pourquoi ? Les murs du jardin sont hauts et difficiles à franchir, et c'est lieu de mort, considérant qui tu es, si quelqu'un de mes parents te trouve ici...

ROMÉO

Avec les légères ailes de l'amour j'ai franchi ces murs : Car limites de pierre ne peuvent arrêter l'amour. Et ce que l'amour peut, l'amour l'ose entreprendre. Donc tés parents ne sont pas un obstacle.

JULIETTE

S'ils te voient, ils te tueront.

ROMÉO

Ah! il y a plus de péril dans ton oeil que dans vingt de leurs épées. Aie seulement un doux regard et je serai à l'épreuve de leur inimitié.

JULIETTE

Je ne coudrais pas, pour le monde entier, qu'ils te vissent ici.

ROMÉO

J'ai le manteau de la nuit pour me cacher à leur vue; et pourvu que tu m'aimes, qu'ils me trouvent ici... Ma vie serait mieux finie par leur haine que ma mort ne serait retardée, si me manquait ton amoiir !

JULIETTE

Qui te guida, pour que tu aies trouvé cet endroit ?

ROMÉO

L'Amour, qui d'abord m'a poussé à m'enquérir. Il m'a prêté conseil et je lui ai prêté mes yeux. Je ne suis pas un pilote: et pourtant, serais-tu aussi lointaine que la plus vaste rive lavée par la plus lointaine mer, je courrais l'aventure pour un tel butin!

JULIETTE

Tu sais que le masque de la nuit est sur mon visage : autrement une 1 vierge rou-geur colorerait ma joue, pour ce que tu m'as entendu dire cette nuit. Je voudrais rester dans les formes, je voudrais, je voudrais hier ce que j'ai dit. Mais adieu les cérémonies... M'aimes-tu?... Je sais que tu vas dire oui!... et je prendrai ta parole. Encore, si tu fais serment, tu peux tromper... Aux parjures des amoureux, on dit que Jupiter rit. O gentil Roméo, si tu aimes, prononce cela avec foi... ou si tu penses que je suis trop vitement gagnée, je froncerai le sourcil, je serai mauvaise et je te dirai : Non! pour que tu me supplies... Sinon, pas pour un monde! en vérité, beau Montaigu... je suis trop amoureuse, et pour cela, tu peux trouver ma conduite légère!... Aie confiance en moi, gentilhomme, je me prouverai plus vraie que celles qui sont plus habiles aux réserves. J'aurais été plus réservée, il mè faut le confesser... mais de ce que tu as entendu, avant que je l'aie su, la passion de mon sincère amour, alors pardonne-moi. Et n'impute pas cette reddition à un léger amour que la sombre nuit ainsi révélai \

ROMÉO

Dame, par la lune bénie de là-haut qui fait pointer i d'argent toutes les cimes de, ces arbres fruitiers, je jure...

JULIETTE

Ne jure point par la lune, l'inconstante lune qui chaque mois change en son orbe circulaire, de peur que ton amour se montre aussi variable.

ROMÉO

Par quoi jurerai-je ? .

JULIETTE

Ne jure pas du tout. Ou si tu le veux, jure par le gracieux toi-même qui est le dieu de mon idolâtrie... et je te croirai. '

ROMÉO

Si le cher amour de mo,n coeur...

JULIETTE

Bien. Ne jure pas ! Quoique j'aie joie en toi, je n'ai pas de joie à cet engage-ment, cette nuit. Il est trop prompt, trop inconsidéré, trop soudain... trop comme l'éclair qui cesse d'être avant que quelqu'un ait dit : ■— C'est l'éclair!... Mon doux, bonne nuit. Ce bouton d'amour, fleurissant au souffle de l'été, po.urra montrer- une fleur de beauté, à notre prochaine rencontre. Bonne nuit, bonne nuit... Que doux calme et repos viennent à ton coeur, comme ils sont dans ma poitrine !

ROMÉO

Oh ! me laisseras-tu ainsi insatisfait ?

JULIETTE

Quelle satisfaction peux-tu avoir cette nuit?

ROMÉO

L'échange du voeu de ton fidèle amour pour le mien.

JULIETTE

Je t'ai donné le mien avant que tu l'aies requis. Et je voudrais qu'il fut encore à te donner!...

ROMÉO

VoTfdrais-tu me le reprendre? Pour quel dessein, amour?

JULIETTE

Mais pour être libre et te le donner encore! Et pourtant je souhaite seulement là chose que j'ai. Ma générosité est sans limites 2 comme la mer, mon amour aussi pro-fond! Plus je te donne et plus je possède moi-même, car des deux parts, c'est Fin-fini! (La nourrice l'appelle de l'intérieur.) Mais, j'entends du bruit. Cher amour, adieu ! (A la nourrice.) Tout à l'heure, nourrice! (A Roméo.) Doux Montaigu, sois fidèle ! Attends un petit moment, ja vais revenir. (Elle disparaît.)

ROMÉO, seul.

0 bénie, nuit bénie!. J'ai peur, étant dans la nuit, que tout cela soit seulement.un . rêve, trop doux et flatteur pour être matériel!... (Juliette, reparaît.)'

1 La lune qui — tips the tops. — Même en l'exaltation de l'amour, Roméo ne néglige pas un jeu de mots.

2 My bounty is bountless, calembourg.

Trois mots, cher Roméo! Et bonne nuit réellement! Si le but de ton amour est honorable, si ton dessein est le mariage, adresse-moi un mot demain par quelqu'un que je trouverai à envoyer vers toi, pour me dire où et à quelle heure tu veux accomr plir la cérémonie... et je mettrai toutes mes destinées à tes pieds et te suivrai, mon Seigneur, à travers le monde.

ROMÉO, de l'intérieur.

Madame !

JULIETTE

Mais si tu ne voulais pas dire cela, je te conjure...

LA NOURRICE

Madame!

JULIETTE

Oui, oui, je viens!... (reprenant) de cesser ta poursuite et de m'abandonner à ma douleur. Devrai-je envoyer demain ?

ROMÉO

Qu'ainsi mon âme prospère!...

JULIETTE

Un millier de fois, bonne nuit. (Elle disparaît.)

ROMÉO

Mille fois pire, de manquer de ta lumière! Amour va vers amour, comme les éco-liers quittent leurs livres! Mais amour va loin de l'amour,, comme vont- écoliers vers l'école, avec de lourdes mines!... (lise retire lentement.)

JULIETTE, reparaissant.

Psst! Roméo! Psst! O, une voix de fauconnier pour leurrer 1 encore ce gentil tiercelet... l'esclavage a la voix enrouée et ne peut. parler haut... autrement je vou-drais mettre en pièces les cavernes où gît l'écho et rendre leur voix aérienne plus en-rouée que la mienne, en répétant le nom de mon Roméo.

ROMÉO, s'arrêtant.

C'est mon âme qui appelle mon nom! Combien sont d'une argentine douceur les langues des amants, par la nuit, comme la musique la plus suave aux oreilles atten-tives...

JULIETTE

Roméo!

ROMÉO

Ma douce !

JULIETTE

. A quelle heure demain enverrai-je vers toi?

ROMÉO

A neuf heures.

JULIETTE

Je ne manquerai pas! C'est vingt ans jusque-là!,.. J'ai oublié pour quoi je t'ai rappelé.

' To lure. Appeler le mâle (tiercelet) du faucon en imitant le cri de sa femelle.

ROMÉO

Laisse-moi rester là, jusqu'à ce que t'en souviennes.

JULIETTE

J'oublierai, pour t'avoir encore restant là, me souvenant combien j'aime ta com-pagnie.

ROMÉO

Et je resterai encore, pour que tu oublies encore, oubliant toute autre demeure que celle-ci.

JULIETTE

Il est presque matin! Je te voudrais parti, et encore pas plus loin que l'oiseau

Frère Laurence.

d'un enfant gâté qui le laisse sautiller un peu hors de sa main, ainsi qu'un pauvre pri-sonnier dans ses fers emmêlés, puis avec un fil de soie le retire en arrière, si jaloux — par amour — de sa liberté!

ROMÉO

Je voudrais être ton oiseau !

JULIETTE

Doux ami, aussi le voudrais-je? Alors je te tuerais à force de te cajoler! Bonne nuit, bonne nuit! La séparation est si douce tristesse que je dirais : — Bonne nuit I — jusqu'à ce qu'il fût demain. (Elle disparaît.)

ROMÉO

Que le sommeil demeure sur tes yeux, la paix dans ton sein ! Ah! que ne suis-je le sommeil et la paix, pour reposer si doucement! D'ici j'irai à la cellule de mon père spirituel pour implorer son aide et lui dire ma chère aventure!... (// sort.)

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